‹ Saint Jean-BaptisteChapitre 15 sur 99 · Voir S. ilatlh., cap. iii, 4; S. Marc, cap. i · texte numérisé non relu

Voir S. ilatlh., cap. iii, 4; S. Marc, cap. i

2 David fuyant les poursuites de Saiil se réfugie au « désert » de

GaRléeoudela Samarie ou de la Pérée, désignerait des terrains vagues, des landes' inhabitées situés entre Jérusalem et le Jourdain, sur la rive droite du fleuve, par conséquent.

Quel motif alléguer ensuite de cet exil précoce? Plusieurs auteurs pensent que, pour dérober son fils à la cruelle persécution d'Hérode contre les enfants de Judée, Elisabeth s'enfuit avec lui de sa demeure d'Ilébron, trop voisine de Jérusalem, et qu'elle vint se réfugier vers les bords du Jourdain. A supposer que cette explication soit exacte, il resterait à savoir pourquoi le Précurseur, au lieu d'un éloignement momentané que les circonstances le contraindraient de subir, s'impose une séquestration rigoureuse de trente années. Bossuet rappelle ici fort à propos que l'histoire juive offre quelques exemples sinon tout à fait semblables, du moins approchants, de cette conduite^

Le Messie, que Jean-Baptiste aoit faire connaître, n'est pas loin de lui. D'où vient qu'il n'a avec lui aucune relation

Zipli. (I Reg. XXIII, 14, 15). Delà au « désert » de Maon (ibid. 24) ; de là au « désert » d'Engaddi (I Reg. xxiv, 1, 2). A la mort de Samuel nous voyons qu'il se retire au « désert « de Pliaran (I Reg. xxv). etc.. 1 . « Cette vie rude et rigoureuse n'était pas inconnue dans l'ancienne « loi. On y voit dans ses prophètes les Nazaréens qui ne buvaient point « de vin. On y voit dans Jérémie les Réchabites qui, non contents de se « priver de cette liqueur, ne labouraient, ni ne semaient, ni ne culti- « valent la vigne, ni ne bâtissaient de maisons, mais habitaient dans « les tentes... Les Esséens du temps même du Sauveur en tenaient « beaucoup. La vie prophétique, qui paraît dans Elle, dans Elisée, dans « tous les prophètes, était pleine d'austérités semblables à celles de « Jean-Baptiste et se passait dans le désert, où ils vivaient pourtant en « société avec leur famille. Mais que jamais on se lût séquestré du (c monde et dévoué à une rigoureuse solitude autant et d'aus.si bonne « heure que Jean-Baptiste, avec une nourriture si affreuse, exposé aux « injures de l'air, et n'ayant de retraite que dans les rochers (car on ne « nous parle point de tentes ni de pavillons), sans secours, sans servi- « teurs, sans aucun entretien : c'est de quoi on n'avait encore aucun « exemple. » (Élév. sur les mystères, 15" sem., 7= élév.)

jusqu'à l'heure marquée par la Providence, pour l'accomplissement de sa mission officielle? Bossuet encore sur ce point donne sa pensée ^ U a des vues admirables, mais qui supposent la véracité du récit évanyélique pleinement établie, plutôt qu'elles ne cherchent à l'établir.

Qu'on veuille bien se le rappeler, nous n'entreprenons à notre tour aucune recherche critique ni rien qui ressemble à l'érudition. A cet endroit comme à tous les autres, sans

1. «C'est une autre sorte de prodige que Jean-Baptiste qui avait « senti sur la terre le Verbe incarné dès le sein de sa mère, et à qui son « père avait prédit qu'il en serait le prophète, et lui devait préparer « les voies, ne quitta point son désert pour l'aller voir parmi les hommes. « Il le connaissait si peu qu'il fallut que le Saint-Esprit lui donnât un « signe pour le connaître quand le temps fut arrivé de le manifester « au monde. Pousser la retraite jusqu'à se priver de la vue et de la « conversation de Jésus-Christ, c'est une sorte d'abstinence plus divine « et plus admirable que toutes celles que nous avons vues dans saint (( Jean-Baptiste. U savait que le Verbe opère invisiblemcnt, et de loin « comme de près, il s'occupait de ses grandeurs qu'il devait prêcher : « il l'adorait dans le silence avant que de l'annoncer par .sa parole; il « l'écoutait au dedans ; il s'enrichissait de son abondance et de sa pièce nitude, avant que d'apprendre aux hommes à s'en approcher. Que ne « pensait-il point en attendant ce Dieu que personne n'avait vu, mais « que son Fils unique qui était dans son sein venait annoncer ? C'est ce « que saint Jean devait prêcher; c'est ce qu'il contemple en secret, « et ne demande à voir ce Fils unique que dans le temps que Dieu le « ferait paraître pour le montrer et lui préparer les voies. Ainsi atta- « chc au.ï ordres de Dieu sans s'ingérer de quoi que ce soit, sans « aucun empressement de paraître, il passa sa vie dans le désert, « jusqu'à ce que l'heure destinée de Dieu pour sa manifestation en « Israël, fût arrivée... »

(Elév. sur les mystères, 15= sem., 7« élév.)

« ODieu ! quelle mortification d'esprit ! » écrit saint François de Sales sur ce même sujet, « Estre si près de son Sauveur, et ne le voir « point 1 Et qu'est cela, sinon avoir son esprit désengagé de tout et de « Dieu mcsmc pour faire la volonté de Dieu et le servir ; laisser Dieu « pour Dieu, et n'aymer pas Dieu pour l'aymer tant mieux et plus pu- « rement"? Cet exemple cstouffe mon esprit de sa grandeur. »

(Lettres de S. François de Sales. Lettre XII, édition Vives, tome X, page 71.)

50 SAIMT JEAîS-liÂPTISTE.

nous permettre de les discuter même pour les éclaircir, nous nous attachons aux indications fournies par les écrivains sacrés. Si mystérieuses que restent et que doivent rester l'enfance, l'adolescence, la jeunesse du Précurseur, ce que nous en disent saint Luc, saint Matthieu, saint 3ïarc, au point de vue particulier où nous nous plaçons, a largement de quoi nous instruire.

Il s'agit d'une grande mission à préparer. 11 faut que lorsqu'il sera parvenu à l'âge, où d'après la loi, soit les prophètes, soit les prêtres, peuvent commencer d'exercer leur ministère, le Précurseur ait amassé les ressources nécessaires au fécond accomplissement de son œuvre. Or, à s'en tenir aux termes mômes des synoptiques, de quoi se compose sa préparation? « Puer crescebat et confortahatur spiritu » (S. Luc). L'enfant à mesure qu'il grandit, se développe, s'affermit dans cette grâce initiale que sa rencontre avec Jésus alors même qu'il n'avait pas encore vu le jour, lui a miraculeusement communiquée. « Confortahatur » voilà qui est caractéristique et qu'il faut noter. Quels sont les moyens et conditions de ce développement précieux? La solitude, l'obscurité acceptée, voulue, aimée de préférence : <( Il demeurait caché dans le déseit « jusqu'au jour où il devait paraître devant le peuple « d'Israël » (S. Luc), puis, la mortification habituelle, une surprenante austérité : « Jean avait un vêtement de poils de « chameau, et une ceinture de cuir autour de ses reins : « sa nourriture était des sauterelles et du miel sauvage. » (S. Matthieu, S. Marc.)

En ramenant ces indications à une formule générale, nous trouvons indubitablement ceci : Accroissement de la vie intérieure par l'esprit accoutumé de pénitence et par le recueillement. A peine est-il besoin de remarquer ces rapprochements. Il est évident qu'en trois mots, c'est là ce qui

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peut se dire de plus complet, de plus exact pour toute préparalion au sacerdoce.

« Puer crescebat et confortabatur spiritu. » Il ne sera pas inutile d'insister un peu sur ce point capital. Toute âme chrétienne est lavorisée d'une première grâce considérable ; le baptême. Si nos regards, portant au delà des rites extérieurs, entrevoyaient seulement quelque chose des splendides réalités produites par l'efficacité sacramentelle dans le pauvre petit être emmaillotté qu'on baptise, nous serions éblouis. Rien n'est amélioré pour le nouveau-né en apparence. C'est la même faiblesse, ce sont les mêmes vagissements et les mêmes pleurs, ces premiers essais de la souffrance ici-bas. Dans le vrai, la transformation est complète. Outre qu'il passe de l'état de péché à la participation directe et inunédiate des mérites du Christ, et qu'il entre ainsi pleinement dans l'ordre du salut, le frêle enfant de quelques heures ou de quelques jours, reçoit une riche semence de foi et de vertu destinée à grandir, des dispositions particulières à croire, de particulières énergies pour pratiquer le bien.

C'est là le a don de Dieu » par excellence. Or, de même que les autres dons naturels, forces physiques, intelligence, mémoire, imagination, sensibilité ont le développement pour loi nécessaire, qu'on les voit s'épanouir de jour en jour, à mesure que le corps se débarrasse de ses langes et la conscience de ses ombres, de même aussi le don surnaturel, la grâce initiale a pour rigoureuse loi de grandir. L'Evangile est plein de cette affirmation. La seule raison d'ailleurs découvre et démontre que rien ne venant de Dieu pour demeurer stérile et languir, ni germes des astres au fond des cieux, ni germes des fleurs sur la terre, ni

germes de beauté et débouté dans les âmes, la grâce baptismale, par un progrès qui lui est propre, doit être poussée à se dilater à son tour.

Elle le fait partout où des influences ennemies ne viennent point briser ou paralyser son essor. L'enfant chrétien, celui qui a le bonheur d'essayer ses premiers pas entre une pieuse mère et un père animé des sentiments de la foi, s'initie promptemenf à la religion. « Puer crescehat et confortabaiur spirilu ». Qu'on ne prétende point que c'est à une inévitable conséquence de l'éducation, que par voie d'autorité les parents font ainsi pénétrer leurs sentiments, quels qu'ils soient, et les habitudes les plus contraires. Sans doute l'influence de l'autorité existe, mais il y a plus. Quoi donc ? Précisément cette prédisposition intime que le baptême a créée, qui gît et repose au fond delà jeune âme, et qui se combinant, dès qu'elles se produisent, avec les précieuses excitations du dehors, commence à réaliser le progrés. Non, ce n'est pas seulement parce que sa mère lui dit de joindre ses petites mains et de prier que l'enfant entre en un réel recueillement devant le Père qui est aux cieux, ou parce qu'elle lui montre le crucifix qu'il s'émeut et qu'il pleure, ou parce qu'elle lui parle sévèrement du péché qu'il en conçoit une détestation profonde. L'assistance qu'elle donne est assurément d'un grand prix, d'un si grand prix que, sans elle, tout pourrait être compromis ; mais cette précocité d'intelligence, ces promptes et faciles intuitions, à n'en pas douter, c'est le baptême qui en est la source et qui les produit.

Ravissante éclosion du sentiment chrétien, dans un jeune cœur ! Pourquoi n'est-elle pas mieux comprise et n'est-elle pas plus admirée? Vous ne cessez de vanter les grâces charmantes de l'enfant, son regard pur, son front candide, son limpide sourire, les vivacités naissantes de son esprit, toutes

ces dioscs fraîches et matinalos qui vous enchantent. Qui donc vous pourrait blâmer ou refuserait de les contempler avec vous? Ce que l'on vous demande, au nom des grandes convictions de la foi, ce n'est pas que vous admiriez moins, parents chrétiens, au contraire, c'est que par une plus haute intelligence v du don de Dieu » « Si scires donum Dci » vous vous rendiez capables d'admirer davantage. Un premier élan de prière, une première larme versée sur les mains et les pieds du Sauveur, une première inquiétude de conscience pour une faute suivie de repentir, un premier mouvement de générosité vainqueur de l'égoïsme inné même chez les meilleurs, tout cela c'est encore la beauté, c'est mille fois plus la beauté. On souhaite que vous la compreniez, afln que vous en deveniez saintement jaloux, et mettiez à la cultiver de préférence tous vos désirs et tous vos soins. « Puer crescebat et confortabatur spiritu. »

Tandis que trop souvent, dominés que nous sommes par la tyrannie du sensible, nous négligeons d'apprécier comme elle le mérite cette beauté supérieure, et par là môme, hélas! d'en favoriser le progrès, Dieu l'admire infiniment plus que tout le reste. 11 doit être exact de dire qu'une âme où le baptême pousse ses premières fleurs de sainteté, captive au sein de l'universelle splendeur de la création son regard et son cœur. Combien plus, quand cette âme est choisie entre toutes les autres, pour l'honneur du sacerdoce !

Nous voilà revenu à ce qui est notre principale préoccupation, et le premier objet de notre étude du Précurseur. Nous supposons un enfant chrétien, appelé comme le fut ce dernier à une vocation privilégiée, et qui, après un tout premier âge bien abrité par une sainte éducation, au

moment où s'ouvre l'avenir, entend l'appel intérieur, qui fait les prêtres de Jésus-Christ. 11 écoute, il est séduit, il est prêt. Pénétrée de la grandeur de son désir et des futurs devoirs qui s'y rattachent, l'Église n'a pas de souci plus vif que de l'affermir encore dans la grâce. Les progrès accomplis jusque-là, le foyer paternel avec ses exemples, le catéchisme avec son élémentaire, mais sûr enseignement, la première communion avec ses joies révélatrices, tout le passé, en un mot, initiation et début! Voici l'heure des développements plus accentués. L'enfant n'a plus dix ou douze ans, il en a dix-huit ou vingt. C'est un homme en pleine force et beauté physique. Que rien ne lui manque de ce qui peut l'aider à atteindre aussi la plénitude de la grâce nécessaire à son auguste vo(;ation! Le moment est venu des grands progrès, des progrés féconds d'où tout l'avenir peut dépendre. L'Église le sait. Elle y a songé, elle y a pourvue

L'incrédule qui sur sa route rencontre un de ces pieux asiles, où vivent, assemblés comme des frères, les aspirants au sacerdoce, ne contient pas toujours sa surprise pour ne pas dire ses irritations. Un séminaire, un grand séminaire ! Superstition! barbarie! (des existences arrachées aux communes joies de la vie, soustra.ites au courant général de l'activité et de la fécondité humaine! Il ne comprend pas, il ne voit pas. Comment lui faire entendre ce qui se passe là ? ^

Ce qui s'y accomplit sous le regard de Dieu, en vue des sublimes destinées qui s'approchent, c'est le développement par excellence, la culture du don le plus riche et le

• 1. Voir le concile de Trente, session 23, 25.

Lire encore sur ce sujet les deux chapitres iv et v de la troisième partie de VOratairc de France au dix-septième et au dix-neuvième siècle, par le P. Adûlpli« Penaud, aujourd'hui Mgr l'évéque d'Autun.

,'Ch. Douniol. 186tJ.)

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plus exquis. C'est à la lettre le « crescebatet confortcibalur spiritu » dont Jean-Caplistc avait besoin pour devenir le précurseur du Messie, dont le futur prêtre de Jésus-Christ a plus besoin encore.

Et comme pour Jean-Baptiste, pour le jeune lévite à son tour, les deux grands éléments de progrès, sont d'un côté une certaine habitude de mortification, de l'autre le silence, le recueillement, la volontaire obscurité,

« Erat vestUns piiis camcll. » Le vêlement rudo, la nourriture sans recherche ni apprêt. Peu importent les détails ; c'est la privation à l'état ordinaire et l'austérité soutenue qu'il faut voir dans ces textes.

Les détails varient, le fond ne change pas, ne doit pas changer. Oui, c'est une vie mortifiée elle aussi, et qui doit l'être, que la vie du jeune élu du sanctuaire.

Elle doit l'être pour le façonner à tenir en brides les exigences si facilement tyranniques du corps, « hahentes ali- « nienta et quitus tegamurjds contenti sumus ^ » Elle doit l'être à de meilleurs titres encore, pour le faire entrer dans l'inspiration fondamentale du christianisme, l'esprit de pénitence, l'esprit évangélique au plus haut point. Tempérance etsobriété, vertus purement naturelles dont s'entoure quiconque a souci de sa dignité. Le chrétien, le prêtre imitateurs nés de Jésus-Christ, ont à s'imposer quelque chose de plus.

Elle l'est dans la mesure et de la façon qu'il convient qu'elle soit. Éloignement de la famille, renoncement continuel à la volonté propre, minutieux règlement dont tous les détails réclament une obéissance prompte et soumise, lever matinal, couchette dure, repas modestes, rigueurs endurées des saisons, qu'est-ce autre chose qu'une raortill-

' f*hili])p. IV, G,

cation incessante, mitigée dans ses applications, très-ferme, très-significative dans les principes auxquels elle s'appuie et qu'elle a pour but de rappeler?

(( Erat in desertis usque in diem ostensionis suœ ad « Israël. » Une vie cachée surtout, maternellement cachée! Le jour viendra (l'Église ne le trouve souvent que trop prompt à venir; si elle l'appelle au nom de ses besoins, que de fois elle le redoute au nom de ses justes sollicitudes!), le jour viendra où le nouveau Jean-Baptiste à son tour devra se montrer en Israël. Israël, c'est le monde, c'est la foule, ce sont les bruyantes rives du Jourdain le long desquelles il lui faudra prêcher et baptiser. Que de périls délicats prêts à surgir de toutes parts! Pauvre jeune prêtre, et combien il importe qu'il y soit inébranlablement préparé! C'est pourquoi, il entre lui aussi au désert, c'est-à-dire en quelqu'une de ces demeures de paix et de silence qui sont le noviciat du sacerdoce ; il y entre, il s'y dérobe, il y vit dans le plus absolu recueillements

Heures bénies du travail, où dans une étroite et pauvre cellule, sous les bras ouverts et sous la tête penchée du crucifix, on s'initie à comprendre le mystère du Christ, « mysterium Christi ». A mesure que la clarté se fait davantage, qu'elle va de l'aube à l'aurore, de l'aurore au jour, qu'elle jaillit mieux de tous les points de Iborizon, l'âme s'éprend et s'émeut. Oui, s'émeut! Ce serait peu que l'intelligence fût charmée par les attraits de la vérité qui se mon-

1. N'est-ce pas autant de l'aspirant au sacerdoce durant ses années de préparation que du Précurseur que saint François de Sales a dit ; « J'ay un goust extrême a le regarder dans ce sombre mais bience heureux désert qu'il parfume de toutes parts de dévotion, et dans « lequel il respand jour et nuict des soliloques et devis ecstatiques « devant le grand objet de son cœur. »

{Lettres spirituelles de saint François de Sales, lettre CXXXV. Édition Vives, tome XII, page 2'25.)

tre, il faut quo la science se « tourne à aimer ». Et combien ne le fait-elle pas aisément alors? Du livre ouvert, de la page à demi tracée, monte un souffle de chaude piété qui anime et Tivifie tout. « On adore le Verbe dans le silence, « on l'écoute au dedans, on s'enrichit de son abondance et « de sa plénitude. » Le labeur se dégage de ses aridités, il devient prière, élan, contemplation ardente et féconde, au sortir do laquelle, avec une indicible énergie de désir, on aspire à révéler un jour à toute la terre ce que l'on voit et ce que l'on sait!

Heures plus douces encore et plus bénies s'il est possible, de la vraie prière! suaves instants passés au pied du tabernacle, parmi les cérémonies et les chants, où dans le silence délicieux du soir! >'ulle ombre, nulle inquiétude n'altère la pleine et rayonnante foi à l'Eucharistie.

« Magister adestl )) Le Maître est là! Toute l'âme l'affirme et le chante. Le maître! l'jimi! le Dieu! celui dont les apôtres ont entendu l'appel , celui qu'on a soi-même entendu et qu'on a suivi, et qu'on veut suivre! « Loquere Domine ». On le presse, on le conjure tendrement de parler, et il parle. Tantôt avec d'infinis détails qui se représentent tiésdistinctement, il rappelle le passé, les premières sollicitations de sa grâce, contemporaines de la plus lointaine enfance, les attentions ingénieuses dont il a dû se servir pour écarter l'obstacle et faciliter les voies, la persistance de ses poursuites... Le cœur attendri se souvient et ne suffit plus à sa reconnaissance. Tantôt il entr'ouvre l'avenir, le jour de l'ordination qui s'avance, le pouvoir du sacrifice, le pouvoir du pardon, le pouvoir de l'enseignement, lésâmes éclairées, ramenées, sauvées, le règne de Dieu propagé, le mal vaincu,' toutes les gloires accumulées de l'apostolat.... Le cœur séduit ne suffit plus à son espoir! Et que

j8 saint JEAN-BAPTISTE.

ce soit l'avenir ou le passé, res])oir ou la reconnaissance,

finalement c'est l'amour!

0 chères années de préparation au sacerdoce, tout enveloppées d'ombre et de paix, qui vous pourrait jamais oublier? qui pourrait trop vous bénir • ?

« Erat in desertls usque in diem ostensionis suce ad Israël. )) L'Église attache la plus grande importance à cette initiation au devoir de la vie apostolique par le silence et le recueillement soutenus. Certes, elle en a bien le droit. Voilà

i. A l'appui de ces considérations qu'on nous permette de transcrire ici une page de la biograpliie de Henri Perreyve :

« ... Voici un pauvre enfant dans une école de théologie ; son âme (( est pleine de désirs et d'élans. Et pendant que ces quelques k étudiants « de Dieu » méditent ensemble l'Évangile, et que l'un des aînés est « chargé d'exhorter les autres ; Pendant ce temps, comme il l'écrit lui- « même (Henri Perreyve), ilyateUe âme très-petite rt très- faible, qui « tressaille, qui comprend, qui se donm à Dieu. Je me donne à vous, H ô Jésus-Christ, pour faire de inoi ce que vous voudrez, pour servir M CCS pauvres frères que nous aimons, pour détourner les âmes du « faux idéal , pour faire du bien aux hommes. Celte âme dit cela, et « elle le dit avec tant d'amour, tant d'espérances et tant de larmes! « Ah!... je voudrais des clioses immenses ; mais je ne suis rien, et je « ne puis rien. »

« Eh bien, nous avons ici un exemple d'une prière exaucée. Cet en- « fant, dans cette humble école que le monde ne connaît pas et ne « comprend pas, demande des choses immenses et les obtient. Il obtient « beaucoup plus que ne promet le rêve de toutrs les ambitions, plus « que la gloire et plus que le génie. 11 obtient quelque chose de l'esprit « des prophètes, le don sacré de parler aux hommes et de les consoler.

« 11 obtient dix années de courage et d'efforts à travers la souffrance... « Il aura peu vécu, mais il aura relevé et consolé les âmes... il a plus « fait que le plus glorieux dès enfants de la terre. Il a été, à la suite (( du Christ, un bienfaiteur parmi ses Frères. Il a été un de ces puisci sants ouvriers qui maintiennent au milieu des nations la croix du « Sauveur et la vie de Dieu. »

[Henri Perreyve, par A. Gratry, page 166. Laine 1875.)

Qu'on lise également dans la biographie do Paul Seignerct, la plus

S.VI.NT JEAîS-IJAPTISTi:. 7,9

pourquoi dès qu'on essaye do toucher à celte invention de sa sagesse, elle pousse un cri d'alarme, elle proteste, affirmant que c'est vouloir tarir les sources de l'apostolat et porter à la religion les coups les plus meurtriers '. Heureux le prêtre dont la carrière sacerdotale à ses débuts, profitant pleinement de cette salutaire préparation, s'est

touchante victime des fureurs de la Commune, les fragments de lettres où le jeune séminariste parle ;ie son amour pour Issy ou Saint-Sulpice. Lire on i)arliculier le chapitre quatrième.

« Leséminaire, » écrivait l'intelligent et fervent jeune homme, « est le « temps de thésauriser. On voudrait avoir des bras de géant et du temps « à volonté pour tout prendre, au nom de ces âmes qu'on embrasse de « loin, et auxquelles on voudrait donner, pour les ravir, tout ce qu'il y € a de plus beau, de plus tendre et de plus fort ».

[Paul Seigiieret. Adolphe Josse, éditeur, 1875.)

1. Il faut relire la belle allocution prononcée à ce sujet par Pie IX le 15 avril 1875. Dans sa brochure ; Seconde lettre à M. Minglietti. Mgr l'évèque d'Orléans reproduit le passage de cette allocution où le souverain Pontife interpelle directement le roi d'Italie.

« Sire, je vous en jirie et vous en conjure, au nom de vos augustes « ancêtres, au nom des saints de votre f.iraille, au nom de votre Vierge « (/(' la Consolata, au nom même de Dieu, au nom de vos intérêts les « plus chers, ne donnez pas votre sanction à une loi aussi fatale à « l'Église 1 Celte loi militaire qui serait la destruction du clergé et, par '( conséquent, si cela se pouvait, de l'Église catholique... >j

Puis à son tour, au nom des droits les plus sacrés des consciences catholiques à (|ui les prêtres et les bons prêtres sont indispensables, Mgr Dupanloup dénonce ainsi l'impiété de la nouvelle loi :

« L'Eglise élève avec des soins vigilants la jeunesse sacerdotale ; « elle la recueille, elle la forme dans des asiles paiticuliers : ce sont là « ses flls de prédilection, les futurs ministres de ses autels ; ceux à qui a elle confiera plus tard la charge pastorale, le soin des âmes ; ceux « qui doivent être pour elle les hommes de la prière, les hommes du « sacrifice. INos livres sacrés les appellent le peuple saint, la race « choisie des âmes royales. Gens sancta, regale sacerdotium. Et vous les « lui arrachez !

« Pour les jeter où ? A l'âge le plus criti(iue de la vie, à l'âge décisif « pour raffermissement de l'âme ou la défaillance morale, vous les « jetez là où leur vertu et leur jeunesse courent le plus de périls!

« Vous nous les prenez à vingt ans pour leur faire passée trois ans,

trempée pour l'avenir dans les énergies fortifiantes qu'elle possède! Il garde jusqu'à la fin de sa vie quelque chose des belles et bienfaisantes habitudes de sa jeunesse.

11 ne redoute pas une sage et intelligente austérité ; il la croit très-propre à féconder ses labeurs.

Il ne se jette dans l'activité dévorante de son ministère qu'après s'être ménagé un peu de solitude au moins au matin de ses rudes journées.

Il n'est point impatient de se produire ; il ne prévient pas le moment de la Providence. Si ce moment se fait longtemps attendre, il estime que c'est là une faveur de choix ; et s'il n'arrive jamais, il ne murmure pas.

« cinq ans dans les casernes, dans les garnisons ; exposés plus que « tous les autres aux scandales et aux occasions de toutes sortes.

« Et vous voulez qu'ils nous reviennent purs et chastes comme il nous « les faut! Ou plutôt non, vous ne le voulez pas ! Car vous le savez u bien, sauf les exceptions, c'est impossible ! C'est demander à la na- « ture humaine plus qu'elle ne saurait donner.

« Prétendi'e qu'ils conserveront là, dans les corps de garde, leshabi- « tudes de piété, de prière et de modestie qui sont nécessaires au « prêtre, c'est impossible !

« Comprenez-vous maintenant pourquoi nous jetons ici le cri d'ace larme ? C'est que nous n'avons rien de plus cher que notre jeune « clergé. Les âmes sacerdotales, on ne peut s'en passer : elles sont néa cessaires, car notre ministère s'appelle le ministère des âmes. On « peut se passer d'honneurs, on peut se passer de faveurs, on peut se « passer d'argent; on vit de peu, de légumes s'il le faut; mais des « âmes de prêtres ! des âmes qui sauveront les autres âmes! C'est la « vie même de l'Église. Et ce sont celles-là que vous prenez, que « vous exposez, que vous voulez perdre. Voilà pourquoi l'Église pousse '.< ici des cris de mère ; car c'est à sa maternité la plus haute que "< vous attentez ! »

[Seconde lettre à M. Minr/hetti sur la nouvelle loi viilitaire italienne et ses conséquences pour le clergé, page 18.)

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