ANTHROPOMORPHISME
Ce n'est pas tout (739). Vous voulez que TAbîme se soit uni au Silence et l'Intelligence à la Vérité, et le Verbe à la Vie ; et vous voulez aussi que la Sagesse ne se soit unie à personne et, cependant, qu'elle ait enfanté ? Il faut, ou bien que la Sagesse se soit unie à son époux, le Volontaire, ou bien que l'Abîme, et l'Intelligence... aient enfanté sans s'unir à un autre principe. Et puis, comment faire coexister le Silence avec le Verbe ? L'un est contradictoire avec l'autre, comme la lumière aux ténèbres. — Et voilà détruite la fameuse Ogdoade.
La Trentaine s'effondre à son tour (749). Cette trentaine se compose des trente Eons, plus le Terme, le Christ, l'Esprit-Saint et le Sauveur: les trente Eons sont trente-quatre y il faut être aveugle pour le nier. Pourquoi en est-il ainsi ; en quoi les quatre derniers Eons diffèrentils des autres ; que signifie le symbolisme des trente années du Christ, des douze Apôtres, etc.?
Vous dites encore que l'Intelligence (741) est fille de la Pensée : c'est la Pensée qui est fille de l'Intelligence. La pensée (ennoia)^ la réflexion (enthymesis)^ la représentation (sensatio), la volonté ( consilium )\ l'argumentation? ("dAr^wm^/Zo^, le verbe désignent des étapes de l'esprit s'acheminant vers l'idée ; ce ne sont pas des substances. L'intelligence gouverne tout : c'est de l'intelligence qu'est émis le Verbe, après avoir passé par tous les degrés qu'on a dits ; mais l'intelligence n'émane pas d'ailleurs. — A cette première erreur, les Gnostiques en ajo^tent une autre : ils appliquent à Dieu, qu'ils prétendent être inconnu, les passions et les pensées de l'homme : quel plus pitoyable anthropomorphisme ?
Les émanations d'Eons [745] représentent les divers aspects de la pensée de Dieu. Si cette pensée divine est émise par Dieu, c'est donc qu'ils se représentent Dieu comme composé et corporel ; c'est qu'ils dressent à côté de lui quelque chose qui n'est pas lui et qui recueille ce qui émane de lui. Ainsi l'atmosphère recueille le rayon
DES GNOITIQUES 9^
émis par le soleil. Si, au contraire, la pensée n'est pas émise hors du Père, mais lui reste intérieure, il ne faut donc plus parler d'émanation ; et alors, si les Eons sont intérieurs au Premier Père, ils ne peuvent pas l'ignorer, et ils ne peuvent être inégaux. Ou du moins, si les Gnostiques prétendent qu'ils sont inégaux, comme sont inégales des sphères concentriques qui se contiennent l'une l'autre, leur Abtme cesse d'être le Premier Père : comme il contient le» Eons, il est clair qu'il est contenu par quelque chose. Et de même, les Eons ne peuvent ignorer le Premier Père, puisqu'ils participent à sa substance.
Nos adversaires [747] ne sont pas plus heureux dans leur théorie du Verbe et de la Vie. Lorsqu'ils disent que le Verbe émane de l'Intelligence, ils croient dire quelque chose de très profond, et ne font qu'énoncer la liaison de deux faits très familiers aux hommes ; ils oublient, en outre, que Dieu est tout Intelligence et tout Verbe, et qu'à vouloir préciser là-dessus, on risque de verser dans l'anthropomorphisme. Leur théorie de la Vie est toute verbale : si c'est la Vie qui fait vivre le Verbe, comment vivent et l'Intelligence et le Premier Père, qui lui sont antérieurs ?
Inutile de s'attarder à combattre ce qu'ils disent de l'Homme et de l'Eglise. Eux-mêmes ne s'entendent pas là-dessus ; et leurs idées, ici encore, sont foncièrement anthropomorphiques.
Examinons plutôt [757] comment ils rendent raison de toutes ces émanations. D'après eux, elles ne s'expliquent pas par la création ; c'est la création qui s'explique par elles et qui en est l'image : le mois a trente jours parce qu'il y a trente Eons, le jour a douze heures et l'année douze mois, parce qu'il y a dans le Plérôme une Dodécade ! ! — Qu'ils nous disent donc pourquoi la source première de l'être est une Ogdoade et non pas une Pentade, ou une Hebdomade, ou une Trinité {trinitas) ?