CHAPITRE IV
Administration du curé Auclair
Seconde période 1898-1910
Au lendemain de l’incendie de 1898, l’un des premiers à apporter au curé éprouvé ses sympathies et ses consolations, ce fut son ancien élève de méthode au collège de Montréal, devenu depuis peu son archevêque, Mgr Bruchési. Le 30 décembre 1896, en effet, Mgr Fabre était passé à une vie meilleure et, dans le cours de l’été de 1897, l’un des chanoines de sa cathédrale, M. Paul-Napoléon Bruchési, avait été appelé à recueillir sa succession. C’était lui, maintenant, qui était le premier pasteur du diocèse. Selon le plan que nous nous sommes tracé, il nous convient d’esquisser tout d’abord, avant de parler de son action à Saint- Jean-Baptiste, un précis de sa carrière et de sa vie, ainsi que nous l’avons fait précédemment pour Mgr Bourget et pour Mgr Fabre.
Né dans notre ville, au faubourg Saint-Joseph, le 29 octobre 1855, Mgr Bruchési avait fait ses études
au collège de Montréal, à Paris et au séminaire français de Rome. C’est à Rome qu’il avait été ordonné prêtre — en même temps que le futur Benoît XV — le 21 septembre 1878, à Saint- Jean-de- Latran, par le cardinal Monaco La Valetta. Revenu au pays docteur en théologie et licencié en droit canonique, il avait été quelques mois secrétaire de Mgr Fabre. De 1880 à 1884, il avait occupé la chaire de théologie dogmatique au grand séminaire de Québec. De retour à Montréal, il avait été vicaire à Sainte-Brigide et à Saint-Joseph (1884-1887). Rappelé alors à l’archevêché, il avait rempli plusieurs charges importantes et avait été créé chanoine en 1891. Le 25 juin 1897, il était élu archevêque de Montréal et, le 8 août suivant, Mgr Bégin, coadjuteur de Québec, aujourd’hui cardinal, lui conférait, dans la cathédrale de Montréal, l’onction qui fait les pontifes. Chef aimé autant que respecté, Mgr Bruchési, qu’une maladie cruelle confine dans son appartement et retient actuellement loin de tout contact, a administré le diocèse, de 1897 à 1920, avec une distinction et une maîtrise superbes. Homme de haute intelligence et de grand cœur, dont le tact et la modération étaient servis par une facilité de parole et une pureté de diction absolument remarquables, il avait l’art de trouver du temps pour tout et d’être à tous et à chacun à la même heure.
Il n’y avait pas encore un an que Mgr Bruchési était archevêque de Montréal quand, au matin du 30 janvier 1898, il vint apporter au curé Auclair et à ses vicaires, logés temporairement à l’hospice, le réconfort de ses bonnes paroles et de ses encouragements. Nous l’avons dit, il trouva le curé debout, toujours courageux, prêt à recommencer la tâche. Mais, cette tâche, Mgr l’archevêque voulut bien le dire lui-même au curé dans le malheur, elle était bien lourde. Hâtons-nous toutefois d’ajouter que les excellents paroissiens de Saint-Jean-Baptiste, en cette triste calamité, ne marchandèrent pas leurs sympathies à leurs prêtres. Peu de semaines auparavant, à cause des réparations àl’église, dont nous avons parlé, et qui avaient été commencées l’été précédent, nous avions dû vaquer aux exercices du saint ministère, soit à l’hospice, soit au collège des Frères, ou encore dans la salle du marché, dans des conditions de fortune si l’on peut dire ainsi. Messes aux trois endroits, réunions des congrégations et autres cérémonies également fractionnées et multipliées, transport du saint Sacrement ici où là, selon les exigences du moment, tout cela, c’était peu régulier et plutôt exténuant. Mais, ce n’était que pour quelques mois et l’on s’y donnait avec entrain et bonne humeur. Au lendemain de l’incendie, les perspectives indiquaient que ce serait pour plus longtemps et l’on s’y
résignait plus difficilement. Cependant, on ne désespérait pas d’en sortir, M. le curé moins que tout
autre.
Il fallait évidemment reconstruire et, pour cela, M. le curé devait d’abord s’entendre avec le corps des marguilliers et des syndics et avec les paroissiens en général. Du 30 janvier au 1er septembre 1898, qu’on note bien ce chiffre, il n’y eut pas moins de vingt assemblées, soit des fabriciens, soit des francstenanciers, ou même des locataires, qu’on appela à fournir leur quote-part, qui se tinrent dans les salles de l’hospice sous la présidence du curé. Les plus importantes furent: celle du 27 février, à laquelle M. le curé rendit compte publiquement de toute son administration depuis dix-sept ans ; celle du 2 mai, où les marguilliers et syndics prirent connaissance de la décision des trois arbitres (M. l’abbé Audet, aumônier de Sillery, M. l’architecte Berlinguet, de Québec, et M. le chanoine Décary, de Saint-Henri-de- Montréal) au sujet du concours qui avait été ouvert aux architectes catholiques de Montréal pour la reconstruction des édifices religieux, et d’où, entre quinze ou vingt concurrents, M. l’ingénieur-architecte Emile Vanier sortit vainqueur ; celle enfin du 8 août, où les fabriciens et les francs-tenanciers décidèrent d’organiser d’abord une souscription publique pour subvenir aux frais de reconstruction, puis, si
La deuxième église (1903-1911)
cette souscription ne donnait pas un résultat satisfaisant, de demander à la Législature de Québec le pouvoir de prélever une nouvelle “ répartition ”, pour laquelle, le cas échéant, à cette même assemblée du 8 août, on désigna, comme futurs syndics, MM. Olivier Vallières, Joseph Lauzon et Edouard Roy (les trois anciens) et MM. Alexandre Germain, Onésime Martineau et Noé Leclair.
Bientôt, la souscription n’ayant pas atteint le montant voulu, on s’adressa à la Législature et l’on obtint un “ bill ” (le “ bill ” 42) autorisant une “ répartition ” de 115,000 piastres et nommant officiellement syndics les six paroissiens plus haut mentionnés. Les constructions nouvelles furent aussitôt commencées. Deux ans plus tard, le 5 août 1901, MM. les syndics rendaient compte de leur gestion, ün avait sans doute construit, au moins en grande partie, une vaste église (avec une belle chapelle dans l’abside pour remplacer l’ancienne chapelle du Sacré-Cœur), surmontée d’un dôme superbe qui se voyait de loin. On avait aussi construit un presbytère convenable, bien que trop sombre, attaché qu’il était au flanc de l’église. Mais le coût de ces constructions avait dépassé les prévisions. Ce fut l’occasion de plus d’une discussion et, à la fin, de sérieuses difficultés. Le 1er décembre 1901, Mgr l’archevêque Bruchési venait en personne, accompagné de son
archidiacre, M. le chanoine Archambeault, présider une assemblée des fabriciens. On voulait emprunter, au nom de la fabrique, 60,000 piastres — les 115,000 de la “ répartition ” étant épuisées — pour terminer les travaux. Mgr l’archevêque n’autorisa qu’un emprunt de 30,000.
Quoi qu’il en soit de ces difficultés financières, que les circonstances expliquent, le presbytère, le soubassement et, un peu plus tard, l’église elle-même étaient construits et élevés à la gloire de Dieu. Le 30 novembre 1899, M. le curé Auclair et ses vicaires quittaient l’hospice pour aller habiter le nouveau presbytère. Le 24 mai 1901, on put commencer à dire les messes et à faire les autres exercices du culte dans le soubassement. Ou eut, la veille au soir, un concert sacré et une conférence du Père Louis Lalande qui fit salle comble. Au matin du 24 mai, Mgr Racicot officia dans la nouvelle chapelle souterraine. Enfin, deux ans après, le 25 juin 1903, avait lieu l’inauguration de l’église reconstruite sur les ruines de celle qu’avait consumée l’incendie du 29 janvier 1898. On y avait dit la première messe le jour de Noël 1902. Quatre évêques et plus de cent cinquante prêtres assistaient à cette inauguration de juin 1903, qui coïncidait avec la célébration de la fête nationale à Montréal, et la pose, devant la cathédrale, du monument de Mgr Bourget par Philippe Hébert,
Mgr Bruchési présida à la bénédiction solennelle du nouveau temple de Saint-Jean-Baptiste. Mgr l’archevêque Langevin, de Saint-Boniface, prononça un éloquent sermon sur la fête nationale. Mgr Lorrain, évêque de Pembroke, célébra la messe pontificale. Le soir, un banquet avait lieu dans la grande salle du “ Montagnard ” (coin Duluth et Saint- Hubert). Trois mille cinq cents convives se pressaient' autour des tables. Il y eut de nombreux discours. “ Celui du curé Auclair et aussi ceux des honorables Israël Tarte et Thomas Chapais, écrit la Semaine religieuse du 29 juin 1903, nous ont paru se distinguer par l’élévation des pensées et la perfection de la forme.”
Le terrain mis à la disposition de l’architecte pour l’église et le presbytère était malheureusement trop restreint. Les reculs n’étaient guère possibles. L’église était là trop près de la rue et le presbytère trop dans l’ombre. Mais, en somme, c’étaient de solides et belles constructions. Le style de l’église était celui de la renaissance italienne (XVe siècle), avec certaines modifications dans la toiture nécessitées par les conditions de notre climat d’hiver. Le dôme, d’architecture romane, qui surmontait l’ensemble, produisait un fort bel effet. Avec ses jubés, cette église pouvait loger 3,200 personnes assises. La chapelle absidiale, qui se prolongeait enamphithéâ-
tre derrière le chœur, disposait de 900 places. Cette chapelle était séparée de l’église par un châssis ou écran mobile. Au-dessous, on avait aménagé une grande salle de réunion. Le chœur rappelait, de loin naturellement, celui de la Madeleine à Paris. L’édifice, dans son ensemble, avait la forme d’une croix latine. Il mesurait (à l’extérieur) 253 pieds en longueur et 83 de largeur (160 au transept), et, de la base au sommet de la croix en fer forgé qui dominait le dôme, 197 pieds en hauteur. La hauteur de la nef (à l’intérieur) était de 68 pieds.
Une fois qu’on fut entré dans la nouvelle église, en 1903, et les années suivantes, la vie paroissiale reprit son cours normal avec les exercices du culte réguliers. Les paroissiens s’en montraient naturellement très heureux. Le curé et ses vicaires l’étaient peut-être davantage. L’ancien état de chose comportait tant d’inconvénients ! On se sentait maintenant plus à l’aise et il semblait qu’on pouvait servir le bon Dieu avec plus de dignité.
En 1903, également, la paroisse de Sainte-Agnès, pour les catholiques de langue anglaise, fut régulièrement constituée. Father Casey, qui était vicaire à Saint-Jean-Baptiste depuis 1894, en fut nommé le premier curé, et il alla construire son église sur la rue Saint-Denis, au coin de la rue Duluth. Beaucoup d’étrangers, en ces dernières années, étaient venus s’é-
L’intérieur de lu deuxième église (1903)
tablir sur la paroisse, enparticulier, rue Saint-Laurent et dans les rues voisines, nombre de familles juives. Et pourtant, on peut affirmer que les paroissiens du curé Auclair ne diminuaient point. Au contraire, la population augmentait sans cesse. De nouveaux vicaires succédaient aux anciens pour aider le curé dans l’exercice du saint ministère. Nous en donnerons tantôt la liste complète de 1898 à 1910. Retenons seulement, pour l’instant, que jamais le ministère paroissial n’avait été plus absorbant. Le curé Auclair, qui approchait maintenant de la soixantaine, continuait, en dépit de ses nombreuses affaires, de ses constructions, des charges qu’il avait assumées, spécialement pour maintenir son hospice, d’être le premier debout, et, tout le jour, tout à tous.
Le 14 octobre 1899, la propriété de l’hospice Auclair avait passé, c’est vrai, des mains de son fondateur, à celles de ses premières gardiennes, les Sœurs delà Providence. Mais le fondateur avait dû garder pour lui-même une grosse partie de la dette. Pendant cinq ans, de 1894 à 1899, légalement, c’était le curé tout seul qui était responsable. Certes, on l’avait aidé et l’histoire se doit d’affirmer que sa paroisse s’était montrée généreuse. Toutefois, comme il arrive souvent, le zèle des premiers temps s’était à la longue ralenti. Quelques-uns de ceux qui avaient promis telle souscription déterminée
oublièrent de remplir leur promesse ou se trouvèrent dans l’impossibilité de le faire. D’autre part, certaines sources de revenus, sur lesquelles le curé comptait, manquèrent à un moment donné. Par exemple, Mgr l’archevêque défendit vers ce temps-là la tenue des “ bazars ”, dont le curé Auclair avait coutume de faire, chaque année, des succès de 8,000 à 10,000 piastres. Monseigneur avait ses raisons, sans doute. Mais ce n’en fut pas moins une perte pour le curé. Les Sœurs de la Providence, en acceptant par contrat, la propriété de l’hospice en octobre 1899, ne pouvaient pas en justice accepter la charge de toute la dette. Le curé le comprenait parfaitement. Quand même, le fardeau de cette dette lui resta lourd, beaucoup trop lourd pour ses épaules. Ce sont là des aventures que connaissent seuls les gens qui ont du cœur ! A ces dettes contractées pour l’hospice, se joignaient, pour le curé, celles qu’il n’avait pu éviter à la fabrique pour mener à terme les constructions et aménagements de l’église et pour lesquels il lui avait fallu emprunter sur billets. Il en fut, à la fin, accablé. Ce qu’il en a subi de tourments, le pauvre et cher curé, avec ces échéances de billets tant pour l’hospice que pour l’église ! Il a laissé de belles œuvres à Saint- Jean-Baptiste, oui ! Mais nous savons mieux que personne qu’elles lui ont coûté bien cher. Elles lui ont coûté des peines et des veilles, du travail et
des larmes, et, nous l’avons déjà écrit, la vie ellemême !
Le 11 novembre 1905, il y avait vingt-cinq ans que le curé Auclair était à la tête de la paroisse. Ses paroissiens, les institutions scolaires, le personnel de l’hospice et les diverses sociétés de mutualité, dont il était l’aumônier local, lui firent de belles fêtes, pour ce vingt-cinquième, le lendemain 12, qui tombait un dimanche. A l’issue de la grand’messe solennelle, que le jubilaire chanta lui-même, et après la présentation de l’adresse générale des paroissiens, M. le curé eut la joie et l’honneur de recevoir à sa table, au milieu de nombreux confrères, Mgr l’archevêque de Montréal, qui avait bien voulu demander, pour lui et les siens, au Saint-Père Pie X, une bénédiction spéciale, qu’un cablegramme du cardinal Merry del Val avait apportée la veille, et que Monseigneur communiqua au curé le jour même.
Cinq ans encore, c’est-à-dire jusqu’en décembre 1910, le curé Auclair devait continuer à administrer sa paroisse. Il ne perdait pas courage, malgré les difficultés d’affaires dont nous avons parlé, et, redisons-le une fois encore, il était de bonne heure, chaque matin, à son confessionnal. Mais il était visible, pour ses proches surtout, que ses forces diminuaient. Des influences l’ont alors parfois dominé, qu’il aurait su vaincre autrefois.
En mars 1907, notons-le au passage, l’académie Marie-Rose s’augmentait d’une aile de 105 pieds par
Une magnifique occasion devait s’offrir au curé de manifester encore un coup sa puissance d’action et son prestige sur la masse de ses paroissiens. Ce fut en novembre 1907, lors d’une visite pastorale de Mgr Bruchési à Saint-Jean-Baptiste. Le dévoué pasteur voulut, devant son archevêque, rendre hommage au bon esprit, au zèle et à la générosité du troupeau de fidèles qui lui étaient confiés depuis bientôt trente ans. Il fit, en cette langue chaude et vibrante qui était la sienne, du haut de la chaire, une sorte de revue des œuvres et des activités qui se développaient à Saint-Jean-Baptiste. Ce tableau, qui a été conservé aux archives paroissiales, nous tenons à le mettre, au moins dans sa substance, sous les yeux du lecteur. Il est trop éloquent par lui-même pour qu’il soit besoin d’y ajouter quelque commentaire que ce soit.
“ Dans cette paroisse, Monseigneur, disait le curé Auclair — c’était le 24 novembre 1907 — nous comptons 4,325 familles, dont 13,975 communiants et 4,500 non communiants. L’académie des garçons reçoit 1,134 élèves, que dirigent et instruisent 26 clercs de Saint-Viateur. L’académie Marie-Rose a 330 élèves pensionnaires et demi-pensionnaires, avec
27 religieuses, et l’académie du Sacré-Cœur 885 externes, avec 20 religieuses. Nous avons quelques autres académies, sous la direction de maitresses laïques, qui donnent pleine satisfaction. Dans notre maison de charité (l’hospice Auclair), nous avons 30 religieuses, 51 orphelins, 53 orphelines, 15 vieillards et 43 vieilles femmes. Nos dames de Sainte- Anne sont au nombre de 1200, nos enfants de Marie au nombre de 800, nos hommes congréganistes au nombre de 870, nos dames de charité au nombre de 500, et je ne parle pas de l’apostolat de la prière, ni de la société de tempérance. . . Nos familles en vue tiennent à honneur d’être recommandables sous tous les rapports. . . Pour le reste, combien nombreuses sont les âmes bonnes, généreuses, bien chrétiennes!. . Tout en me défendant de pécher par ostentation, laissez-moi vous dire, Monseigneur, que du 1er novembre 1906 au 1er novembre 1907, nous avons distribué 175,000 communions, soit 14,583 par mois. Sans doute tout n’est pas parfait. Il y a parmi nous des souffrants et des imprudents du point de vue moral. Mais, par la croix du Chrisï, j’ai confiance qu’ils se relèveront !. . .”
Mgr l’archevêque écrivit, ce jour-là, de sa main, au cahier des archives, entre autres lignes, celles que voici : “ Le témoignage rendu publiquement par M. le curé à l’esprit et à la générosité de ses paroissiens
nous a été un sujet de grande consolation. Les institutions et les œuvres de cette paroisse parlent du reste éloquemment du zèle du pasteur et des fidèles. Nous avons vu séparément les enfants, au nombre de plus de deux mille, les jeunes filles de la congrégation et les dames de charité. . . Dans l’assemblée régulière des marguilliers anciens et nouveaux, tenue au presbytère, nous avons approuvé les comptes de la fabrique jusqu’au 31 décembre 1906. .
Pendant trois ans encore, la vie paroissiale se continua, sous la direction du curé Auclair, pleine d’activité sans doute, mais sans qu’aucun événement saillant en marquât la suite régulière. Soudain, le 18 décembre 1910, à 64 ans, le curé était frappé de paralysie, et, bientôt, transporté à l’Hôtel-Dieu.
Au cours de ces douze ans de la seconde période de son administration, c’est-à-dire de 1898 à 1910, outre les six syndics et les anciens marguilliers déjà nommés, M. le curé Auclair eut pour l’assister dans la gérance des affaires, comme marguilliers comptables, MM. Pierre Terrault (1899), Edouard Beaudry (1900), Godefoy Pelletier (1901) Alexandre Hogue (1902), Noé Leclair — déjà syndic (1903), Pierre Bédard (1904), Pierre Forget (1905), Onésime Martineau — déjà syndic (1906), François-Xavier Pâquet (1907), Ferdinand Sanehe (1908), Georges Meunier (1909) et Alfred Labelle (1910). En 1910,
avec M. Labelle, les deux autres marguilliers du banc étaient MM. Auguste Brunet et Louis Lachapelle.
Lors de l’incendie de 1898, nous l’avons dit plus haut, nous étions six vicaires, MM. Gauthier, Casey, Préfontaine, Piette, Guay et nous-même. Sont venus après nous, pour la période qui s’arrête à 1911, MM. Jean-Baptiste Latour (1899-1904), Jérémie Gagnon (1901-1902), Mathias Desrosiers (1901-1903), André Plante (1901-1906), Armand Paiement (1902- 1913), J. -J. Dufort (1904-1906), Charles de Lamirande (1905-1917), Eustache Paré (1905-1913), Euclide Chagnon (1906-1908), Louis Laporte (1907-1910), J.-O. Maurice (1909-1910), J. -A. Lefebvre (1910- 1912). En décembre 1910, quand M. le curé Auclair tomba malade, ses vicaires étaient MM. Armand Paiement, Eustache Paré, Charles de Lamirande et J. -A. Lefebvre. En plus, M. l’abbé Charles Rosconi, retiré chez sa mère sur la paroisse depuis 1908, exerçait le ministère à l’église pour la prédication et pour les confessions.
Soudainement terrassé par un mal qui ne pardonne pas, le pauvre curé le fut en un sens doublement, parce qu’il avait conscience qu’il laissait bien des choses en souffrance et bien des difficultés à régler. Ce n’est pas ici le lieu de les détailler toutes. Nous avons déjà laissé entendre qu’il n’avait plus son
énergie d’autrefois et que, par ailleurs, de lourdes responsabilités s’étaient imposées à lui, soit pour l’achèvement de l’église, soit pour le paiement des dettes de l’hospice. Ajoutons que des procès coûteux étaient venus compliquer la situation, le procès Dufort par exemple. Ce sont sans doute ces soucis et ces sollicitudes qui l’avaient épuisé.
Deux mois après cette attaque de paralysie du 18 décembre 1910 qui l’avait conduit à l’hôpital, exactement le 18 février 1911, M. le curé Auclair se voyait forcé de donner sa démission de curé à Mgr l’archevêque. Le même jour, Mgr Bruchési lui écrivit ces lignes consolantes : “ Monsieur le curé — La maladie par laquelle Dieu vous éprouve vous oblige à vous retirer du saint ministère. En acceptant cette démission, que vous m’offrez aujourd’hui, je me fais un devoir de rendre hommage au zèle que vous avez déployé pendant si longtemps dans la paroisse de Saint-Jean-Baptiste. C’est là, assurément, que se sont dépensées vos forces. Vos ouailles vous accompagneront dans votre retraite de leur reconnaissance et de leurs prières. Pour moi, je vous bénis avec effusion. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous consoler dans vos épreuves et vous aider dans la situation pénible où vous vous trouvez. . .”
Le 22 décembre, Monseigneur avait nommé M. l’abbé Paiement desservant de la paroisse pendant
la maladie du curé. Le 29, sept jours après, il nommait M. l’abbé Rosconi administrateur de la fabrique avec droit de présider les assemblées des marguilliers. Ce que ces deux prêtres au cœur plein de zèle ont fourni de généreuse activité, dans leur administration respective, en ces tristes et délicates circonstances. Dieu seul le sait ! Nous n’insistons pas.
Nous tenons à ajouter, car c’est justice, que MM. les marguilliers et syndics surent comprendre, eux aussi, à de rares exçeptions près, la situation et qu’ils témoignèrent tous magnifiquement leur gratitude et leur reconnaissance au curé malade.
Les principaux curés de Montréal, à la demande de Mgr l’archevêque, vinrent en aide, d’autre part, d’une façon efficace, au règlement des affaires personnelles du curé démissionnaire.
Après quelques semaines passées à l’Hôtel-Dieu, M. le curé Auclair s’en alla vivre, ou plutôt se survivre, et puis mourir, chez son frère, l’abbé Zéphirin x4uclair, à Saint-Polycarpe-de-Soulanges. Il vécut là huit à neuf mois et décéda le 11 décembre 1911. Certes, il y fut entouré des soins les plus affectueux. Mais il y a quand même largement souffert: il a souffert de son inactivité forcée, il a souffert de l’état de gêne et de pauvreté réelle auquel il était personnellement réduit, il a souffert des ingratitudes et des duretés que, comme tous les bienfaiteurs, il récoltait
abondamment, il a souffert surtout, parce qu’il n’avait pas eu le temps de payer toutes ses dettes et parce qu’il craignait qu’on perdît peut-être de l’argent pour avoir eu confiance en lui. C’est cela, exactement, qui a aidé la paralysie à faire vite son œuvre de destruction. Ce fut une grande épreuve ! Il vint un jour où elle s’intensifia encore, cette épreuve. Le 27 juin 1911, l’église de Saint-Jean- Baptiste, qui lui avait coûté tant de veilles et de peines, brûlait. Il l’apprit, au fond de sa retraite, par le téléphone d’un journaliste. Ce qu’il pleura ce soir-là !
Enfin, car ce fut une délivrance, le 11 décembre 1911, une seconde attaque de paralysie le conduisait au tombeau. Ses funérailles eurent lieu à Saint- Polycarpe, sous la présidence de Mgr Émard. Mgr Émile Roy représentait Mgr l’archevêque Bruchési. M. le curé Forbes, de Saint-Jean-Baptiste, vint, en train spécial, avec un grand nombre de ses paroissiens, rendre les derniers hommages à son prédécesseur. L’assistance était considérable et comprenait beaucoup de prêtres. Il n’y eut pas d’oraison funèbre. Il n’en était pas besoin. C’est à Saint-Polycarpe également, sous le chœur de l’église, que le regretté curé Magloire Auclair dort son dernier sommeil. Quatre ans plus tard, en avril 1916, son frère, M. le curé Zéphirin Auclair, se couchait dans la mort à côté de
lui. Devant l’autel de la Vierge, sur le mur de la vieille église, un modeste marbre conserve leur souvenir à tous deux.
Quelques jours après la mort de l’ancien curé de Saint-Jean-Baptiste, dans la Semaine religieuse de Montréal, Mgr Dauth écrivait : “ On se rappellera longtemps l’inlassable activité de ce prêtre dévoué, ses entreprises nombreuses, ses multiples initiatives, ses remarquables talents, servis par une rare endurance physique, l’ardeur de son tempérament, son obligeance si serviable à tous, son aimable hospitalité, sa parole facile, impétueuse, qui trouvait comme naturellement les accents de la véritable éloquence.”
Dans le Bulletin 'paroissial de Saint-Jean-Baptiste, livraison de janvier 1912, on a écrit : “ C’est de partout que nous sont venus des témoignages de piété filiale envers le cher défunt — père de toute la génération paroissiale, créateur et vivificateur de toutes les œuvres de Saint-Jean-Baptiste, mort à la peine, victime de son zèle, victime de son grand cœur. Les communautés religieuses, les écoles, les associations pieuses et de bienfaisance de la paroisse ont immédiatement produit une gerbe très abondante de grand’messes pour son âme, de sorte que, pendant au moins un an, chaque semaine, il y aura une ou deux messes qui seront célébrées, en la paroisse, à ses intentions. Environ cent cinquante personnes de
Saint-Jean-Baptiste se sont fait un devoir d’aller assister à ses funérailles à Saint-Polycarpe. Dès que la rubrique le permit, après l’inauguration de la crypte, le mercredi 3 janvier, la paroisse entière de Saint-Jean-Baptiste se réunit pour prier et communier au service solennel que la fabrique fit chanter comme un bien faible tribut de la reconnaisaance generale. . .
Au bas du portrait-souvenir qu’on distribua dans notre famille et à quelques intimes, nous avons écrit nous-même : “ Il a aimé les œuvres de Dieu et s’y est dévoué sans compter. Fondation de paroisse, construction d’église et d’école, organisations de tout genre, érection d’un hospice qui porte son nom. . . tout lui avait réussi jusqu’au terme de sa longue carrière ! Mais, à la fin, Dieu a voulu que sa force vacille, que sa voix se taise, que son bras se paralyse. Ses travaux et ses œuvres restent, mais lui est mort écrasé par la douleur. Dans le silence de sa retraite, il a mêlé ses larmes avec ses prières. Dieu, qui est juste, l’aura reçu en sa miséricorde, parce qu’il fut pieux et bon pour les pauvres. Le premier par droit d’aînesse de tous les orphelins qu’il a secourus, j’ai le droit et le devoir de le dire très haut en le reconmandant aux prières de ceux qui l’ont aimé.”