‹ Saint Jacques en GaliceChapitre 4 sur 13 · Jaffé, 311, ad Decenlium Eagubinum · texte numérisé non relu

Jaffé, 311, ad Decenlium Eagubinum

tolique, puisque, dit-il, « il est manifeste que, dans toute < l'Italie, les Gaules, V Espagne, l'Afrique, la Sicile et les « îles interjacentes, personne n'a institue des églises, si ce « n'est ceux que le vénérable apôtre Pierre ou ses succes- « seurs ont constitués évêques. Que l'on cite si dans ces pro- « vinces un autre apôtre a enseigné. Si on ne peut citer au- « cun texte, parce qu'il est impossible d'en trouver, il faut « suivre l'usage de l'Eglise romaine », etc. — Ici, ce n'est pas seulement la formation d'églises organisées qui est formellement contestée; c'est aussi l'évangélisation, la prédication d'un autre apôtre que saint Pierre. Et il faut bien remarquer que le pape Innocent parle en un sujet particulièrement grave et délicat, dans lequel il n'aurait pas aisément allégué des preuves douteuses : de plus, qu'il écrivait cette lettre en 416, alors que lui et ses prédécesseurs Damase et Sirice avaient eu plusieurs fois à intervenir dans les affaires ecclésiastiques d'Espagne, notamment dans celles de la Galice.

Je ne dois pas omettre de dire que, dans ce silence de la tradition, les Espagnols discernent cependant une voix favorable, celle de saint Jérôme. Ce docteur, dans son Commentaire sur Isaie \ parle ainsi des apôtres : In omnem terram, exivit Apostolorum, sonus et in terminas orbis terrae verba eoriim,... Apostolos enim videns lesus in liitore iuxia mare Genesareth refîcientes relia sua, vocavit et misit in magnum m,are ut de jnscatoribus piscium faceret hom^inum, piscatores , qui de Jérusalem usque ad Illyricum et Hispanias evangelium praedicarent , capienles in brevi tempore ipsam. quoque Romanae urbis polenliam.

On ne voit pas, il est vrai, que dans ce texte, où la prédication apostolique est caractérisée d'une manière générale, il soit question de saint Jacques en particulier. Mais saint Jérôme se sert ici d'expressions bibliques qu'il enchevêtre dans sa phrase. Les mots refîcientes relia sua s'appliquent dans

1. XII, 42; Migne, P. L., l. XXIV, p. 435 ; cf. X, 34; ibid , p. 374.

l'Evangile (Malth., iv, 21) aux deux fils de Zébédée, Jacques et Jean. C'est donc eux qui sont désignés ici.

A cela je répondrai que si les trois mots en question s'appliquent dans l'Évangile aux fils de Zébédée, les mots iuxta mare Genesareth et hominum piscaiores, avec la promesse d'être changés de pêcheurs de poissons en pêcheurs d'hommes, s'appliquent dans le même évangile à saint Pierre et à saint André. (Matth., iv, 18, 19; cf. Marc, i, 16, 17; Luc, v, 1, 10.) Si saint Pierre a des droits sur Rome, si saint Jacques est réclamé par les Espagnols, on ne voit pas ce que saint André et saint Jean auraient à faire avec l'Illyrie. S. Jérôme n'a donc pas songé ici à une répartition des provinces romaines entre les apôtres ; il a voulu tout simplement opposer à l'humble métier d'abord exercé par les premiers disciples les plus difficiles conquêtes de leur apostolat. C'est pour cela qu'il a choisi Rome, la métropole de l'empire; l'Espagne, le pays le plus lointain; l'Illyrie, un des plus barbares et des moins abordables. Du reste, cette mention simultanée de l'Illyrie et de l'Espagne lui vient, non pas d'une tradition locale quelconque, mais du Nouveau Testament lui-même. Dans l'épître aux Romains (xv, 19, 24, 28), saint Paul parle de ses voyages précédents, qui ont atteint l'Illyrie, usque ad Illyricum, et, tout aussitôt, de son projet de passer en Espagne, in Hispaniam.

Il est donc bien imprudent de se prévaloir d'un tel texte pour affirmer que saint Jérôme témoigne de la mission de saint Jacques en Espagne.

Ce prétendu témoignage écarté, la célèbre « tradition » n'a plus d'autres références écrites que celles des Catalogues apostoliques . Je vais m'en occuper.

Assez longtemps avant le temps où l'on découvrit en Galice le tombeau du fils de Zébédée, il circulait en Occident un petit écrit où il était question de lui comme apôtre spécial de l'Espagne.

C'est une histoire abrégée des apôtres, dont nous avons en grec et en latin des rédactions fort diverses, toutes néanmoins

dérivant de la même source. Les textes grecs, quand ils portent en tête un nom d'auteur, se réclament de saint Dorothée, évêque de Tyr; de saint Hippolyte de Rome, de saint Épiphane, de Sophronius, le traducteur de saint Jérôme. Parmi les textes latins, les plus anciens et les plus complets sont : l» le Breviarium apostolorum, qui figure en tête du martyrologe hiéronymien dans les manuscrits de Wolfenbùttel, daté de 772, et de Berne, ce dernier un peu plus jeune que le précédent ; 2° le Le ortu et obitu ss. Patrum, attribué à saint Isidore. De celui-ci, il subsiste deux rédactions, l'une plus courte, à laquelle Fréculf de Lisieux a puisé pour sa Chronique rédigée entre 824 et 830; l'autre plus longue et dérivant du Breviarium. La première rédaction figure dans l'édition û'Arevalo, parmi les œuvres authentiques d'Isidore ; l'autre, parmi les œuvres apocryphes. C'est faire bien peu d'honneur au savant docteur de Séville que de lui attribuer l'une quelconque de ces deux pièces. De ces recueils, il a été fait des résumés en prose ou en vers que l'on rencontre, soit isolés et anonymes, soit enchâssés dans certains écrits, apocryphes ou authentiques, interpolés ou primitifs, d'auteurs connus.

Les catalogues grecs d'où dérivent tous ces remaniements latins sont des documents de nulle valeur. J'ai eu ces derniers temps plusieurs occasions de les apprécier; j'ai montré qu'ils s'inspirent partiellement de traditions ecclésiastiques et de pièces apocryphes, toutes connues d'ailleurs, et que, quant au reste, ils ne représentent que « le produit de l'imagination de personnes inconnues, incapables de témoigner, même en fait de tradition populaire. Ils sont à l'histoire apostolique ce que sont les Fausses Décrétâtes à l'histoire des papes, c'està-dire l'équivalent de rien ^ » En tant qu'ils s'occupent de l'Occident, sauf les apôtres romains saint Pierre et saint Paul, ils ne signalent que la mission de saint Simon, dont ils font l'apôtre de la Mauritanie, de l'Afrique et de la Bretagne.

4. Congrès scientifique de Bruxelles, 1894, p. H du tirage à part de mon mémoire Les anciens recueils de légendes apostoliques; cf. mon mémoire sur saint Barnabe dans les Mélanges J.-B. de Rossi, Rome 1892.

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Ils dédoublent même cet apôtre en deux personnes, dont une est identifiée avec saint Siméon, évêquede Jérusalem, qui fut martyrisé en Palestine sous Trajan.

J'ai dit : en tant qu'ils s'occupent de l'Occident. C'est qu'en effet aucune des rédactions grecques qui sont parvenues à notre connaissance ne parle de l'Espagne, si ce n'est à propos de saint Paul. Mais les textes latins s'accordent à nous présenter trois spécialités, dont deux intéressent nos climats. Saint Matthieu est attribué à la Macédoine, saint Philippe à la Gaule, saint Jacques à l'Espagne. Ces trois modifications proviennent-elles de quelque texte grec encore inconnu de no'us, ou du traducteur, ou d'une retouche introduite après coup dans l'œuvre de celui-ci? Je n'en sais rien. Mais ce qui me semble clair, c'est que les trois « traditions » relatives à la Macédoine, à la Gaule et à l'Espagne sont exactement sur la même ligne; elles ont même provenance, même attestation, même autorité. Quelle que soit la forme du catalogue latin, qu'il soit complet ou abrégé, en prose ou en vers, indépendant ou engagé dans une autre composition, les trois apôtres y figurent ensemble. Quelques textes cependant, s'inspirant de Rufin ou du faux Abdias, laissent saint Matthieu en Ethiopie; c'est une correction.

Or, chacun sait que l'assertion d'un apostolat de saint Philippe en Gaule ne correspond à aucune tradition locale; il en est de même pour saint Matthieu en Macédoine. Ces deux apôtres ont été l'objet en Orient de légendes fabuleuses et contradictoires; aucune d'elles ne les fait voyager dans les pays indiqués ici. Saint Jacques aussi a sa légende; il en a même deux : l'une d'après laquelle toute sa carrière apostolique se passe en Palestine, l'autre, particulière aux Coptes et Abyssins, qui le fait voyager d'abord en Lydie. Quant à l'Espagne, silence complet.

A quelle date ce catalogue a-t-il passé en Occident? Ce point, on le conçoit, a une grande importance dans la question qui nous occupe. Fortunat, Grégoire de Tours, Abdias, le martyrologe hiéronymien, l'ignorent absolument. Ceci permet d'affirmer qu'il n'a pas pénétré dans nos contrées avant

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la fin du VI® siècle. Dans mon mémoire sur les recueils de légendes apostoliques, j'avais cru ne pouvoir remonter plus haut que les dernières années du vn^ siècle. C'est en ce temps-là qu'Aldiielm, abbé de Malmesbury, en pays anglosaxon, rédigea des inscriptions métriques destinées à orner des autels eu l'honneur des douze apôtres ^ Il s'y inspire non seulement d'Abdias, déjà en circulation depuis un siècle, mais encore du catalogue byzantin, complété, comme je viens de le dire, pour les pays occidentaux. Un des vers à saint Jacques est ainsi conçu :

Primilus Hispanas convertit dogmale gentes"^.

Mais je puis maintenant ajouter à ce témoignage anglosaxon une référence espagnole qui est peut-être un peu plus ancienne. Saint Julien de Tolède, dans son livre sur le Sixième âge ^, écrit en 686, laisse voir qu'il avait sous les yeux, tout comme Aldhelm, et le recueil d'Abdias et le catalogue byzantin, avec ses retouches occidentales. Il expose, d'après le dessein de son ouvrage, la prédication des apôtres, avec référence aux nations qui l'ont reçue. Après avoir parlé de saint Pierre et de saint Paul, il continue : Jlac et simili régula lacobus Hierosolymam, Thomas Indiam., Macedoniam, Matthaeus illustrât. Ici, il n'y a pas de distinction entre les deux saints Jacques. L'Inde a été attribuée à saint Thomas longtemps avant la rédaction des catalogues byzantins; mais saint Matthieu en Macédoine est un trait caractéristique. Saint Julien de Tolède n'a pu le tirer que d'un catalogue byzantin déjà retouché. Cette constatation est très grave. Elle nous permet d'affirmer que ce catalogue, avec ses

1. Migiie, P. L., l. LXXXIX, p. 293. Ces iiiscriplions ont été souvent attribuées à Walafrid Slraboii (cf. Ebert, Lileralur, l. I, p. 595); elles sont en réalité beaucoup plus anciennes.

8. Lipsius, Apostellegenden^ l, II, 2*^ partie, p. 222, cite, après liien d'autres, ce petit poème comme supposant déjà l'existence <lu sanctuaire de Ccmpostelle; en réalité, il n'est question ici que de prédication, non de sépulture.

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