‹ Saint-Jean-Baptiste de MontrealChapitre 19 sur 24 · SERMON DE M. L'ABBÉ DESCHÊNES · texte numérisé non relu

SERMON DE M. L'ABBÉ DESCHÊNES

A l’évangile, Mgr le curé Dubuc lut son prône et ses annonces. Puis, M. l’abbé Arthur Deschênes prêcha le sermon de circonstance. M. Deschênes est un enfant de Saint-Jean-Baptiste. C’est l’ancien curé Auclair qui décida, il y a trente ans, son entrée au collège. Il est aujourd’hui l’un des prédicateurs en vue de Montréal. Il parle peut-être un peu vite et sa voix monte à un diapason bien élevé par moments. Mais il développe en une langue élégante de fort belles idées, et il a du mouvement, de la chaleur et du débit, Il nous a semblé qu’il avait bien quelque chose de l’éloquence si chaude et si prenante de son bienfaiteur de jadis, le curé Auclair. Son discours, au matin du cinquantenaire, est de ceux qui méritent d’être conservés. On sentait, qua,nd il évoqua surtout le souvenir du curé Auclair, qu’il y

mettait tout son cœur et toute son âme. Ce sermon, soigneusement préparé, mais non écrit, et qu’il prononça d’abondance, M. l’abbé Deschênes a bien voulu le refhire lui-même pour notre compte rendu. Le voici in extenso.

RevERTETUR HOMO AD POSSESSIONEM SUAM, ET UNUSQUISQUE REDIET AD FAMILIAM PRISTINAM; QUIA JUBILAEUS EST ET QUINQUAGESIMUS ANNUS. — QüE l’homme RETOURNE A SON BIEN, QUE CHACUN REN¬ TRE DANS SA FAMILLE, PARCE QUE c’EST JUBILÉ ET CINQUANTIÈME -ANNÉE. LÉVIT. XXV, IO-II

“Excellence,

“Il aurait mauvaise grâce, celui qui ne doit qu’à sa qualité d’ënfant de Saint-Jean-Baptiste d’avoir été appelé à cette chaire, de vouloir ajouter des hommages à ceux que vous avez déjà reçus, alors que seules l’autorité et la distinction du pasteur de cette paroisse les pouvaient porter à la hauteur de vos infatigables condescendances. Permettez-moi de m’adresser plutôt tout de suite à mes co-paroissiens.

“Mes frères,

“Le jour que nous célébrons n’est pas uniquement un jour de spirituelles allégresses sous la griserie des

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parures, des harmonies et de l’encens, c’est essentiellement un jour de reconnaissance et de souvenir: reconnaissance à Dieu pour le grand bienfait de la paroisse, principe d’incalculables richesses surnaturelles; souvenir de ceux, mandataires du Seigneur, oui les ont portées jusqu’à nous; reconnaissance et souvenir qui nous doivent provoquer à de plus fructueuses activités sous de réconfortants exemples et nous aider à pousser jusqu’au bout l’accomplissement des ordres du Lévitique: “En qne cinquantième année, rapprochez-vous du ciel, sanctifiezvous — Sanctificabisque annum quinquagesimum.

“On dit bien et vrai de la paroisse — la canadienne surtout — quand on établit qu’elle est phare et citadelle. La thèse pour être complète demande que l’on n’oublie jamais que la paroisse est la première entité morale qui, normalement, mette en communication le chrétien avec la vie divine. Or la vie divine, c'est une vie de connaissance et d’amour qui ont leur idéal et leur terme en la science que Dieu a de lui-même et en l’affection dont il s’enveloppe dains les profondeurs éternelles de la Trinité. Si elle peut arriver jusqu’à nous, c’est qu’un pont a été jeté entre le ciel et la terre, c’est qu’un mariage incojnparable, admirabile commercium, a été contracté entre la divinité et l’humanité dans l’unité de personne adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Aussi, comme elle

se répandait à flots tumultueux des lèvres et du cœur du thaumaturge de la Jqdée et de la Galilée! On n’avait alors qu’à écouter et qu’à pratiquer celui qui se disait l’image et le cœur du Père pour connaître et aimer comme Dieu, pour vivre de la vie divine. N’allons pas pourtant nous épuiser en stériles regrets d’être venus au monde trop tard et trop loin.

“En montant au ciel, Jésus a voulu laisser aux hommes, par testament, le principe de cette vie divine faite ici-bas de foi et de charité. Et, pour nous le rendre plus accessible et plus reconnaissable, il l’a voilé sous quelque chose de blanc: la connaissance, la lumière s’appelle maintenant le pape; l’amour, la charité s’appelle l’Eucharistie. Jésus substantiellement présent dans l’hostie avec son cqrps, son sang, son âme, sa divinité, Jésus mystiquement présent dans le pape, son vicaire, avec sa doctrine et son autorité, voilà le centre, le lien et le foyer vital de ce merveilleux organisme qu’est l'Eglise catholique et à travers lequel circulera la vie divine pour arriver jusqu’au dernier et au plus petit de ses membres. Cet organisme, il est essentiellement vivant: il se meut, il se nourrit, il est appelé à se développer presqu’à la plénitude du Christ. A cette fin, saint Pierre et ses collaborateurs, de droit divin, se partagent le monde et y dressent des chaires et des autels que multiplieront leurs successeurs. Un

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jour vient pourtant où les auditoires dépassent la portée des voix et où la multitude des convives retarde l’accès des autels. L'Esprit-Saint alors inspire à son Église la subdivision des diocèses en cellules paroissiales. . . et comme l’Église était sortie du cœur du Christ belle, forte et féconde, la paroisse sort du cœur de l’Église pleine de vie et de promesses.

“Elle aura, cette paroisse, son territoire et son peuple bien à elle, sur lesquels travaillera un double élément de fécondité, la chaire pdur répandre la lumière et l’autel pour déverser l’amour, et cette fécondité se concrétera dans une personne qui sera la voix de la chaire et la vie de l’autel: le curé. Ce sera donc son rôle, et aussi celui de ses auxiliaires, de montrer l’Agneau de Dieu aux petits, aux fervents, aux tièdes et aux pécheurs, ce sera son rôle de les en communier. Et, de même que l’Eucharistie est la perfection de tous les sacrements, de même le culte eucharistique sera la fin de la perfection de son ministère pastoral. A cause de lui il baptisera, il absoudra, il administrera. L’église paroissiale sera, par lui, un centre de vie divine, et c’est d’elle que partiront les grandes initiatives et les fortes résolutions.

"Puisque c’est au pied de la chaire et de l’autel de sa paroisse que l’on apprend à connaître et à aimer Dieu, c’est là aussi que l’on comprendra qüels sont

les ordres et les intérêts de Dieu. Ne cherchez donc pas ailleurs la naissance de ces interminables théories de chrétiens sans peur et sans reproche, de missionnaires, de vierges, d’ascètes qui, à l’étonnement de la légèreté mondaine, épuisent leur jeunesse, leur talent, leur santé, à escalader les sommets de toutes les perfections et de tous les sacrifices! Ne cherchez pas ailleurs la raison profonde de cette ascension d’une humanité croyante et aimante vers les hauteurs de la vision et de la possession de la divinité! Pourquoi nous étonner, puisque la vie qui a été communiquée à ces âmes, c’est la vie même du Christ et de Dieu ?

‘‘Voyez! Le pape envoie l’évêque, l'évêque envoie le curé. Le pape, par son action ordinaire et immédiate sur toutes les églises, sur tous les pasteurs et sur chacun des fidèles, enveloppe des bienfaits et des sécurités de sa juridiction les activités de tous ses inférieurs. Un éclair jaillit-il de sa pensée, immédiatement, pour qu’il n’éblouisse pas, il est décomposé par les évêques et mis à la portée de chaque fidèle par les curés. Un battement de cœur soulèvet-il la poitrine du chef de l’Église, grâce à la perfection et à l’unité de l’organisme il se propage jusqu’aux extrémités du monde, en sorte que chaque paroissien pense et aime comme le pape, comme le Christ, comme Dieu.

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“Que nous devons d’actions de grâces à celui qui a suscité la paroisse et qui nous a appelés à en faire partie! Y pensons-nous assez? Il n’y a rien comme la visite des malades pour nous faire apprécier l’incomparable trésor qu’est la santié. Jetons un coup d’œil sur ceux qui sont privés du bienfait de la vie paroissiale et, sûrement, nous en serons amenés à plus de reconnaissance pour celui qui nous l’accorde. En Angleterre, des hommes d’étude, de prière et de sacrifice se rendent compte que le monde a un impérieux besoin de la pensée et de la vie du Christ. Mais comment la pensée et la vie pourraient-elles jaillir et se propager dans des membres épars ? Aussi, quelles préoccupations, je dirais même quelles angoisses, les conversations de Malines ne nous ont-elles pas laissé soupçonner chez eux! Plus près de nous, est-ce que le même besoin d’unité et de vie ne circuje pas sous les préjugés et les intérêts qui appellent l’union des églises ? Et nous qui, avec moins d’études, de sacrifices, d’angoisses, jouissons des incalculables richesses de l’unité dans l’Eglise vivante du Christ, nous négligerions de dire merci et d’augmenter nos puissances de réceptivité! Aurions-nous des pierres en tête et dans la poitrine ? Pourquoi nous et non pas eux ? Puisque Dieu nous a donné la paroisse, puisqu’il est allé nous chercher aux profondeurs du néant pour nous y fixer, que notre fidélité

à marcher à toutes les lumières qu’elle nous dispense, que notre avidité à vibrer à tous les amours qu’elle nous prodigue disent aux anges et à Dieu que, si nous avons pu être des légers et des négligents, nous ne voulons pas être des ingrats!

“Jour de reconnaissance, le jubilé est aussi le jour du souvenir. S’il n’était pas déplacé d’essayer des variations sur le thème si cher à saint Paul, puisqu’il domine son dogme et sa morale, à savoir que l’Eglise est le corps mystique, suprasensible mais réel, du Christ, je me permettrais de vous suggérer que, puisqu’il est vrai que toute cellule d’organisme participe au mouvement et aux émotions de la tête, la paroisse de Saint-Jean-Baptiste pourrait bien de 1874 à iq24 avoir goûté à des joies, à des épreuves, à des contradictions et à des triomphes analogues à ceux que le Christ éprouva entre Bethléem et le Thabor.

“Sa naissance apporta bien des sollicitudes à son auteur d’impérissable mémoire, le saint évêque Bourget, qui dut disputer la légitimité de cette fille comme de toutes les autres au Parlement et à la Curie. Des anges de charité, il est vrai, veillaient sur le berceau, des paroissiens donnaient sans compter, des curés et des vicaires travaillaient sans con

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fort jamais et quelquefois sans salaire, l’évêché portait la moitié de la dette, le,s âmes s’enrichissaient; mais l’église restait froide et incomplète.

“Un jour, Mgr Fabre se rend compte qu’il ne reste plus rien à faire avec le présent et il se tourne vers l’avenir, vers la jeunesse. Il y avait à Saint-Lazare de Vaudreuil un curé de 34 ans. Depuis trois ans, il avait construit presbytère et église, “fait aimer le bon Dieu et s’était fait aimer beaucoup lui-même”. Monseigneur lui confie Saint-J ean-Baptiste, qu’il lui écrit être “dans une vilaine passe”. Mais, quand on est à l’âge des éclats de voix, des bravoures de paladin, des hardiesses sans calculs, quand on a du sang, du talent et du cœur, “une vilaine passe” ne peut que passer. Le curé Auclair monte donc dans la chaire de sa nouvelle église.

“Bienheureux les pauvres! fait-il entendre à tous ces déshérités -et ces découragés de 1880. Et il parle à son peuple une langue qui lui illumine l’esprit et qui lui fond le cœur, à tel point que plusieurs trouveront les épreuves et les travaux de la semaine plus légers à l’espoir de venir le dimanche se baigner dans l’éclat et la chaleur bienfaisante de ses prônes. Et comme le premier pauvre, c’est Jésus, qui ne loge pas chez lu,i, la semaine venue, le ç,uré va tendre la main, éveiller des confiances. . . Jésus aura sa maison. Bien plus, il lui élèvera, dans la chapelle du Sacré-

Cœur, un trône d’honneur qui présagera celui des Pères du Saint-Sacrement. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice! Mais, puisque la justice appelle la connaissance de Dieu et de soi, le curé Auclair multipliera les foyers d'enseignement religieux et professionnel, pour que ses enfants soient à la hauteur de leurs devoirs religieux et sociaux: l’académie Saint-Jean-Baptiste, l’académie du Sacré- Cœur s’édifieront et l’académie Marie-Rose se développera. Un cercle paroissial viendra même apporter un complément à la culture religieuse, littéraire et patriotique des jeunes. Bienheureux les miséricordieux! Le curé Auclair savait par expérience, lui dont le bureau se remplissait de si bonne heure de toutes les misères et de toutes les peines, comme il est doux d’être samaritain. Ne pouvant loger tous les pauvres et les orphelins sous son toit, il les voulut garder sous son regard et sous sa main et il bâtit l’hospice Auclair.

"En 1897, Saint-Jean-Baptiste touchait à un si haut point de prospérité et de gloire que l’on en était presque arrivé à croire que le mont des béatitudes s’était assis au pied du Mont-Royal. Or voici que dans la nuit du 29 janvier 1898 le feu rase la chapelle, l’église, le presbytère. Les paroissiens versent des larmes; le curé, lui, est atteint au cœur. Pendant douze longues années néanmoins, il gardera son

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poste. Mais, on le sent, son bras est moins ferme, son œil est moins sûr, son verbe est moins prenant. Il se donne quand même, il lutte sans répit, reçoit beaucoup de coups, rend encore plus de pardons, jusqu’à ce que Dieu relève de son poste de dévouement et d’honneur celui qu’il voulait élever aux sublimes fonctions de victime. Et, ce jour-là, ceux qui assistèrent au crépuscule, avec leur esprit et leur cœur, n’eurent pas une parole de blâme ou de mépris pour le soleil, parce que, s’il descendit derrière les nuages et les tempêtes, c’est que son midi avait prodigué, sans compter et sans craindre, la lumière et la fécondité!

“La paroisse avait souffert. La Providence lui donna un père, l’ange de Joliette, au cœur assez chaud pour fondre toutes les glaces, stériliser toutes les plaies, sécher toutes les larmes, si bien qu’elle se trouva comme immunisée contre l’épreuve et qu’elle passa sans secousse à travers le deuxième incendie du 27 juin 1911. Désormais son ascension est assurée.

“En 1913, Mgr Forbes doit épouser l’église de Joliette. Il passe la main de Saint-Jean-Baptiste dans celle du pasteur actuel, qui en développe et en affermit les œuvres existantes, met une parure d’honneur à son temple et la rend digne de porter la poussière d’or d’iin jubilé.

“Et dire que nous n’avons touché que les grands titres de l’histoire de cette paroisse ! Qui pourrait en compter et mettre en lumière les petits caractères, ces humbles, ces sans-noms, ces oubliés, aimant leur paroisse et leurs prêtres jusqu’à en suivre scrupuleusement toutes les directions, à en partager laborieusement toutes les œuvres, à en chanter toutes les joies et à en pleurer tous les deuils! Si les prêtres font la chaire et le tabernacle, ce sont eux, les fidèles, qui sont les murs et les ornements du temple! Ils nous prêchent magnifiquement, en ce jour, par tous les monuments que leur foi et leur générosité ont élevés sur ce territoire. Prouvons-leur que nous ne sommes pas déshabitués d’un pareil langage, en ressuscitant dans nos vies leurs vertus et leurs œuvres !

“Et toi, bonne paroisse de Saint-Jean-Baptiste, laisse-moi t’adresser l’hommage du prophète à sa bien-aimée, la Jérusalem nouvelle. Surge, illuminare Jérusalem ! Dresse-toi, illumine-toi, Jérusalem! Appelle tes murailles salut et tes portes louanges. Venit lumen tuum. Au milieu de paroisses plus anciennes, occupées comme toi à lier des gerbes dans le champ du Seigneur, voici que la tienne se dresse haute et pleine et que les autres se prosternent devant elle. Regarde au loin! Vois-tu tes fils et tes filles? Ils portent l’aube et ils gravissent les autels. Ils ont revêtu l’habit religieux et ils abondent dans les mo-

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nastèrçs et les cloîtres. Ils sont reconnaissables jusque dans le monde, tant leur foi est vive et leur vie méritoire. Regarde en haut. Ne les reconnais-tu pas dans cette phalange que personne ne peut compter, de tout âge, de toute condition ? Ils chantent la possession de ce que tu leur avais préparé et, selon une mâle expression d’Ozanam, “ils font la chaîne et tendent la main à ceux d’ici-bas". Surge, illuminare ! Puisqu’il n’y a pas d’ombres à tes éclats, qu’il n’y ait pas de limites à tes actions de grâces. Quia gloria Domini super te orta est, voici enfin que la gloire du Seigneur descend sur toi sous la forme visible de la pourpre de Son Excellence Mgr le délégué apostolique.

“Puissent cette gloire et cette jubilation dans le temps n’être que le prélude d’une lumière sans déclin et d’un chant sans fin dans l’éternité! Si nous avions besoin d’être raffermis dans nos espérances, nous n’aurions qu’à considérer un instant, avec la bénédiction de Son Excellence, qu’il ne peut y avoir d’idéal interdit aux collectivités comme aux individus qui sont nés de la pensée et du coeur de Dieu.’’

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