‹ Saint Jean-Baptiste, l'évangile et le Canada [microforme]Chapitre 10 sur 65 · X LE PATRONAGE · texte numérisé non relu

X LE PATRONAGE

Prenez la mer, les grands fleuves, les rivières ; de quoi.se composent toutes ces masses liquides, si ce n’est de’gouttes d’eau ? Et une goutte d’eau en elle-même, comme c'est peu de chose en vérité ; combien est faible son pouvoir personnel. et isolé ! Elle resterait même, pour ainsi dire, insaisissable et perdue, si elle ne rencontrait une autre goutte d’eau, ou n’était rencontrée par elle. Alors, par le fait de cette rencontre, il semble qu'une force extra-naturelle leur soit, communiquée. À peine unies, elles se sentent entrainées ; elles marchent ; elles enlèvent d’autres gouttes d’eau à leur suite et la course en devient plus rapide. Déjà, elles se creusent un sillon pour passer. D'’aggrégations en aggrégations, le sillon devient ruisseau ; — il chante, devient torrent ; — il bondit, devient rivière ; — il règne. Quelle large place au soleil, il leur faut, dès lors, à ces gouttes d’eau confédérées, et comme on est obligé de compter avec elles ! Certes, elles distribuent royalement leurs largesses et leurs bienfaits ; elles se prêtent à tous les détours, à tous les méandres, à toutes les inventions de l’homme, mais elles ont leurs jours de colère et d’un acte de leur déplaisir, elles peuvent vous raser une ville en une heure. — Notons en passant que ces grandes sévérités de leur domination ne sont gonflées en elles que lorsque les cataractes du ciel sont venues alimenter et comme consacrer leur puissance. — Et puis, toutes ces rivières après avoir, selon leurs caprices, laissé sur leur chemin des Lacs, qui sont comme les châteaux de plaisance de leur royauté, — maijorats incessibles de leurs domaines, quelquefois plus étendus que dix provinces de térre ferme, — se réunissent en fleuves immenses et se terminent dans l’Océan, dont elles sont à la fois les sujettes, les pourvoyéuses et les tributaires. Et l'Océan ! quel insondable empire ! C'est lui qui a ses caprices, ses lois;|sa souveraineté, et quand il a dit : ‘Je veux ’’ ou: ‘‘ Je ne veux pas, ” sans le secours de personne, par ses propres forces, tout seul, il exécute toujours ses fantaisies ; rien ne lui résiste, et c’est un jeu perpétuel. Pour ceux qui sont ses victimes, il paraît en fureur, maïs ces fureurs ne sont que ses ébats, ou plutôt, c’est son équilibre ; c’est sa complaisance en luicmiêmé ; c'est sa mnanièré de s'honorer ; c’est ce qu’il serait presque permis ‘de

. désigner par ces mots : la justice éternelle des ondes. !

Et pourtant, l'Océan, les Fleuves et les Rivières, ce ne sont que des gouttes d'eau en société. L'eau des divers fleuves varie. Il y a des rivières dimpides et savoureuses ; ii y en a de noires et d’amères. L'eau de la mer n'est pas du tout la même que les autres eaux qui sillonnent la terre, mais ce sont toutes ces eaux rassemblées, goutte par goutte, qui constituent toute l'autorité de ce né de la ‘nature. Leur origine est une ; leurs lois son cc ét doivent être identiques. ;

Et ces lois sont dominées, — nous l'avons déjà indiqué, — par une grande force mystérieuse et cachée, Or, cette force, chaque goutte en a sa part, et ces parts confondues en centuplent l’action, sans en «dénaturer l'essence. La loi de rencontre, qui a donné à deux d’entre elles, en les unissant, l'impulsion de marcher en avant et de suivre leur cours pour s'agrandir et progresser, comme nous venons de le dépeindre, est la même loi enfermée dans les entrailles de l'Océan, qui engendre le phénomène saisissant de son immuable mobilité, et qui fait sa puissance indomptable,

On nous pardonnera l'étendue de cette comparaison, en voulant bien songer que nous écrivons ceci powr les rives du St. Laurent, et aussi, et surtout, parce que les déductions sociales qui en découlent ne peuvent être logiques qu'à la condition de se mériter à elles-mêmes la dénomination de transatlantiques.

C'est donc là l’image de l'humanité tout entière. Chaque goutte d’eau séparément, c’est une âme créée. Une force supérienre et essentiellement originelle fait rencontrer ces âmes et les unit. Unies, elles peuvent ; elles acquièrent le secret de l’activité. Les filets d’eau sont les Familles ; les ruisseaux, ce sont les Villages, — et ce sont bien les villages qui chantent ; — puis, dans la gradation que nous avons indiquée, figurent les Cités, les Provinces, les Royaumes, les grandes Confédérations de Peuples, aboutissant au Royaume Eternel, à l’Empire des Eaux incorruptibles, toutes-puissantes et souveraines, dont la profondeur est inaccessible, dont les mystères sont impénétrables ; le Royaume du Ciel.

Et maintenant, est-il possible de dire sans déraisonner que cette loi supérieure et divine peut bien avoir sa valeur pour la goutte d’eau prise séparément, mais que, lorsqu'il s’agit du ruisseau, du canal, de la rivière et du fleuve, cette loi doit être laissée de côté comme inutile, illusoire et mauvaise ? Il n’y a vraiment qu’un Esprit qui puisse avoir inventé cette opinion contre nature et la déverser sur la terre ; c’est précisément l'Esprit contradictoire de l’œuvre de Dieu et par suite, ‘homicide dès le commencement, ’? (x) l'esprit du Prince des Ténèbres.

D. Votre Démonstration laisse pourtant encore un point dans l'obscurité ; celui qui touche à la durée des sociétés civiles, laquelle n’est pas immortelle, comme doit être la durée des âmes prises séparément. Pour les lois sociales ea la conduite politique, cette différence n'a-t-elle pas sa portée ?

(1) Vos ex patre Diabolo estis, et desideria patris vestri vultis facere : Ille homicida erat ab initio et in veritate non stetit : quia non est veritas in eo: quum loquitur mendacium, ex propriis loquitur : quia mendax est et pater ejus.— Yoan. V777, 44.

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2. Encore un paradoxe pour détourner les Etats du respect st de la pratique de la Loi Divine. — Oui, la différence existe en ce sens que les sociétés périssent et périront toutes ici-bas, sans résurrection, soit au bonheur, soit au malheur d’une autre vie. C’est pourquoi l’on peut affirmer que, sans exception, les Peuples, en {ant que Peuples, ont, dès ce monde, \eurs récompenses à leurs châtiments. Ces récompenses et ces châtiments embrassent, il est vrai, plusieurs générations d'hommes ; ce qui peut les rendre assez difficiles à discerner par des contemporains, mais c’est leur droit aux unes comme aux autres, puisque, n'ayant précisément pas une Eternité pour sanction, la mesure de leur portée n’a pas d'autre étalon que la durée elle-même du Peuple qui les reçoit. Et l’histoire, la stricte histoire, est là pour démontrer que les grands fléaux des Etats, la radiation de leur nationalité, qui peut bien être considérée comme leur condamnation capitale, sont le fruit de leur manquement à quelque loi surnaturelle. Il en est de même pour les prospérités, pour l'importance, pour /4 place au soleil, pour l'action civilisatrice et la vitalité réelle des nations, e {ant que nations. Ces bonheurs, — Et distingue-t-on bien toujours ce qui constitue les bonheurs sociaux ? — sont les récompenses et le prix de leur fidélité à Dieu, à sa direction, à ses appels et à ses commandements- — C'est déjà beaucoup ; mais ce n'est encore, pouvonsr.ous dire, qu’un point secondaire.

Les âmes prises séparément ont seules un autre monde pour terme et pour sanction. — Soit. — Mais, le mérite et le démérite de ces mêmes âmes, d’où résultera pour elle la part heureuse ou malheureuse de leur éternité, où donc résident-ils ? Sont ils mérite et démérite isolés, personnels, purement individuels ? Oh ! pas le moins du monde. — La nomenclature des devoirs de l'homme isolé est bien restreinte en soi ; on pourrait peut-être dire qu’elle n'existe pas, que c’est un mythe, car on ne peut en réalité admettre L'homme seul, l'homme totalement en dehors de ses semblables. Le mérite et le démérite ; autrement dit, le Devoir et le Libre-Arbitre de l’homme, sont donc chose essentiellement collective et solidaire. Membre de la famille — la variété en est grande — citoyen, sujet, contribuable, participant à la Chose Publique de mille et mille façons, tels sont les échelons de cette échelle-double, dont un versant porte sur les Obligations et l’autre sur les Prérogatives. — Si donc, la Famille, la Cité, l'Etat, la Chose Publique, sous le prétexte que toutes ces Institutions sont bornées à la durée de ce monde, se mettent à rejeter tout souci de devoirs qui touchent à l’autre monde, comme n’incombant qu'aux individualités, qu’en adviendra-t-il P— Il en adviendra que des millions de ces individualités auront perdu, sans retour, leur droit au bonheur éternel, Par /e fait de la Famille, de la Cité, de

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l'Etat, de la. Chose. Publique ; de sorte que c'est l’Individu qui paye éternellement les frais des fautes de ces associations passagères, — Est-ce juste ? dira-t-on. — Oui, c'est juste ; mais voici comment. — Centuple et centuple, en vérité, sera le châtiment éternel et la réprobation cuisante des hommes responsables d’une aussi nombreuse damnation d'hommes. Ce qu'il y.a de personnel, d'irrévocablement personnel, dans cette gravé matière, c’est la responsabilité. Or, la responsabilité des procréateurs d'un fait social hostile à Dieu est, pour ainsi dire, incommensurable, et’ Dieuseu} peut.en sonder les abimes. Mais voilà ; on répudie la notion du péché social, presque toujours pour s’'octroyer libéralement- à soi-même et aux autres, la. faculté et la. fausse, la très-fausse, inocuité de péchés personnels! En fouillant les mobiles des prétentions de ce genre, on en arrive toujours à çette plaie. cachée. ETTTE

Et ‘d’ailleurs, cette négation du ‘péché social, cetté répudiation de devoirs éternels incombant: à l'Etat, ce n'est èn réalité qu'un pur non-$ens philosophique. : Le ruisseau qui court à la rivière, dé la rivière au fleuve et du fleuve à l'océan, portant ainsi dans le sein de cet océan, lés unes aprés les autres, toutes les gouttes d'eau qui le composent, ne cesse pas moins d’en exister à saplace, n'est-ce pds ? Or, ditesimoi, si sous le prétexté que ce sont les gouttes d’eau de ce ruisseau qui vont se réunir à la mer, ét non pas le ruisseau lui-même, quelqu'un soutenait que le ruisseau a, par ce fait, le pouvoir et le droit de renverser les lois naturelles de l’eau ; de remonter quand il lui plaît vers sa source ; ou bien, de s'élever dans les airs en gerbes variées, par sa propre puissance et sans niveau supérieur qui le presse ; ou bien, de s’y tenir suspendu en masses liquides, sans aucun lien liquide qui le rattache À son lit, ou tout autre imagination de ce genre, ne serait-ce pas insensé .? |

Et puis encore. — Les nations meurent, les sociétés finissent avec ce, monde ; oui, oui, mais est-ce tout-à-fait ? seront-elles anéanties aéso/ument ? Le ‘non omnis moriar, ’’ qui est un cri si vivace de l'humanité tout entière, ne peut-il pas avoir pour elles, quelque juste écho d’outre-tombe, quelque légitime retentissement du Ciel? Pour notre part, nous en avons la foi. Oui, les Peuples, en tant que Peuples, s’échelonneront spirituellement et se compteront, dans leur essence, tout le long des faubourgs de la Cité de Dieu, de cette Jérusalem qui n'aura plus d’ennemis, plus de frontières et plus de troubles. Le Ciel! Nous pouvons si peu saisir ses immensités infinies! mais nous savons que nos jouissances y seront multiples et fortes, variées et profondes, au possible ; au-delà de tout possible humain. Nous savons, par exemple, que nos sentiments de famille, cette voix du sang qui crie

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si fort : ‘‘ Persuasion, ‘’ ces liens si tendres et si impérieux de nos cœurs sur Ja terre, non moins que toutes autres tendresses hwmaines, légitimes et sans reproche, qui 82 seront montrées, dans le fond de nos cœurs, fécondes pour le hien et vraies mères de conscience, (1) loin d'être anéanties, seront béatifiées dans les embrassements des noces éternelles. Le Nationalisme chrétien en serait-il Zonc banni? Et devant Dieu, si nous pouvons dire un jour avec transports, en chantant son hosannah, tout illuminés des rayons de sa face : ‘Nous sommes de cette famille ! ”” nous sera-t-il défendu d'ajouter : ‘ Nous sommes de ce village ; nous sommes de cette patrie ?’” Salomon, dans la vision prophétique de son Cantique des Cantigues, nous donne une image mystique de la Tour de David, et il nous dit : ‘ Mille boucliers sont suspcrr- ‘ dus à ses murs ; ce sont les armoiries des forts.’ (2)

Ces réflexions générales nous ont semblé utiles, pour servir de fondement, ou, si l’on aime mieux, l’introduction, à la claire notion du Patronage spirituel exercé par St. Jean-Baptiste sur la nationalité canadienne,

D. Qu'entendes-vous par le Patronage spirituel exercé sur une Nation ?

2. Quand on a le bonheur d’être catholique, on croit que chacun de nous, en venant en ce monde, est accompagné d’un Ange Gardien qui, durant toute notre vie, nous fait bonne et fidèle escorte, nous assiste, est un messager bienveillant et généreux entre notre âme et Dieu, s’affige «le nos fautes, se réjouit de nos mérites et tient parfaitement en règle le Livre intérieur de notre conscience, en y inscrivant tout ce qui, au dernier jour, devra former le dossier de notre jugement sans appel.

Mais de plus, en passant héritiers de Dieu, frères de Jésus-Christ et enfants de l'Eglise, par la vertu du Sacrement du Baptème, nous sommes mis, d’une manière toute spéciale, sous la protection d’un Elu de Dieu, d'un frère de l'Eglise triomphante déjà couronné de la couronne de vie, d’un Saint en un mot ; c’est celui, dont le nom nous est donné, nous est imposé, avec l’eau qui nous christianise ; c’est notre Patron. Comme notre Ange Gardien, il doit être, pour toute la durée de notre existence et principalement à l’heure de la mort, notre conseiller, notre ami, notre guide, notre modèle spécial, notre assistant et notre avocat.

Eh bien, d’après la démonstration que nous venons d'en faire ci-dessus, il en est de même pour les Etats, pour les Peuples, pour les Cités, pendant le

(I) Et matres et filios..... et in sœculo futuro vitam æternam.— /Æfarc À 30. (2) Mille clypei pendent ex ea ; omnis armatura fortium.—Cüunt ZV, 4.

JP d ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA. Dé

vours de leur existence terrestre. Dieu, qui a créé l’homme pour vivre en société, n'a pas voulu se montrer moins généreux envers les sociétés qu’envers les hommes pris individuellement et il a fourni, aux unes comme aux autres, les mêmes woyens, les mêmes modes, les mêmes milieux, pour arriver jusqu’à lui ; c’est-à-dire, pour le cannaître, l'aimer et 1e servir, car on a beau faire, il faut toujours et en tout en revenir à la première question de son Cuféchisme ; c'est elle qui renferme la vérité des vérités, la leçon des leçons.

C'est une croyance respectée qué les diverses Patries, les diverses Villes, les diverses Agglomérations d'hommes, ont chacune un Ange protecteur, qui veille mystérieusement sur elles. Mais il est positif que ces mêmes Patries, ces mêmes Villes, ces mêmes Associations, peuvent se donner un habitant du Ciel, comme leur représentant devant Dieu, comme inspirateur de lew:s bonnes actions, comme intercesseur des bienfaiiste la Providence sur leur carrière publique, comme Pafron, en un mot, dans tout le bon et vrai secours que comporte ce titre.

Jésus-Christ a dit, en effet, en propres termes à ses Apôtres d'aller enseigner, non seulement les hommes, mais les nations ; (1) — d'aller prêcher son Evangile à toutes les nations. (2) Il a promis le Royaume de Dieu à la nation qui sait produire des fruits de Dieu. (3) Il a été annoncé iui-mêime, dès sa naissance, par le saint vieillard Siméon comme étant la lumière qui doit amener la révélation des peuples. (4) Il a dit de son temple, de ces édifices consacrés à l’invoquer et à lui parler à cœur ouvert: ‘* Ma maison ‘s’appelera une maison de prière, pour toutes les nations.” — (5) Ce qui prouve, à la fois, et le précepte et la vertu de la prière publique, de la prière nationale. — Enfin, par la bouche elle-même de ses plus mortels ennemis, les Pharisiens, il a été confessé comme devant être le grand Précepteur des Etats. (6) Voilà ce qui explique la vérité perpétuelle et irréfutable des relations qui existent entre les socités humaines et Dieu, par l'entremise des Elus du Ciel.

D. Maïs, comment ces Elus se trouvent-ils désignés pour remplir ce rôle d'intermédiaires ?

(1) Euntes ergo üncete omnes gentes.—#Wafk XX VZZZ, 10.

(2) In omnes gente: oportet praedicari Evangelium.—urc X771, 10.

(3) Regnum Dei dabitur genti facienti fructus ejus.—Ma/k XX, 43.

(4) Lumen ad revelutionem gentium.—Zuc 27, 32.

(5),Domus mea domus orationis vocabitur omnibus gentibus.—Marc X7, 17, (6) Docturus gentes—, Yoan VZZ, 35.

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