Montagne des Yeuses
vidé de ses idoles; on y creusa un tombeau, et l'apôtre y reçut enfin la sépulture. Les disciples se dispersèrent pour prêcher rÉvangile ; mais trois d'entre eux demeurèrent jusqu'à la mort auprès du saint tombeau.
On pourrait croire que ce récit représente une tradition populaire locale. Il n'en est rien : c'est un plagiat pur et simple. Bien longtemps avant que la Translaiio de saint Jacques ne fût en circulation, la même histoire, sauf ce qui concerne l'apôtre, était racontée dans un autre canton de l'Espagne à propos de sept saints dont le culte est assez ancien. Adon, au 15 mai de son martyrologe, en donne un résumé. Sept évêques, Torquatus, Ctesiphon, Secundus, ludaletius, Caecilius, Hesychius et Euphrasius, sont ordonnés à Rome par les apôtres et envoyés en Espagne. Ils se présentent d'abord à Acci^ actuellement Guadix, localité située à l'est de Grenade, dans l'extrême sud de la province carthaginoise. Comme ils se reposaient à proximité de la ville, les païens, qui célébraient une fête, se précipitèrent sur eux et les mirent en fuite. Les évêques franchirent un pont, lequel s'écroula aussitôt sous le poids de ceux qui les poursuivaient. Une « sénatrice » appelée Luparia donna alors le signal de la conversion. Puis les apôtres se dispersèrent et allèrent fonder des églises dans la région, à Illiberris (Grenade), Urci, Illiturgi, etc. Adon raconte que, le jour de la fête de l'un d'eux, saint Torquatus d'Acci, c'est-à-dire le 15 mai, un olivier planté près de son tombeau donnait des fruits mûrs.
Nous avons ici les sept évangélistes, la matrone Luparia et l'histoire du pont écroulé, tout comme dans la Translatio galicienne. Je ne saurais dire si le rôle d'abord hostile de Luparia, la lutte contre le dragon et les bœufs sauvages, ainsi que le Mons Ilicinus, devenu le Mons Sacer, figuraient aussi dans la légende d'Acci*. Comme nous ne la connaissons
1. Le Picosagro esl connu dans le pays de Galice. Une charte de 94 4, cilée par le P. Fila {op. cit., p. 120), le mentionne en termes qui supposent l'existence de la Translatio. C'est une montagne située à deux lieues à l'est de Santiago. On indique aussi, sur la rivière de Tambre, l'endroit où se trouvait le pont. Florez {Esp. sagr., t. XIX, p. 43} conteste ces loca-
que par le résumé du martyrologe, il est bien possible qu*elle ait été plus étendue et que l'on y ait consigné d'autres épisodes que ceux qu'Adon en a tirés.
Quoi qu'il en soit, le plagiat est certain. L'auteur de la Translatio s'est emparé d'une histoire qui circulait à l'autre extrémité de l'Espagne sur des saints des environs de Grenade, et l'a transportée en Galice. Il était d'ailleurs assez naturel que Ton mît en rapport avec saint Jacques les sept saints considérés, au moins dans certaines parties de l'Espagne, comme ayant été les premiers apôtres de ce pays *.
En dehors de cette légende espagnole, la Translatio ne paraît s'inspirer d'aucun autre document. Cependant, il est à noter qu'elle suppose non seulement le fait de la sépulture de saint Jacques en Galice, mais aussi celui de sa prédication en Espagne.
Après la Translatio se présente la lettre du pape Léon, document dont on a toujours fait le plus grand état en cette affaire. On la suppose émanée de Léon TII (795-816), lequel aurait été contemporain de la découverte du corps saint et l'aurait authentiquée tout aussitôt. Mais il est clair que ceux qui ont ainsi parlé de cette pièce ne l'avaient pas lue, ou du moins qu'ils se sont étrangement trompés sur l'intention qui l'a dictée. Il ne s'agit nullement ici d'une authentication
lisalions; du reste, il ne se fait pas une idée exacte des rapports entre la Translatio et ÏHistoria Compostellana. — Les localilés d'Amaia, Monte sacro, Montes Luparia figurent dans la description des diocèses galiciens, que certains manuscrits d'Isidore adjoignent à son histoire des Suèves. Ces manuscrits dérivent d'un texte constitué au commencement du xii» siècle par Pelage, évêque d'Oviédo. {M. G. Auct. Antiquiss., t. XI, pp. 262, 306.)
I. Celte légende est antérieure à Adon. On trouve, en effet, dans le petit Martyrologe romain, au 15 mai, la fête des sept saints, il est vrai sans rubrique géographique : Torquati, etc., qui Romae ah apostolis ordinati sunt. Ceci suffit k prouver qu'en Italie, vers le milieu du ix« siècle, l'Iiistoire des sept apôtres espagnols était déjà connue. Elle l'était aussi en France, car Wandelhert la mentionne dans son martyrologe (848) : Pontifices septem Hesperiam simul idibus ornant. Les calendriers mozarabes n'omettent jamais la fête des sept saints, qu'ils placent au 1*' mai.
de reliques rëcerameat mises au jour; la lettre ne dit pas ut^ mot de la découverte du temps de l'évêque Théodemir : elle ne parle que de la translation; elle n'atteste que sa réalité. Le corps de saint Jacques a été apporté par ses disciples de Jérusalem en Galice : voilà tout ce qu'elle dit et prétend garantir. Comme d'ailleurs elle ne donne aucun numéro au pape Léon, il n'y a pas de raison de croire que le faussaire ait songé à Léon III plutôt qu'à l'un de ses homonymes. Je crois que ce nom s'est présenté à son esprit à cause de la célébrité de saint Léon pr, connu en Galice comme ayant été en rapport avec les évêques du pays*.
De cette lettre du pape Léon, on connaît maintenant trois rédactions. La plus ancienne a été publiée en 1889 par les Bollaudistes dans le tome I de leur Catalogue des manuscrits hagiographiques de Paris^. Elle provient d'un manuscrit de Saint-Martial de Limoges % dans lequel elle a été ajoutée, sur une page blanche, en écriture wisigothique du X® siècle ; cette écriture tranche avec le reste du manuscrit, qui est en lettre franque. Une autre rédaction, publiée d'abord par le P. Fedel Fita et M. Fernandez Guerra^ a été reproduite dans le t. I des Acta sanctorum de novembre, p. 21. Elle provient d'un manuscrit de l'Escurial. La troisième est celle du Liher Calixtinus ; on la connaît depuis long-
1. Idace, dans sa Chronique, menlionne celte intervention du pape Léon. Les libri canonum espagnols contenaient sa réponse à une consultation célèbre de l'évêque d'Aslorga, Turribius, à propos des Priscillianisles, puis le concile censé tenu en exécution de cette lettre, enfin l'envoi de ce concile à Balconius, métropolitain de Braga.
3. Cod. Varis, 2036. C'est sans doute à ce manuscrit qu'Adémar doit ses idées sur les rapports de saint Jacques avec l'Espagne. Hispania est apostolatus lacobi, licet non eam ipse praedicaveril, sed quia corpus eius per mare seplem discipuli eias Gatlaeciam advehentes^ primi in Hispania Christi nomen annuntiaverunt el ibi sepelierunt magislri corpus. (Migne, P. L.y t. CXLl, p. 100). Suivant lui, l'Espagne n'a pas été évangélisée par saint Jacques, mais par ses sept disciples, qui ont amené son corps en Galice. La lettre, en effet, n'en dit pas davantage. Si Adémar avait connu la Translation, il n'aurait pas nié la prédication de l'apôtre.
4 Recuerdos de un viaje a Santiago de Gaiicia. Madrid, 1880, p. 120.
temps ^ Je vais reproduire d'abord les deux premières, en regard l'une de l'autre, pour qu'on en voie bien le rapport 2.
I. — Manuscrit de Saint-Martial. H- — iManuscrit de l'Escurial.
In Dei nomine Léo episcopus regibus Franrorum et VandaloruiDi, Golhorum et Uornanorum.
Nolescimus vobis de Iranslalione bealissimi lacobi fratris sancti lohannis apostoli et evangelislae, et quo die dessecatum est caput eius ab Herode rege Iherosolima et sic inde levatum est corpus eius navigio manu Domini gnbernanle; septima namque die requievit ralis in locum que Jicitur Bisria inler duos rivosque dicitur Bisria. E"^ sic inde levatum est corpus eius centra solis in aéra et sui discipuli flen Jo et indulgentiam Deo petendo. Et elongaverunt XII milia ut sanclum corpus eius lumulatum est sub arcis marmaricis. Unde et très discipuli cum eo in eodem loco sorlem abent requiescendi, qui flatum draconis exslincserunt et argumenta eius dirruberunl in monlem qui ab initie vogalus erat hilicinusetex lune vocalus est3 montem Sagro; nomina haec sunt: Torqualus, Tysefons et Anastasius. Alii vero IIIl»'" remeantes Iherosolima regresi sunt.
Qui et omnia conscripta nobis in
In Chrisli nomine Léo episcopus vobis in Chrislo credentibus et cuncto populo calholico.
Notescimus vobis de translations heatissimi lacobi Zebedei fratris lohannis apostoli et evangeliste, qui decoUatus est ab Herode rege in Hierosoliraa ut liber Âclus aposlolorum docet. Huius bealissimi sacra ossa apostoli a Domino vero ordinanle ad Hispanias translata, videlicet contra mare Brilanicum condita. El sic levatum est de Hierosolimis corpus eius navigio in rathem et manu Domini gubernanle sic requievit inler Illa ralhe et Save quod dicitur Bisria, in locum Iliae. Inde vero levatum est corpus eius a suis discipulis; flendo el indulgenliam petendo Deo, elongaverunt eum de loco llie XI l<^'™ miliarios, ubi corpus eius sanclum lumulatum est sub arcis marmoricis occidentalis urbe cuius celeberrima illarum genlium veneratione excolitur.
Unde et eius discipuli, Tessefor, Torqualus et Anastasius ibidem meruerunt requiem haberc, et alii vero quatuor ascenderunt rathem
1. Elle est jointe à la précédente dans les deux recueils indiqués pour celle-ci j Florez l'avait déjà insérée dans son Espana sagrada, l. 111, app. n*^ 9.
2. Les spécialités de chacun des deux textes sont imprimées en italiques.