CHAPITRE DEUXIÈME
Elisabeth. Mères chrétiennes.
« Repleta est spiritu sancto Elisabeth'. : (S. Luc, I, 41.)
C'est à vous mères chrétiennes que nous consacrons les pages et les réflexions qui suivent.
Le service du temple, pour lequel ils étaient venus à Jérusalem, une fois accompli, Zacharie et Elisabeth regagnent leur demeure, distante de quelques lieues de la ville sainte. Les traditions les plus autorisées s'accordent à croire qu'ils habitaient Hébron. Hébron parmi les petites cités de Juda, était l'une des plus riches en religieux souvenirs. Le père des croyants, Abraham, y avait acheté jadis
1. « Exsurgens autem Maria in diebus illis, ajDiit in montana cum « festinatione, in civitatem Juda: 9
« Et intravit in domum Zacliarise, et salutavit Elisabeth.
« Et factum est, ut audivit salutationem Marise Elisabeth, exsultavit « infans in utero ejus, et repleta est spiritu sancto Elisabeth :
« Et exclamavit voce magna, et dixit : Benedicta tu inter mulieres, et « benedictus iructus ventris tui.
« Et unde hoc mihi ut veniat mater Domini mei ad me ?
« Ecce enim ut facta est vox salutationis tuœ in auribus meis, exsul- « lavit in gaudio infans in utero mec. » (S. Luc, i, 39, 44.)
un lieu de sépulture pour Sara son épouse et pour lui ^ Pendant de longs siècles, leurs cendres avaient reposé là'-'. Une pieuse mémoire du passé et des antiques bénédictions de Dieu régnait donc à Ilébron plus qu'ailleurs. On y respirait le salutaire parfum des origines.
Dans sa paisible retraite, Elisabeth est tout entière à la joie de la dignité inattendue que lui fait la Providence. Devenir mère, mère de celui qui, semblable à un autre Elle, marchera devant le Seigneur ; se voir associée de si prés à l'accomplissement des prophéties séculaires, pour une juive, c'était l'incomparable honneur. Une pouvait se rencontrer qu'une destinée plus haute, la destinée même de mère du Messie. Savait-elle que la mère du Messie, répondant en ce temps-là aux incroyables révélations de l'ange : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait, selon « votre parole », commençait d'accomplir sa mission sublime, qu'elle était sa proche parente, qui bientôt il lui serait donné de la voir?
Un jour, lorsque déjà ses espérances touchaient à leur réalisation procbaine, au sixième mois « mense sexto » la femme bénie au-dessus de toutes les femmes accourt de Galilée lui apprendre les ineffables conduites du Tout-Puissant. Marie est là, près d'elle, sous son toit, à son foyer, Marie en qui repose le Désiré d'Israël !
Tableau suave môme pour des incrédules que ce tableau delà Visitation, tel que saint Luc le dessine en quelques traits sobres et chastes ! Combien plus toutefois pour des
t. Genèse, chap. xxiii.
2. Leurs cendres et celles des autres patriarches, Isaac, Lia, Jacob.
Voir dans la Revue des Qucslioiis historiques une étude très-intéressante sur Abraham, et le tombeau de Makpelah dont l'emplacement est encore aujourd'hui parfaitement connu.
(N" du 1" octobre 187 G.)
croyants ! Car enfin, quelle que soit la poésie charmante de cette rencontre de deux mères empressées à se communiquer leur doux secret, il y a tout autre chose pour nous dans la scène offerte à nos admirations. Elisabeth et Marie ! Ce ne sont plus de simples femmes qui échangent les prémices de leurs joies, c'est la mère de Jean-Baptiste le Précurseur; c'est la mère de Jésus, de celui qui « au commencement « était prés de Dieu, qui était Dieu, du Verbe fait chair « pour effacer le péché du monde». On peut malheureusement n'être pas chrétien; mais, si l'on croit, il faut bien reconnaître que cet événement très -mince en apparence, consigné dans quelques phrases des Évangiles, l'emporte infiniment sur tout ce qui pouvait à la même heure se passer de plus considérable sur la terre et qu'allait enregistrer l'histoire. Que faisait-on de grand et d'illustre parmi les hommes, je le demande, à Rome, dans la Germanie, dans les Gaules, en Orient et en Occident au moment oîi l'humble Marie, visitant son humble parente des montagnes de Juda, annonçait non plus la venue lointaine, mais la présence du Restaurateur et du Sauveur du genre humain?
Ce ne sont point là, mères chrétiennes, les enseignements qu'il s'agit de découvrir et de vous signaler. Cherchons-les ensemble. Bien qu'ils se dérobent un peu plus, peut-être, ici qu'en d'autres endroits du texte sacré, ils ne demeurent pas impénétrables.
Deux choses ressortent clairement du récit évangélique.
La première est que le futur Précurseur, l'enfant des grandes destinées, qu'Elisabeth porte en son sein, devant Marie, sous l'action directe quoique mystérieuse de Jésus, tressaille d'un mouvementextraordinaire « exullavit in gaudio infans in utero meo ». Au dire presque universel des interprètes des Saintes Écritures, et suivant une croyance
très-autorisée, saint Jean, par une sorte de baptême anticipé, fut dès ce moment purifié de la tâche originelle, comblé de ces dons merveilleux qui allaient l'aire de lui un prophète, « plus qu'un prophète ^ ».
La seconde est qu'Elisabeth elle-même se trouve soudain envahie par l'esprit divin, éclairée de lumières subites évidemment supérieures à celles dont elle avait été favorisée jusque-là. Il n'y a plus abondance seulement, il y a plénitude « repleta est spirltu sanclo », plénitude d'intelligence des choses de Dieu, d'admiration et d'amour envers ses desseins innènarrables, de désir enfin d'en assurer, pour sa part, l'accomplissement. D'un commun accord, les commentateurs affirment qu'il lui fut donné de comprendre autant qu'ici-bas le puisse une créature, le mystère du Verbe incarné. La preuve, ils la voient dans cette ardente exclamation qui s'échappe de ses lèvres :
« Vous êtes bénie Marie entre toutes les femmes, le fruit « de votre sein est béni,
a D'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur « vienne à moi ?
« Heureuse êtes-vous d'avoir cru parce que les choses « qui vous ont été dites de la part du Très-Haut s'accom- « pliront 1 »
Ainsi pour le Précurseur et pour Elisabeth, dès que Marie, mère de Jésus, paraît, il y a surcroît de grâces.
Ce fait intentionnellement marqué par saint Luc, en même temps qu'il est un fait très-précis, n'est-il pas un symbole? Ecartons de la narration que nous avons sous les yeux ce qui ne convient qu'aux personnages évangéliques, ce qui leur est absolument propre, la forme et le degré des faveurs dont ils sont les objets, ne reste-t-il pas
1. Voir sailli Tliomas, Somme Thûologique. (Pars tertia, quœstio XXVII, artic. sextus.)
encore ceci : que la présence de Marie et de Jésus, l'action de Jésus par Marie comblent de grâces une mère et son enfant? A n'en pas douter, le fond, et comme la substance de l'histoire de la Visitation, est là.
Mères chrétiennes, sans abuser des rapprochements, nous croyons pouvoir vous proposer de vous appliquer à vous-même non pas la lettre de cette histoire ravissante, mais l'esprit.
Votre rôle dans l'éducation naissante de vos fils, vous ne l'ignorez pas, est le rôle prépondérant. A la toute première aube de leur vie, au premier éveil de leur conscience, c'est de vous qu'ils reçoivent l'initiation sacrée du devoir et de la foi. Vous avez des paroles d'encouragement ou de reproche qu'ils comprennent, des regards de sévérité ou de douceur qu'ils devinent, une tendresse qui se cache ou se prodigne à propos, que' sais-je? une infinie variété de ressources dont le Ciel use comme d'un instrument de choix pour façonner la jeune âme. Vous êtes entre les mains de Dieu le sceau délicat et fort qui marque l'ineffaçable empreinte. Jamais vous ne vous persuaderez trop de cette vérité, vous ne redouterez jamais trop de trahir par votre faute une si éminente vocation. Prenez garde, soyez attentives, peut-être est-ce un prêtre que le maître des destinées confié à votre vigilance; à coup sûr, c'est un chrétien.
Voulez-vous vous élever tout de suite à la hauteur de votre tâche, vous y tenir dès le début fermement? Mères chrétiennes, ayez le culte intelligent de Marie, mère de Jésus. Commencez de bonne heure ; n'attendez même pas que la frôle créature qui se prépare à naître ait vu le jour. Dès le glorieux début de votre maternilé, comme Elisabeth,
« mense sexto » recevez la visite de Marie et de l'enfant Dieu. Vous aussi, dans votre Ilrbron, c'est-à-dire au sein de votre demeure qu'emplit, j'aime à le croire, le souvenir et le parfum de la foi des ancêtres, au milieu de vos devoirs d'état de chaque jour, entourez-vous de la pensée soutenue, incessante de Marie et de son divin Fils ; rendez-vous les en quelque sorte présents.
Vous entendez sans peine ce qu'on veut mettre de trèsspécial dans cette recommandation. La dévotion envers la sainte Vierge fait assurément partie de votre piété chrétienne, 11 n'y a pas de christianisme complet sans Marie. A l'exemple de tous les fidèles, vous honorez ses privilèges incomparal)les, vous admirez ses vertus, vous compatissez à ses douleurs, vous implorez son secours. Cela est bien ; c'est quelque chose de plus toutefois qu'on vous propose ici. On souhaiterait, au nom de l'Évangile de la Visitation, que dans le temps même où, comme l'épouse de Zacharie, vous devenez mère, votre culte pour Marie eût un caractère à part, qu'il s'inspirât de votre situation exceptionnelle, qu'il vous fit demander plus insfamment, attendre avec plus de confiance les faveurs exceptionnelles aussi dont vous avez besoin.
Ah! si Marie, Marie et Jésus, Jésus avec Marie étaient les hôtes constants de votre âme en ces moments solennels de votre existence ! Marie, nous apprend saint Luc, demeura près d'Elisabeth, environ trois mois '. S'il en était ainsi
1. Le Père Le Jeune sur cette indicalion de l'Évangéliste compose un tableau d'une grâce achevée :
« Ce sacré liistorien (S. Luc), dit-il, a marqué expressément que « Marie demeura trois mois dans la maison de Zacharie, pour nous « apprendre qu'elle y était au temps de l'accouchement de sa cousine, « et quelques jours après (jusqu'au jour de la circoncision du nouveau- « né), d"où il s'ensuit qu'eUe a pris souvent saint Jean entre ses bras, « qu'elle l'a caressé sur son sein virginal, qu'elle l'a flatté et baisé ten-
pour vous! quel indubitable surcroît de grâces, quels éléments nouveaux de sanctification dont se ressentiraient et le présent et l'avenir !
A votre tour, mieux pénétrées de l'esprit divin « repleta spiriiu sancto » vous comprendriez davantage le mystère du Verbe incarné, et dans la mesure même où s'illuminerait votre croyance à ce dogme fondamental, tout s'élèverait en vous, espoirs, ambitions, sollicitudes, tout serait agrandi.
Vous comprendriez que le salut du monde et la gloire du Pérc qui est aux cieux tiennent à l'avènement de Jésus-Cbrist sur la terre ;
Que le devoir le plus impérieux en même temps que le suprême honneur consistent à établir en soi à faire rayonner autour de soi, le règne adoré de Jésus-Christ ;
Qu'il y a conséquemment pour vous obligation de désirer au-dessus de tout que votre enfant devienne un vrai chrétien, et s'il entrait dans le dessein providentiel qu'il fût prêtre, obligation de ne pas vous plaindre, de ne pas murmurer, de ne pas croire et de ne pas dire que le Ciel conspire contre votre bonheur et qu'il attente à vos droits ;
Obligation de prendre tout à fait au sérieux votre délicate et si décisive mission de première éducatrice ;
D'un seul mot, obligation de vous sanctifier afin de sanctifier vos fils.
« drcment, peut-être même l'a-t-elle remué, couclié et bercé plusieurs « fois, faisant en cela l'apprentissage des services qu'elle, désirait et a devait bientôt i^endre à son Jésus, afin que saint Jean fût en tout et « partout le Précurseur, et si on le peut dire, le fourrier de Jésus, lui 8 marquant le logis et lui préparant la place, non-seulement au cœur « des hommes, mais encore aux bras, et au sein immaculé de Marie, « sa sainte mère. »
(Sermons-, du Père Le Jeune. Édition Pclagaud, Lesne. Lyon 1857. Tome V, seruion cxxiv.)
SAINT JEAIN-BAPTISTE. l'J
Vous seriez la mère que Dieu veut et qu'il atleud.
— Austère laugaye, allez-vous dire, l'ait pour déscuchanler la joie riante des berceaux. — Ne dites pas cela. Vous parleriez contre vous, vous témoigneriez d'une iuipuissancc humiliante à saisir ce qui est la suprême beauté. Non, la foi n'amoindrit rien ; au contraire, elle élève et dilate tout sans mesure, elle ajoute des espaces à tous les horizons !
Marie, dans la maison d'Elisabeth, entonne ainsi son cantique immortel d'actions de giâces : « Les générations « m'appelleront bienheureuse! Le Tout-Puissant a fait en « moi de grandes choses ! «
Sans oublier les dislances qui la séparent de la mère du Messie, Elisabeth peut s'appliquer à elle-même ces splendides paroles :((Beatam me rficenf omnes generationes... « Fecit milii magna qui potens est. »
Vous le pouriez, vous aussi mères chrétiennes, si vous sentez en vous, au lieu de préocupations étroites et vaniteuses, le noble désir, la passion de faire honneur à vos destinées. L'hymne de reconnaissance et d'allégresse de la mère de Jésus est l'hymne de toutes les mères qui, en dirigeant dès la première heure vers la sainteté l'àiiie de leurs enfants, contribuent à étendre ici-bas le règne de Jésus-Christ, sa vérité et son amour!
Les générations de la terre et du ciel devront les proclamer bienheureuses. Klernellement, elles auront le droit d'afflimer que le Tout-Puissant a fait en elles et par elles de grandes choses ' !
1. Voir deux sermons de suint l'rynçois de Sales sur la Visitation; édition Vives, tome V, page l'iS et suivantes.