‹ Saint Jean-Baptiste, l'évangile et le Canada [microforme]Chapitre 38 sur 65 · YX É EN LA MISSION · texte numérisé non relu

YX É EN LA MISSION

juger et simplement même, pour savoir Jésus-Christ, — ‘Mesciebam eum. "” — Quelle protestation sublime contre le Æafionalisme ! — Mais il s’empresse d’ajouter : ‘ J'ai vu; j'ai vu de cet œil tout à fait intérieur qui réalise la vraie réfraction de la Zwmiére-Dieu, et alors, j'ai rendu témoignage à la Divinité de son Fils. (1)

Tout cet ensemble est donc la véritable quintescence de la Profession de Foi du Christianisme Un et Universel, c’est-à-dire, Catholique.

Pour terminer cette rapide esquisse relative à l'essence elle-même du Témoignage, dont St. Jean est le Patron conçu, hâtons-nous de dire. que à côté de cette révélation intérieure et cachée, autrement dit, ce chefd'œuvre de la Prédestination qui fut accordé à St. Jean, le St. Esprit, intervenant à son tour et à son heure, par la plus éclatante, la plus directe et la plus affirmative déposition, celle du miracle, se fit réel témoin des trois dogmes fondamentaux du Christianisme : La Trinité de Dieu, la Divinité de Jésus-Christ, et la Procession du St. Esprit lui-même de l’un et de l’autre, — ab utrogne ; —ce mot qui a amené le prétexte du grand Schisme d'Orient.

Cette immortelle Proclamation dogmatique s’affectua au moment où Jésus sortait baptisé et priant des mains de son Précurseur. Les cieux furent ouverts. La voix du Père Eternel se fit emfenare dans l'expression définie de ses complaisances infinies pour son Fils Unique, et la c/arté du St. Esprit se fit vor sous la forme corporelle et sensible d’une colombe. (2) Et l’on peut bien dire que la Co/ombe est essentiellement pour le St. Esprit, dans ce symbolisme, dont la Trinité seule de Dieu possède le secret souve-

rain, ce que l’Agneau est pour le Fils, dans ce même ordre à la fois mystérieux et miséricordieux.

Jean reçut de cette révélation sensible cette profonde secousse intérieure, ce choc victorieux que doivent naturellement éprouver toutes les âmes qui ont été jugées dignes d’être les assistantes d’un miracle, et l’âme de Jean avait été plus qu’assistante en ce grand œuvre ; elle avait été l'instrument d'élection du Prodige. — Aussi, l'Evangile de St. Jean nous signale-t-il ce qu’on peut appeler l’'Hymne de cette secousse intérieure et le Chant de ce choc divin, (3) Cette mystique poésie, improvisée sous ces effluves du St.

(1) Et ego vidi, et testimouium perhibui quia hic est Filius Dei. — Joan 1, 34.

(2) Factum est autem cum baptizaretur omnis populus, et Jesu baptizato et orante apertum est cæœlum.

Et descendit Spiritus Sanctus corporali specie sicut columba in ipsum. Et vox de cœlo facta est: Tu es filius meus dilectus, in te complacui mihi, — Luc ILZ, 21, 22, (3) Jean III, 27 etsuiv.

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XX ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA, D int ia hr ES #

Esprit qui possèdent tout entiers les plus vaillants d’entre les vaillants du grand Roi Jésus, nous ne la citons pas ici, nous réservant de donner à la fin de ce Livre, en manière de Chant, la très-modeste traduction, ou plutôt, la très-imparfaite paraphrase que nous venons d’en faire.

Continuons. — Ce grand principe de la Révélation dans le Témoignage se trouvant établi par les textes évangéliques, que nous venons d’examiner, la suite de ces textes comprend, dans l’ensemble de leur série, quatre Voix qui ont parlé de Jean dans la succession des évènements.

1° Za Voix Prophétique, qui a parlé par la bouche d’Isaïe, 2° La Voix Angélique, qui a parlé par la bouche de Gabriel. 3° Za Voix Humaine, qui a parlé par la bouche de Zacharie.

4° La Voix Divine, qui a parlé par la propre bouche de Notre Seigneur Jésus-Christ. |

La grande Mission modèie du Bienheureux Précurseur a donc été, tour à tour — annoncée — chantée — célébrée —- et reconnue.

Il va suffire de montrer ici le défilé de tous ces textes, ainsi classés sous le commandement de leurs propres auteurs, pour que la splendide harmonie

de leurs manœuvres sociales d'instruction et d'enseignement pour le peuple en ressorte dans tout son éclat.

Ainsi donc, reprenons.

1° Mission de St. Jean-Baptiste annoncée par le Prophète Jsaïe : “La ‘ voix de celui qui crie dans le désert parle ainsi : “Préparez le chemin du ‘ Seigneur et redressez, dans la solitude, les sentiers de notre Dieu.’ (1)

Les quatre Evangélistes ont reproduit cette parole. (2) Mais de plus, pour donner à la grande vertu du témoignage qu’elle contient une confirmation toute spéciale et dont les délicatesses probantes méritent bien d’être notées, l'Evangile de St, Jean, met dans la propre bouche du Précurseur le texte sacré qui le concerne. Le Baptiste se rend ainsi témoignage à lui-même, mais en quelle humilité, 6 Seigneur Jésus ! Jean avait à répondre à une députation que lui dépêchaient les Juifs de Jérusalem, afin de lui demander ce qu’il était en réalité, et qui se trouvait composée de prêtres et de lévites (3). À ces émissaires d’un sacerdoce tombé en orgueil, le Fils de Zacharie répond

(1) Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini, rectas facite in solitudine semitas Dei nostri, (/sai, XI, 3.)

(2} Math, IT, 3.—Marc I, 3.—Luc III, 4 Jean I, 23.

(3) Ethoc est testimonium Joannis quando miserunt Judæiï ab Jerosolymis sacerdotes et levitas ad eum ut interrogarent eum ; Tu quis es? Yoan 1, 19.

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par ce grandiose exposé théologique, tout entier contenu dans ces quelques versets: ‘* Je ne suis pas le Christ (1), car le Christ est celui qui viendra ‘“ après moi, mais il a été fait avant moi, étant lui-même la priorité uni- ‘ verselle et souveraine (2). Je ne suis pas non plus Elie; je ne suis pas ‘ prophète.”” 3) Puis, pressé par les interrogations de ces curieux, il finit par leur dire: ‘ Je suis la voix du crieur du désert qui doit répèter la sen- ‘ tence d’Isaïe : Rendez droit le chemin du Seigneur.”” (4).

Ce germe vainqueur d’humilité, seul capable, —— nous l’avons déjà indiqué ailleurs, — de donner la véritable intelligence politique et l'unique grandeur sociale, se trouve, à propos du texte d’Isaïe sur Saint Jean, largement confirmé par le commentaire que donne l'Evangile de St. Luc en reproduisant ce verset. A la suite de la citation du Prophète, cet Evangeliste ajoute, en effet : ‘ Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute ‘ colline seront abaissées ; ce qui est tortueux sera réduit à la droiture ; ce qui ‘est rude, sera aplani. ” (5) — Puis, comme signalement d'un tel triomphe, l'Evangile ajoute : ‘ Toute chair verra le salut de Dieu ! ?’ (6)

La morale de toutes ces sublimités peut donc s'établir par ce programme :

Hardiesse, Marche en avant et Rectification. . . . par le moyen de l'Humilité.

2° Mission de St. Jean-Baptiste, chantée par l'Archange Gabriel, — ‘© Beaucoup se réjouiront.en sa naissance, ‘’ (7) car il sera grand devant le ‘ Seigneur. (8) Il convertira une grande quantité des enfants d’Israel au ‘ Seigneur leur Dieu. (9) Et il marchera devant ce Dieu lui-même, dans ‘ l'esprit et la vertu d’Elie, afin de tourner # cœur des pères vers leurs “€ enfants." — (La séparation radicale du Paganisme et du Christianisme est tout entière contenue dans ce lambeau de phrase, véritable monument de philosophie domestique et sociale, telle que la veut la Révélation,) — ‘afin ‘ de ramener l'esprit des incrédules à la sagesse des justes :”’ — (Ceci est

(1; Et confessus est et non negavit et confessus est: Quia non sum ego Christus, ÿoan Z, 21.

(2) Qui post me venturus est, ante me factus est quia prior me erat Yoan Z, 19.

(3) Et interrogaveruut eum : Quid ergo? Elias estu? Et dixit! Non sum.—Propheta es tu? Et respondit: Non. — Yoan 1, 21.

(4) Ait: Ego Vox clamantis in deserto: dirigite viam Domini, sicut dixit Isaïas propheta, Yoan 2, 23. |

(5) Omnis vallis implebitur et omnis mons et collis humiliabitur et erunt prava in directa et aspera in vias planas. — Zuec 171, 5.

(6) Et videbit omnis caro salutare Dei. — Zuc 11], 6.

(7) Et multi in nativitate ejus gaudebunt.— Zac Z. 14.

(8) Erit enim magnus coram Domino. — Zuc Z. 15.

(9) Et multos filionum Israel convertet ad Dominum Deum ipsorum. — Luce Z. 16.

} À 14h (fl

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encore une indication très claire des vanités intellectuelles du Rationalisme) — ‘fet c’est ainsi qu’il préparera au Seigneur un peuple parfait." (x)

Vive Dieu! c'est parler comme un Ange. — O Canada ! Canada | rien que pour l'amour de St. Jean-Baptiste, on ne peut s'empêcher de s'attacher

à toi, de tous les purs attachements de la conscience et de la sainte charité du bon Dieu!

30. Mission de St. Jean-Baptiste célébrée par Zacharie son père. — Cette célébration d’une paternité qui palpite sous la plénitude du St. Esprit (2) est un cantique admirable que l'Eglise a adopté dans sa liturgie comme étant un des plus féconds pour faire germer la prière dans l'âme des Fidèles, c’est le cantique du Zenedictus. (3)

En voici les principaux traits tout particulièrement relatifs à la Mission de St. Jean :

Cette Mission, dit Zacharie, — qui en ce moment prophètise, comme le note expressément l'Evangile ; —cette Mission consiste ‘* à donner au peuple la science du Salut, ‘' et l'enseignement de cette science se trouvera dans l'effacement des péchés pour les consciences humaines, dont l'association forme ce peuple. (4) Quelle sublime démocratie de la grâce !

Ensuite, cette science acquise pour soi, savez-vous ce qu'elle doit prophètiquement produire? — Elle doit se faire ‘‘l'#Z#mination de ceux ‘ qui sont ‘assis dans les ténèbres et dans l’ombre de ia mort ! ”’ (5)— L'Ombre de la Mort, quelle image ! quelle escorte ! quel compaynünage ! quelle poursuite ! mais aussi, quel fantôme et quelie disparit'on bienaeurer.:2, quand arrive l'instant des #//uminations. !

Enfin, l’illumination étant accomplie, et ls volées & la mort dissipées au loin, le couronnement de l’œuvre se présente ; 1i s'appelle in Direction ; et la direction vers quel but ? dans quelle route ? — Dane la rout*, objet de toutes les opérations salubres du cœur humain ; -— dans la route. aui coï.duit au terme légitimement ambitionné comme ésant le plus beau joyau moral de cette vie ; — dans la route, qui aboutit au suprème Château du Cœur

(1) Et ipse præcedet ante illum in spiritu et virtute Eliæ; ui converiet coida patrumii filios el incredulos ad prudentiam justorum, parare Domino plebem perfectaiu. — ze , 17.

(2) Et Zacharias, pater ejus repletus est Spiritu sancto ; et prophetavit dicens.—£Lue 1. 97.

(3) Luc. — 1, de 68 à 80.

(4) Ad dandam scientiam salutis plebi ejus, in remissionem peccatorum eorum.— Luc 1,77,

(5) Illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent, (Zuc 1, 79)

<K . LA MISSION, \g > À

et dont la possession SURPASSE TOUT SENTIMENT, (x) selon ce mot de St. Paul

qui est tout un abîime de profondeur ; — en un mot, le chemin de la Paix, —În Viam Pacis, (2)

4° Mission de St. Jean-Baptiste reconnue par Jésus-Christ lui-méme.--Nous avons déjà traité cette question, spécialement au Chapitre de l'Ambassade, où la reconnaissance faite par Jésus-Christ de la mission de Jean-Baptiste est accentuée en termes assez énergiques. Mais il y a, dans cette immortelle harangue du Christ, qui suivit le départ des Ambassadeurs du Prophète prisonnier, un trait que nous avons gardé pour le Chapitre de la Mission. Le voici : — A la suite, et comme exemple de cette verte comparaison du siècle avec les gamins de la rue, le Christ ajoute : ‘‘ Jean-Baptiste est arrivé ; ‘Il ne mangeait pas de pain, il ne buvait pas de vin, et voilà que vous ‘“ dites de lui : Il faut qu’il ait quelque diable à son service. ”” (3)

‘ Puis est venu à son tour le Fils de l’homme. Lui, il a mangé et bu ‘comme vous tous, et alors vous dites de lui: c’est un mangeur et un

‘€ buveur ; il fréquente des publicains et se fait l'ami de gens de mauvaise ‘ vie.”! (4)

Pures Austérités des Saints et douce Charité des Apôtres, voilà bien ce qu’on pense de vous dans le monde! et voilà bien, pris sur le vif, dans ces deux versets, le portrait criant à force d’être fidèle, de ce qu’on appelle l’Opinion publique. L'Opinion publique, génératrice de tant de bassesses, conseillère de tant de lâchetés, entremetteuse de tant de hontes et pourtant honorée de tant d’idolatries. Ah! pour toute conscience chrétiennement indépendante et simplement honnête, l'Opinion publique, ce n’est certainement pas une Déesse ; ce n’est qu’une gueuse.

Et pour la flétrir, le Christ ajoute: ‘‘ La sagesse sera justifiée par tous ses enfants. ?” (5) Profonde et consolante parole, O doux Maître ! — Oui, il faut être né de la Sagesse, avoir été conçu dans ses entrailles et avoir sucé le lait de ses mamelles, pour témoigner de sa puissance et pour justifier sa vertu. La Sagesse! Après avoir parlé ainsi à la foule, le Christ tout en marchant, priait tout haut l'Eternel et définissait ainsi la Sagesse dans son colloque

(1) Et pax Dei quæ exsuperat omnem sensumcustodiat corda vestra et inteligentias vestras in Christo Jesu.—P#ilp 1V, 7.)

(2) Ad dirigendos pedes nostros in viam pacis. Zac 1, 70.)

(3) Venit enim Joannes Baptista neque manducans panem, neque bibens vinum et dicitis Dœmonium habet. Luc 71, 33.)

(4 Venit Filius hominis manducans et bibens et dicitis. Ecce homo devorator et bibens vinum, Amicus publicanorum et peccatorum. —- Zuc VZZ, 34.

(5) Et justificata est sapientia ab omnibus filiis suis. — Luc VII, 35.

; D Ve dir Le Po nt 4 ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA. Xe

ineffablé avec son Père. ‘ Ah! je te l'avoue, Père, toi qui es le Maître ‘ du ciel et de la terre. Je te l'avoue et je t'en glorifie. — Confiteor, — Tu ‘ as caché bien des choses à ceux qui se croient sages et prudents, mais tu ‘€ les révèles aux petits,” c’est-à-dire, aux humbles. (1) |

Or, pendant que Jésus s’entretenait ainsi avec son Père, — O merveilleuses surprises des Lencontres ménagées par le Ciei /— un Pharisien de passage invite le Sauveur à venir manger dans sa maison. Jésus accepte et se met à table (2) Et c’est alors que se passe cette scène intraduisible de la pécheresse publique qui a pénétré dans la maison, parce qu’Il y était, qui a apporté des parfums avec elle, qui se tient derrière le Maître et tout près de ses pieds, et puis, qui éclate en sanglots, arrose de ses larmes les pieds de son Sauveur, les essuie avec ses cheveux, les embrasse et les embrasse encore, — on cessavit osculari, — et les embaume de tous les parfums qu’elle possèdait (3) Ah voilà le défi surnaturel jeté. à l’opinion publique par le St. Evangile de Notre Seigneur Dieu ! C’est la loi suprême de l’Aï:our Divin, ainsi que le Christ a grand soin de l’expiiquer luimêine en cette circonstance ; et les miracles de cette loi sont inconcevables. Madeleinesort de ses larmes et de ses manifestations de cœur, purifiée, libre du péché; et le Christ la salue en lui disant ‘ Vas en paix ?” (4) Enfin, plus tard, quai d le même Christ ressuscitera d’entre les morts, avant de se montrer à ses disciples, il apparaîtra, sous les traits d’un jardinier, c’est-à-dire, du véritable auteur des fleurs et des fruits de la grâce, à cette même femme qui par deux fois renouvela pour lui ses effluves d’amour dans la maison d'hommes appelés tous les deux Simon, l’un Pharisien de Jérusalem, et l’autre lépreux de Béthanie. Et cette apparition, il est impossible d’en lire le récit, sans se sentir le cœur tout gonflé d’admiration et sans éprouver comme un frisson divin vous passer par les cheveux. Quel Dialogue et quelles intonations parties du cœur ! Absorbée dans sa douleur d’avoir trouvé le Tombeau vide, elle erre le long de la colline, et ne reconnaît pas Jésus debout à ses côtés. Et Jésus : — ‘* Femme pourquoi pleures-tu ? *” Qui cherches-tu ? ?’ — Et Madeleine : — ‘ Ah si c’est toi qui me l’as enlevé dis-moi bien vite où tu l'as mis et j'irai le reprendre ?’ — Et Jésus : — ‘ Marie ! ?” — Alors, s'entendant appeler par son nom, elle lève les yeux, le reconnaît et s’écrie :

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(1) Confiteor tibi Pater, Domine ctæli ef terræ quia abscondisti hæc a sapientibus et prudentious et revelasti ea parvulis, — A/a/%. XI, 25.

(2) Rogabat autem illum quidam de Phariseis ut manducaret cum illo. Et ingressus domum Pharisini discubuit. — Luc VIZ, 36.

(3) Luc VIT — 37 — 38 — 45 — 46.

(4) Luc VII — 47 — 48 — 50.

LA MISSION

— Ï1 semble vraiment qu’on entende ce cri — ‘ RaBBoNI ! ! — c’est-àdire : ‘ Oh mon Maître adoré ! ! ! ”’ (x)

Je connais bon nombre de personnes qui n2 peuvent jamais lire cette page de l'Evangile sans pleurer.

Comprend-on ce bel enchaînement évangélique de la Mission, quand la Mission est humblement acceptée ?—C'est un enchaînement qui, dans ses manifestations pratiques et habituelles, peut se traduire par ce que nous ne craignons pas d'appeler une formule des mathématiques providentielles.

Et cette formule s'établit ainsi :

Faites toute chose en vue de Dieu et dans une véritable pureté d'intention ; —alors, Dieu répondra à cette avance d'amour qui lui est très précieuse en vous accordant sans retard la multiplication mutuelle des trois forces suivantes.— Vosidéess’élèveront, comme d’elles-mêmes et sans le moindre effort, au-dessus, éminemment au-dessus des idées communes. — Votre cœur s’attendrira délicieusement et vous procurera des jouissances que vous ne soupçonniez pas uparavant.— Enfin, vous aurez à votre service les saintes trouvailles des rencontres imprévues, autrement dit; Dieu fera tourner à votre joie et à votre sanctification, à la beauté de votre place dans son Ciel et à la réalité

.de votre bonheur même en ce monde, ce qu’on appelle les Circonstances, les

Evénements, les Accidents de ce monde, les plus insignifiants et les moins préparés par le calcul des hommes. — Et après tout vraiment, dans la main du bon Dieu, qu'est ce qui est Accident ? qu'est ce qui est Evènement? — qu'est ce qui est Circonstance ? qu'est ce qui est l’I. nrévu ?

Mais 'ceci ne comporte que des bénéfices tout à fait intimes et que la correspondance personnelle de l’âme aux indications surnaturelles. Il nous reste, pour terminer, à en examiner brièvement le côté public et social.

D. De quelle façon et par quels moyens peut se réaliser la Mission spéciale de la Nationalité Canadienne ?

2. Ainsi que nous l'avons indiqué du doigt, tout-à-fait au début de ce travail, au Chapitre du Patronage, c'est par l'application des trois Vertus Théologales à la Chose Publique que l'on peut arriver à cette magnifique réalisation. Nous allons donc dire quelques mots très-sommaires et les plus pratiques possible sur :

1° La Foi Sociale,

(1) Jean XX — 14 — 15 — 16.

2° L’Espérance Patriotique, 3° La Charité Internationale.

D. Qu'entendez-vous par la Foi Sociale ?

2. C'est la soumission de l'Etat à l’Eghse, l’obéissance de la Puissance. Temporelle à la Puissance Spirituelle ; c’est le glaive de l’une placé sous le glaive de l’autre, ‘* G/adium sub Gladio,} comme le définit, avec une précision qui sera toujours l'expression de la stricte vérité, l’admirable Bulle du grand Pape Boniface VIII. Tram Sanctam. (1) Et qu’y a-i-il de plus logique et de mieux ordonné qu’une pareille disposition tout évangélique, comme le dit en propres termes le document pontifical que nous venons de citer ? L'Eglise c’est la Société Parfaite et qui se trouve ornée par la main des Trois Personnes de la Sainte Trinité, de ces trois Priviléges radieux et souverains : — le Privilége d’être ZnseignANTE ; — le Privilége d’être AimABLe, (dans le sens constitutif de ce mot,) et le Privilège d’être DirecTRice. — Ces désinences typiques que nous accentuons ici sont, en elles-mêmes, dans le génie de la langue française, le signe de la Divinité de ces trois idées et des milieux sur lesquels elles s’exercent. Ainsi la première désinence indique la Création et s'exerce sur l’Intelligence ; la seconde désinence indique la Communion et s’exerce sur le Cœur; et la troisième indique l’'Emanation et s’exerce sur la Volonté. — N’y a-t-il pas dans tout cet ensemble un reflet des splendeurs du Père, du Fils et du Saint-Esprit ?

Ah ! si les sociétés civiles voulaient seulement y réfléchir un seul instant, comme elles comprendraient la divinité de leur origine, quand elles savent se faire les heureuses sujettes de l'Eglise! Or, c’est en cette science que cousiste toute la Æo7 sociale.

C’est sous ces auspices irréfutables que le Canada a été non seulem’at fondé, mais encore découvert. La Commission Royale qu’emportait avec lui Jacques-Cartier, quand il partit de France, sur l’ordre de son Roi, pour remplir la Mission de sa propre patrie, contenait ces remarquables paroles, comme but suprême de l’expédition. — Nous les avons gardées pour la fin de cet écrit, car elles en résument tout le sincère vouloir : ‘ L'AUGMENTA- TION DU SAINT NOM DE DIEU ET DE NOTRE MÈRE LA SAINTE EGLISE. ’?

(1) In hac Ecclesia ejusque potestate, duos esse gladios ; spiritualem videlicet et

temporalem Evangelicis dictis instruimur, — Gladium sub Gladio, — Temporalem auctoritatem spirituali subjici potestati, (Bulle Tram Sanctam.) r Aie) +

D. Qu'appelez-vous Espérance Patriotique ?

@. Ce n’est pas nous qui répondrons à cette question, mais l’homme que, dans la plus grande énergie de nos convictions, nous croyons être, et de beaucoup, de beaucoup, le plus patriote des Canadiens; Monseigneur

. Ignace Bourget ; et jamais plus magistrale déclaration ne fut mieux appliquée

à la Fête Nationale de la St. Jean-Baptiste :

‘ À nos yeux, le vrai patriote est un sincère catholique. La Religion ‘inspire l’amour de la Patrie, et la Patrie fait aimer la Religion. La ‘ Religion et la Patrie sont inséparables. La Religion veille à la garde de la ‘ Patrie, et la Patrie se dévoue à la conservation de la Religion. Point de ‘ Religion, point de Patrie. Point de Patrie, point de Religion. Sans ia ‘ Religion, les intérêts nationaux sont sacrifiés ; et sans la Patrie, les inté- ‘ rêts religieux sont oubliés et mis de côté. Le Prêtre a besoin du Ci- ‘€ toyen, et le Citoyen a besoin du Prêtre. Ce sont là comme deux corré- ‘€ Jatifs dont l’un ne va pas sans l’autre, ou deux membres d'un même corps. ‘ Ces sentiments s’échappent par tous les pores de notre corps social : et

** Lartout où la Religion et la Patrie ne sont pas en parfaite harmonie, il y a ‘ ‘ésordre et confusion. ”

‘ Aussi, repousse-t-on avec horreur tout ce qui tend à séparer la Patrie ‘ de la Religion ; parce que l'on comprend intimement que si la Patrie »st ‘ie corps, la Relig.5n est l’âme de notre société ; et que si l’on sépare ‘€ l'âme du corps, l’o1 n’a plus qu'un cadavre, ?”

‘€ Ilest évident que c’est la Religion, et la Religion seule, qui produit 6 Ja vraie Nationalité. C'est elle qui supplie les Saints qui sont au ciel de ‘ vouloir bien en être les protecteurs. C’est elle qui charge ses ministres, ‘ qui sont sur la terre, de l’entretenir par leur prière, leur parole, leur ex- ‘ emple, afin que ce feu, descendu du ciel pour embraser le monde entier, ‘ ne s’éteigne jamais pour le malheur des peuples. Aussi, est-ce, N. T.-C. ‘F., avec un souverain bonheur que nous voyons dans nos fêtes patriotiques, ‘ règner la plus douce harmonie entre le ciel et la terre, entre les pasteurs ‘et les brebis, entre les riches et les pauvres ; enfin, entre toutes les classes ‘“ de la société. (1)

Fut-il jamais thèse plus haute, plus pure et plus sereinement exprimée ?

Dix ans auparavant, jour pour jour, ce Saint Vieillard de la Nation donnait, du même Programme Catholique, ces explications pratiques, vrai caté-

(1) Lettre pastorale, 31 Mai 1868

ce

LA MISSION

chisme national, accompagné de notices historiques que l'honneur canadien devrait sans cesse, avoir sous les yeux, car elles constituent la seule vraie

Grande Charte de toute la vie politique du Canada, devant Dieu et devant le: hommes.

‘“ Le patriotisme religieux est l'amour tendre, fort et désintéressé que ‘ la Religion seule peut inspirer pour la patrie. Ceux qui sont animés de ‘< ce patriotisme ont pour principe que leur âme est à Dieu, et leur corps x ‘leur pays. Ils vivent donc de la même vie, en ne vivant que pour la Reli- ‘“ gion et la Patrie. Voilà pourquoi ils sont en même temps bons Chrétiens ‘ bons Citoyens.

‘ Ce patriotisme religieux fait que le bon Citoyen aime et défend la ‘ Religion comme s’il était Prêtre ; et que le Prêtre aime et défend sa Patrie ‘< comme s’il était Citoyen. Avec cet amour mutuel, ces deux hommes se ‘ rencontrent, tantôt sur le terrain de la Politique, et tantôt sur celui de la ‘ Religion, sans jamais se blesser. Tout au contraire, ils s’entraident, avec ‘ tant de cordialité, que toujours ils prospèrent dans leurs entreprises, qui ‘ n’ont du reste d'autre but que le maintien des bons principes et le bonheur ‘ du peuple.

‘ Car c’est un axiôme avoué de tout le monde et proclamé avec enthou-

‘“ siasme par toutes les bouches religieuses et politiques, que ‘* l’Union fait ‘ la Force. ??

‘ Mais revenons à quelque exemple pour rendre ces vérités encore plus ‘€ Ilumineuses et frappantes. Nous n'irons pas bien loin le chercher, car il ‘ se trouve dans notre propre histoire; il appartient à notre nationalité ; il ‘€ fait partie de nos chroniques ; enfin, c’est un exemple domestique et comme ‘€ un trait et caractère de famille. Rien ne saurait, par conséquent, nous ‘ intéresser davantage. Le voici rt exemple remarquable, avec tous ses < détails.

‘ Lorsque nos pères, il y a déjà plus de deux siècles, quittèrent leur ‘ belle et heureuse patrie, pour s'en faire une adoptive, dans ce pays ff alors sauvage, ils apportèrent ici le patriotisme religieux, qui, pour leur ‘* cœur de foi, était le vrai feu sacré. Car ce fut l'amour de leur antique :: religion et de ieur nouvelle patrie, qui leur fit traverser les mers, qui leur ‘fit planter la croix sur ce rivage et au milieu de leurs pauvres cabanes, qui ‘€ les arma du crucifix et de l’épée, et leur fit faire des prodiges de valeur ‘ pour défendre leur culte et leurs foyers contre de cruels sauvages et de ‘ fanatiques hérétiques.

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‘€ Mais enfin, après un siècle de généreux dévouement pour défendre ja ‘€ cause commune : la Religion et la Patrie, la divine Providence, :toujours ‘adorable dans ses desseins, donna ia victoire aux Anglais qui, en 1759, ‘assiégeaient Québec, et qui, l’année suivante, vinrent occuper Montréal, ‘et complétèrent ainsi la conquête de tout le pays.

‘ Le Canada était donc vaincu, mais le patriotisme canadien ne l'était ‘pas. Car nos pères, avant de mettre bas les armes, se souvinrent qu’ils ‘ n'étaient venus peupler le pays, que pour en faire un pays réligieux. Ils ‘* capitulèrent donc avec les vainqueurs: et, forts de leur patriotisme, ils ‘ demandèrent hardiment, ‘pour tous les habitants de la Colonie, le droit ‘ d’être conservés dans la possession de leurs biens; pour tous les Catholi- ‘ques, le libre exercice de la Religion; pour leur Clergé et leurs Com- ‘ munautés, des sauvegardes, les Dîmes et tous les droits accoutumés ; et ‘ pour les Evêques, le libre exercice de leurs fonctions épiscopales.”? (Capr- ‘€ qulation de Québec et de Montréal.)

‘ Voilà comme nos religieux ancêtres penséèrent et agirent, dans les ‘circonstances si critiques pour eux, puisqu'ils étaient sur le point de passer ‘ sous une dominativn étrangère, et qu’il s'agissait de dovcher au pouvoir ‘ d’un gouvernement qui, à cette époque, faisait mourir ses propres sujets ‘ pour cause de religion. ?”

‘€ Ils devaient donc prévoir, qu’en demandant le libre exercice de leur ‘ sainte Religion à leurs nouveaux maîtres, ils s’exposaient à un refus formel. ‘et qu'ils compromettaient gravement leurs intérêts civils, en cherchant à ‘ conserver leurs droits religieux. Par conséquent, s’ils eûssent été Z#éranx, ‘ comme on voudrait que vous le fussiez, ils n'auraient pas dû risquer de « perdre leurs biens et tous leurs droits civils, four Ze plaisir de faire triompher ‘6 Ja cause de la Religion. Ils ont au moins tout risqué ; et Dieu les a bénis, ‘“ comme il bénit toujours les peuples qui mettent en lui toute leur ‘“ confiance. Car il en est résulté qu’ ‘ils ont été maintenus dans la possession ‘ de leurs biens et dans le libre exercice de la Religion.”” Ainsi, ils n’ont “pas eu à regretter d'avoir fait cause commune avec la Religion, et leur ‘“ zèle, simplement exercé pour la protéger , est loin d’être le comble de la A T0Ue:

‘ C'est là le précieux héritage que nous ont lègué nos pères ; et si nous “le recueillons avec soin, il nous sauvera tous, dans ces terribles commotions ‘qui se font sentir si souvent dans toutes les parties du monde. Grâce à “ Dieu, nous l'avons conservé jusqu'ici, car il fait encore partie de notre ‘ Constitution. il entre dans toutes nos lois ; il siége dans toutes nos Cours

ST. JEAN-BAPTISTE, L'EVANGILE ET LE CANADA. Xe Ar

‘4 de Justice; il tient à toutes nos habitudes ; il s’infiltre dans toutes nos ‘6 institutions; il se glisse enfin dans tous les rangs de notre société. Qui ‘ donc serait assez ennemi de tout bien, pour vouloir travailler à déchirer ‘ nos entrailles, pour en arracher le patriotisme religieux qui fait notre ‘“ gloire nationale aussi bien que le bonheur de nos familles ? ?” (x)

D. En quoi consiste maintenant la Charité Internationale ?

À. — Quand St. Paul, écrivant aux Ephésiens, après leur avoir fait observer jusqu’à quel point ses lecteurs pouvaient compter sur so» intelligence du Mystère du Christ (2), leur dit: ‘ Pour ce qui concerne la promesse du ‘St. Esprit dans le Christ Jésus, par l'Evangile, les Gentils sont des co- ‘héritiers, des membres d’un seul corps et des co-partageants *” (3), le mot Gentes ne peut-il pas aussi bien se traduire par le mot: Aafion que par le mot : Gentils? Le grand Evangélisateur, qui mérita d’être appelé l’Apôtre des nations, lui qui donna au monde l'explication de la Charité la plus rayonnante que le monde ait jamais entendue, n’indiquait-il pas, dans ce verset de ses Epitres, les merveilleuses relations de solidarité évangélique qui peuvent et qui doivent unir les peuples entre eux, ex {ant que peuples.

Quoiqu'il en soit, nous tenons pour indubitable que le catholicisme d’un pays lui impose non-seulement des devoirs nationaux, mais encore des devoirs internationaux, car on ne saurait logiquement admettre un côté de cette question, comme une vérité bienfaisante, et rejeter l’autre côté, comme une dangereuse erreur.

En outre, ces devoirs doivent naturellement s’augmenter de toute la miséricorde dont est imprégné l'Evangile, d'un bout à l’autre, lorsque les relations s'échangent entre une nation Cafholique et une nation Acafholique ; — c'est l'expression onciliaire. — On ! c’est alors, nous semble-t-il, que la Charité Internationale devrait enfanter des prodiges ! Eh oui, précisément des prodiges de Mission.

Eh bien ! le Ciuzada n'’a-t-il pas à rentrer en lui-même et à examiner sa conscience intime à ce sujet ?

Dans le domaine des relations extérieures, on peut dire, en effet, que tout se concentre pour lui en son voisinage avec les Etats-Unis, Et, si nous ne voulons pas sortir de l’idée catholique apostolique et romaine qui doit

(1) Lettre Pastorale, 31 mai 1858.

(2) Prout potestis legentes intelligere prudentiam meam in mysterio Christi, Æmhes 771, 4

(3) Gentes esse cohœæredes et concorporales et comparticipes promissionis ejus in Chnisto Jesu per evangelisum, — Æpes III, 6.

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LA MISSION

nécessairement dominer toute cette thèse, ne nous est-il pas permis de dire que le Canada est une Bergerie du Bon Pasteur, à côté de laquelle se trouve parquée toute une immense Tribu de Mercenaires ?

Les Etats-Unis ! — Dans le cours de cet écrit, il nous est arrivé d’en parler, de temps en temps, d’une manière incidente, et jamais, — nous le reconnaissons, — sans déposer quelque témoignage à charge contre eux, quelque réflexion défavorable à leur égard. C’est que les Etats-Unis forment un Peuple dont il est, je crois, impossible de parler de sang-froid, ou du moins, avec indifférence, si peu qu’on le connaisse. Et comme personne au monde, même quiconque se sentirait animé sur son compte d’un‘véritable engouement, ne peut soutenir que ce peuple est absolument sans défaut, il se trouve que les côtés défectueux qu’il porte avec lui donnent à sa physionomie morale des aspects d’un grimaçant achevé. Dans ce qu’il a de mauvais, Frère Jonatham a quelque chose qui glace, qui repousse et qui fait horreur.

Mais, loin d’être tout mauvais, nous soutenons hardiment au contraire que c’est un peuple qui, sous bien des rapports moraux, mérite l’admiration de toute conscience chrétienne, et paraît destiné à donner un jour à l'Eglise d’incalculables trésors de consolation et de joie.

Au surplus, qu'il me soit permis de dire rapidement ici l'effet que m'ont toujours produit, pris en gros, les Américains ; car c'est là une dénomination que les citoyens des Etats-Unis semblent avoir usurpée pour leur usage personnel et exclusif, à travers le monde entier.

C'est un fait reconnu en chimie que presque toute substance végétale et même animale-—(je ne pourrais dire quelles en sont les exceptions), —peut se transformer en Viaigre, en A/coo! et en Sucre. C’est simplement affaire de fermentation, de distillation et de cristallisation successives. — Les

fruits gâtés, par exemple, sont très-propres à cette manipulation scientifique.

Or n'existe-t-il pas une frappante analogie entre cette donnée chimique et le système social de l’américanisation? Les Etats-Unis ne sont-ils pas une immense cuvée, dans laquelle viennent se déverser toutes les épluchures du vieux monde, pour y filtrer l'acidité du destin qui les a balayés d’un hémisphère à l’autre, et ensuite, pour sortir de l’alambic converties d’abord en Zau-de-vie, — (Quel mot curieux ! ) — dont les degrés varient et dont les applications industrielles sont innombrables, et enfin, — si ox veut, — en° Sucre, très-solide, très-blanc, très-flatteur à l'œil; bref, le marbre de

Paros des épiciers.

Réduits à cet état, en passant par toutes les canalisations savantes de l'appareil, ces détritus de l'humanité, cette pulpe de l'univers en arrivent à former un peuple for/, — fort comme tout aicool, — fluide, susceptible de s'épurer, apte à tout, mais n'ayant pas, à proprement parler, de saveur à lui particulière, parce qu’il n’a pas trouvé dans le principe vital qui lui a donné naissance ce grand signe surnaturel qui s'appelle la Personnalité native des caractères. Deux fruits de la même espèce, et jusqu'à du même arbre, ont chacun leur personnalité, tandis que deux fioles de vinaigre, deux flacons d'alcool ou deux pains de sucre ne sont que des fractions d’une même quantité chimique. Le champ produit, dans son domaine, des individus ; l’usine ne produit, dans le sien, que des échantillons.

Et voyez les conséquences pratiques qui en émergent, en gros, pour l'Américain :

Il est passionné pour la liberté, mais à la condition que la liberté passe

par un moule uniforme et ne s’écarte pas d’un type délimité par sa conception américaine.

L’assiette aristocratique manque complètement dans les mœurs naturelles de l'Américain. Il a trop passé par l’alambic social pour avoir la notion exacte des sommités sociales. Il est trop l’homme d’un moule pour avoir un sceau. L'originalité lui échappe. En revanche, s’il ne possède pas ce que la langue française, = qui est d’une insigne pauvreté, mais souvent aussi d’une profondeur méthaphysique extraordinaire, — appelle le Secret de la Distinction ; est merveilleusement doué, — quand il veut en faire usage, et un bon usage — du Génie de l Assimilation.

Comme peuple, il est arrivé à l’âge pubère sans passer par l’enfance ; ce qui est une sorte de monstruosité sociale, dont le viciement est presque ineffaçable, car c'est une des plus grandes benédictions de Dieu qui lui a été refusée, la bénédiction originelle, la benédiction de l’enfance.

Et enfin, chez la Femme de ce peuple, —puisque nous avons dit, dans un Chapitre précédent, que les puisations féminines, dans la vie d’une nation, étaient des indices très-sûrs de la véritable santé morale de cette nation, — chez la femme américaine, il existe trois wa/heurs ; — c’est le seul mot qui nous semble juste.

Elle n’a pas le sentiment de la virginité, qui est l’wnigue bâse de la dignite de la femme, en quelque état où sa vocation l'appelle à vivre. D'ailleurs, les nations protestantes, —et sous ce rapport-là, l'Amérique peut bien être dite mille fois plus protestante que l'Angleterre, car ce qui subsiste

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de traditions catholiques dans la vie intime d'Angleterre est incalculable, et l'Amérique est dépouillée de cet honneur, — les nations protestantes, disons-nous, n’ont pas de vierges, elles n’ont que des filles à marier ; c’est le châtiment de famille de leur hérésie, c'est la malédiction héréditaire de Dieu sur leurs brutales attaques contre le célibat des prêtres, et sur leurs impies autant qu’ineptes dédains pour les couvents de religieuses.

En second lieu, élevée à l'honneur de la maternité, — c’est une remarque qui a été faite par une foule d’observateurs consciencieux, — la femme américaine n’a pas d’exfants elle n’a que des fezifs, — Nous n’insistons pas ; c’est assez dur en soi, et l'éducation est pour beaucoup dans cette tristesse morale. Les Américaines savent toutes faire de la pâtisserie, et il n'yen a pas deux sur cent qui soient capables de conquérir la confiance, — j'entends la confiance réelle, morale et directrice — je ne dis pas de leur maris: elles sont trop leur propriété, leur capital et leur chose pour être avec eux conquérantes de saine et moralisatrice confiance, —- mais de leurs propres enfants, dès qu’ils arrivent à l’âge où ils raisonnent seuls.

Enfin, —troisième et dernier malheur de l’américaine ; —dans le domaine du sentiment, elle a une grande théorie de courage, d'énergie, d’empire sur soi, de dignité de sa personne, d’héroïsme ; que sais-je ? mais c’est la plus fausse, la plus décevante et la plus meurtrière de toutes les théories ; on peut

l’appeler : l’étranglement de son propre cœur;—c'est un suicide spiritualiste abominable.

Aussi, quel trait remarquable ne ressort-il pas de tous ces détails intimes dans l’étalage qu'on fait des mœurs publiques aux Etats-Unis.

Dans les villes de cette République le respect de la femme y est affiché, mais affiché à outrance. Toutes les dimensions de cet affichage, toutes les formes, trutes les contorsions, tous les cartonnages, tous les enroûlements, tous les déploiements, tous les calibres, toutes les matières, toutes les cuivreries, toutes les ferblanteries, toutes les peinturlureries de mauvais goût sont au service du mot ‘Lady, ?’ pour lui faire sa place et pour la séquestrer du contact de l’homme. Est-ce donc un signe d’austérité de mœurs ?—Oh nullement; l’austérité des mœurs ne s'affiche pas. Et d’ailleurs, on peut bien appliquer à ce sujet ce qu'on a dit des Sociétés de Tempérance ; c’est qu’elles ne s'établissent que dans les pays à ivrognes. Non, ce n’est pas de l’austérité de mœurs, ce n’est pas même de la politesse; ce n’est que de la police et l’on dit, du reste, de certains hommes à certaines manières : ‘Trop poli pour être honnête.”’ Pauvres Yankees ignorants et vaniteux, vos gauches prétentions à la chevalerie sont éloignées du vrai, pur et saint respect de la femme, de

toute la distance qui sépare le Pharisien de l'Apôtre; et en vérité, toutes vos affiches, qui soit disant protègent vos filles et vos femmes, ne font-elles pas l'effet de ces bandelettes, dont les éternels anathémalisés du Maître ornaient leurs fronts endurcis et frangeaient leurs tuniques hypocrites.—Le respect et la liberté de la femme, vous en collez l'annonce sur tous vos murs, vous les étalez sur toutes vos vitrines, vous les placardez sur tous vos échafaudages de construction ou de démolition ; mais chez vous, la prostitution de l'enfance atteint des proportions à faire frissonner d’horreur,et quand vous vous mariez vous faites une domestique une négresse-blanche de la mère de vos enfants. — Voilà pourtant oû aboutit l'influence de la femme dans les cités qui ont désappris, ou qui n'ont pas encore appris, à grouper leur esprit, leur conscience et leur cœur, autour d’un monument qui s'appelle du beau nom social de ‘ Votre-Dame.""

Et si l’on pensait qu’il y a le moindre esprit préconçu de dénigrement, de ma part, dans ces paroles, on se tromperait grandement. Loin:de là en vérité, car si ces paroles ont quelque apparence de sévérité, cette sévérité ne saurait être que la correction à la quelle se sent entraîné un profond et sérieux attachement, ‘ Qui bene amat, bene castigat, ‘’ dit un vieux proverbe fort connu.

Or donc, ce Peuple Américain, malgré les disgrâces extérieures de sa physionnomie morale ; malgré les vers rongeurs qui semblent inféodés à son existence ; malgré l’idolatrie cancéreuse qu’il porte dans le ventre, l’idolatrie du DoLLar, ‘ Auri sacra fames” des temps antiques; malgré toutes ses infortunes et toutes ses platitudes, malgré toutes ses arrogances et toutes ses ignorances, est fait pour devenir un peuple superbe, un vrai Benjamin du Roi Jésus.

L'opinion que nous allons émettre paraîtra peut-être un paradoxe, mais nous n’entreprendrons nullement ici de donner la démonstration du contraire; et nous appuyant simplement sur l’idée de la vraie Mission d’un peuple, comme étant le principe générateur de sa Nationalité, nous disons : — L’'Américain est un peuple à faire. Il n'existe réellement pas encore à l’état de peuple. Ilest peut-être conçu ; —et encore? CAr lo sa ?— mais il n’est certainement pas né à l’existence réelle des Patries.

En revanche, quand ce jour viendra, oh le vigoureux enfant que Notre Seigueur Dieu se sera donné dans le monde !

L'heure de ces grandes nativités sociales est le secret de Dieu seul, dé ce Dieu impénétrable, qui faisait chanter par ses Prophètes le sublime

, de lime

AY LA MISSION, £e VAN >

‘€ Filius datus est Nomis,’” (1) pour annoncer l'avènement de son Verbe de Vie; mais nous savons g4'£/ faut que l'Eglise ait son règne universel, général, absolu, suprême et plein, sur le monde; et que le monde, ce n'est pas la moitié du monde, mais bien le monde tout entier. Nous savons que si l'Europe doit nécessairement avoir sa régénération, l'Amérique n'attend que sa génération à l'Eglise, pour trouver son chemin.

Et le Canada c'est la clef géographique du Continent Américain.

Quand une armée est en marche, et qu’il lui faut traverser une formidable chaîne de montagnes hérissées de précipices, semées de meurtrières surprises, pavées d’engloutissements et souverainement rebelles à toute science ordinaire des déploiements guerriers et des défilés stratégiques, c’est en général, un petit pâtre, qui se faisant, sans s'en rendre bien sûr le moindre compte à lui-même, une sorte de Chef d’'Etat-Major-Général du Commandant-en-Chef de cette armée, la fait manœuvrer, la conduit, la guide, la dirige, l’inspire et la sauve. Les Etats-Unis, qui n'ont, il faut le dire, — et c'est à leur éloge de l'avouer, — qu’une Discipline et qu'un germe de Chevalerie : la Discipline et la Chevalerie du Travail, nous représentent cette immense armée expéditionnaire. Une barrière, en apparence infranchissable et dont le passage défie toute humaine audace d'espoir, Pelon, sur Ossa ; Alpes de la Morale sur Apennins de la Volonté, sépare cette armée en marche, du beau Royaume de l'Eglise, inépuisable Lombardie des consciences universelles. — Le Canada, le Canada de St. Jean-Baptiste, avec ses sandales agrestes et la ceinture évangélique que lui a léguée son céleste Patron, ne voudrait-il pour être le petit pâtre inspiré de Dieu qui ouvre les avenues et prépare la possession de l'Eglise à tout ce vaste et énergique continent. — Il n’y aurait que l’orgueil, un misérable et satanique orgueil, qui pourrait empêcher le Canada d’ambitionner ce rôle.

Et alors, oh quelle réalisation inouïe du Psaume si connu ‘‘ Zaude Jerusalem Dominum ! *' éclatera à travers le monde ! (2) Alors, O Patrie Américaine enfin sanctifiée ! tu comprendras ce Seigneur qui fortifie les barrières de tes portes et bénit les enfants que tu contiens en toi, — Quoniam confortavit seras portarum tuarum ; benedixit filiis tuis in Le. — Alors, tu n'auras plus d’autres frontières que la Paix elle-même ! —Qwr posuit fines tuos pacem, — et la fine fleur du froment sera ta nourriture. — Æ7 adipe frumenti satiat te. — C'est qu’en ce temps, la sainte parole de l'Eglise, dans son émission souveraine, fera le tour du monde en une conquérante, agilité.—

(1) Isaïe IX — 6.

(2) ALLELUIA, CXVLVII,

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