‹ Saint Jean-BaptisteChapitre 28 sur 99 · s. Mattli. m · texte numérisé non relu

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fort intime, et de la transformation morale. Que de fois, et avec quels accents Jésus-Christ s'en plaindra ! Il y avait plus que cela encore. S' autorisant des promesses faites par Dieu à Abraham, et dans la personne d'Abraham, à la nation juive, les Pharisiens n'étaient pas loin d'élever à la hauteur d'un privilège et d'un droit leur peu de souci de la vraie perfection, estimant que les mérites du patriarche dont ils étaient les descendants suffiraient à les sauver.

Quant aux Sadducéens, on s'étonne presque de les rencontrer à côté des Pharisiens parmi les premiers auditeurs de Jean-Baptiste. Les deux sectes professaient l'une pour l'autre tout autre chose que de l'estime et de la sympathie. Les Sadducéens reprochaient en particulier aux Pharisiens leur formalisme étroit. Ils n'en étaient pas pour cela meilleurs. Selon toute apparence au temps de Ptolémée et des Séleucides, ils avaient largement subi l'influence des idées et des mœurs grecques qui de proche en proche gagnèrent la Palestine. Leur religion, à ce contact, dégénérant de sa ferveur, même de sa foi primitive, était devenue une philosophie pratiquement matérialiste. Poursuite du bien-être, goût de la domination, préoccupation exclusive de la vie présente, telle était à peu près leur morale.

En résumé, le précurseur a devant lui deux catégories d'hommes aussi éloignés que possible du devoir. Ces hommes, qu'on le remarque bien, ne sont pas des Gentils. II sera question des Gentils plus loin, car il y en a dans l'auditoire. Ce sont des juifs.

Les Sadducéens ne tiennent plus que par un faible reste de croyajjces et de coutumes à la religion des ancêtres ; ils ont ostensiblement secoué tout ce qui les pouvait gêner.

Les Pharisiens, au contraire, affichent de hautes prétentions à la vertu, mais ils se sont fait une sainteté facile. Elle consiste dans l'accomplissement do formalités en

somme peu coûteuses. L'amélioration intime par le labeur vaillant et quotidien, ils n'y songent pas.

C'est à ces liommesque Jean-Baptiste, d'une voix tonnante et dont l'écho nous surprend et nous émeut encore, crie : Faites pénitence! « facile fructus dignos pœnitentiœ. »

Nous pensons que le prédicateur d'aujourd'hui, dans la plupart des circonstances où il est appelé à faire œuvre d'apôtre, en face de la plupart des auditoires auxquels il s'adresse, n'a pas une situation notablement différente de celle du précurseur. Ce sont des chrétiens, soit; mais n'est-il pas manifeste pour quiconque veut prendre la peine d'observer, que la double tendance fausse, dangereuse, d'un très-grand nombre d'âmes contemporaines, consiste en ce que les unes, de parti pris, au nom de je ne sais quelle prétendue largeur d'idées, amoindrissent sans cesse la notion chrétienne jusqu'à la dépouiller de ses plus justes exigences, jusqu'à en altérer les premiers éléments, tandis que les autres se consumant outre mesure au dehors, risquent de négliger le travail d'amélioration intime et soutenue.

Nous disons que ce sont là des tendances particulières à ce siècle, sans injustice ni dénigrement, sans faire notre époque plus mauvaise qu'elle n'est, sans méconnaître à combien de titres elle peut supporter d'entrer en comparaison avec d'autres époques antérieures et des plus vantées.

Oui, nous disons que bien qu'on ne fût peut être pas meilleur autrefois, ni au quatrième siècle par exemple, du temps de saint Jean-Chrysostôme, ni au dix-septième du temps de Bossuet, cependant on savait très-universellement à quelles conditions il était possible ou non de

vivre en chrétiens. Il y avait de scandaleuses contradictions entre les principes et les actes, la foi et la vie, mais es principes restaient debout et la foi ne quittait pas ses hauteurs. Nul parmi les chrétiens ne s'avisait d'amoindrir l'idée évangélique ni de jeter un voile sur le crucifix. Bon nombre de contemporains le font aujourd'hui. Ne voulant pas s'élever par un élan de courage jusqu'aux exigences saintes du clirislianisme, ils tentent de l'incliner vers eux, de l'abaisser à leur faiblesse et de l'y ajuster.

Cette tentative, qu'elle revête l'une ou l'autre des deux formes que nous venons de signaler, est moderne i.

Si nos observations sont fondées, et dans la mesure où elles pourraient être justes, qu'on nous laisse donc revenir au langage du précurseur.

Écartons les noms durs à entendre de Sadducéens et de Pharisiens.

Écartons le genimina viperarum que Jean-Baptiste a pu se permettre, éclairé qu'il était de lumières absolument surnaturelles et certaines, mais qu'il ne faut pas trop.prendre l'habitude de répéter après lui.

1. Voir sur ce point les ouvrages de Mgr Isoard, auditeur de Rote pour la France; en particulier le livre intitulé : La vie chrétienne, et la [iréface des prières de la pénitence, dans le livre qui a pour titre : Prières recueillies et mises en ordre.

Nous ferons au cours de notre travail plus d'un emprunt aux publications de Mgr Isoard. On peut dire que l'amoindrissement actuel non pas seulement de la vie et de la pratique chrétiennes, mais de l'idée même qu'il f;iut en avoir, est la préoccupation dominante, presque exclusive du pieux et éloquent prélat. Il y revient sans cesse. Il apporte en témoignage de la légitimité de ses plaintes tout un monde d'observations lines, délicates, prises sur le vif, d'une vérité malheureusement incontestable et incontestée. Ses écrits sont d'un penseur et font penser.

Voir également sur ce même sujet un livre de M. l'abbé Desgeorges, supérieur des prêtres de S. Irénée de Lyon, intitulé : Du demi Christianisme (Lyon, Josserand éditeur, 187t)), étude toute semblable par l'inspiration générale qui l'anime aux études de Mgr Isoard.

Que reste-t-il? Il reste la parole capitale et d'une évidente opportunité : « Facile ergo fructus diynos pœnilentise. » Si vous voulez vous établir dans la vérité faites de dignes fruits de pénitence !

Vous qui entreprenez d'adoucir, d'aplanir le christianisme, qui vous croyez pour cela une supériorité d'esprit et de vue remarquables, prenez garde, vous vous trompez ! L'hellénisme vous nuit à vous aussi, je veux dire les doctrines rationalistes, les tendances amollies et sensuelles dont vos journaux, vos revues, vos conversations imprègnent continuellement votre âme. Votre religion tend à devenir une simple philosophie , votre évangile un code d'honnêteté naturelle « Facile fructus pœnitentiœ. » Vous ne réussirez pas à dénaturer la pensée et l'œuvre de Jésus-Christ. Ce qu'il a dit et ce qu'il a fait demeure. Vous ne serez chrétiensqu'à la condition de croire en lui et de lui ressembler. « Conformes fieri » reste l'universelle et nécessaire loi.

Et vous, qui sous prétexte de piété et de zèle, vous portez outre mesure aux choses extérieures, prenez garde à votre tour I Dans ce va-et-vient sans repos ni trêve, au travers de ce tumulte et de cette agitation continuels de votre vie, avec ce lourd bagage d'observances et de cérémonies de votre choix dont chacune isolément prise est excellente sans doute, mais dont la multiplicité risque de devenir un péril, il se pourrait que l'essentiel fut oublié, l'essentiel : la correction laborieuse, le redressement par l'effort vaillant et assidu de ce qui est mal au dedans de vous !

« Facile fruclus dignes pœnitentiœ. »

Avant tout, par-dessus tout, faites de dignes fruits de pénitence, c'est-à-dire travaillez généreusement à vous transformer. Comprenez bien que la loi très-certaine, le

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but très-évident sont là. Prendre les moyens pour le but, méprise fatale ! Veillez à vous en garantir.

Et ni les uns, ni les autres, ne dites : nous sommes des fils d'Abraham !

Fils de l'Abraham des temps nouveaux ! fils de Jésus- Christ ! oui vous l'êtes par votre baptême, par votre éducation, par le bénéfice des circonstances providentielles au sein desquelles vous êtes nés et vous avez vécu. Soyez reconnaissants; rien de mieux. Vous ne le serez jamais trop. Mais si ce mot sur vos lèvres signifie que vous vous croyez autorisés à vous faire un christianisme à votre guise, réduit ou surchargé, défiguré par insuffisance ou par excès selon votre tempéramment et vos goûts, sachez bien que vous en abusez étrangement;

Et qu'avec les pierres du chemin, c'est-à-dire avec des âmes incomparablement moins privilégiées que les vôtres, des âmes que vous dédaignez peut-être, Dieu peut se susciter à votre place d'autres fils d'Abraham, des chrétiens intelligents et courageux ne glissant vers aucune extrémité ni vers aucun abus, marchant droit dans la droite justice, offrant au ciel et à la terre le spectacle dont le ciel et la terre ne se lassent pas : une vraie sainteté !

« Qui habet duas tunicas, det non habenti. »

Continuons de lire saint Luc : « La foule interrogeait le « précurseur et demandait : que faudra-t-il faire? »

Lui répondant disait : « Que celui qui a deux tuniques « en donne à celui qui n'en a pas,» que celui qui possède « des vivres en abondance les partage ! »

Avant toute autre remarque notons que l'auditoire réclame des conclusions pratiques : « Quidfaciemus? » C'est la meilleure preuve, le plus sûr témoignagne d'une prédication véritablement apostolique, et par là même fructueuse. Malheur au prêtre chargé d'évangéliser ses frères et dont les enseignements n'aboutiraient pas à provoquer cette question capitale : « Quid faciemus? » Le fidèle qui s'assied au pied de la chaire n'y est pas amené, n'y doit pas être amené par le plaisir d'entendre une parole agréable, élevée, savante dont il goûtera l'attrait. L'Église n'est pas une académie ni un parlement. Elle est l'Église, le lieu où les chrétiens se rassemblent pour accomplir leurs devoirs d'adoration, de prière, et s'entendre rappeler toutes les obligations de leur vie de chaque jour. Nécessairement il faut qu'après une instruction et surtout une série d'instructions tombées des lèvres sacerdotales, les auditeurs redisent d'instinct ce mot des foules assemblées autour de Jean-Baptiste « quid enjo faciemus ? » Nous voilà persuadés, théoriquement convaincus, nous voulons maintenant passer plus outre, et savoir quelle doit être notre conduite.

« Qui habet duas tunicas det non habenti, et qui habet escas faciat similiter. » Telle est la réponse du précurseur.

Si l'on se représente qu'il est en face de gens sincèrement désireux de connaître lair plus impérieux devoir, peut-être trouvera-t-on surprenante cette recommandation. L'aumône est-elle donc le précepte dont l'intelligence et l'accomplissement importent le plus? Qu'on veuille bien ne pas oublier ce qui précède. La dure leçon donnée aux Pharisiens et aux Sadducéens n'a pu passer inaperçue pour le reste des auditeurs. Tous auront compris que la religion vraie réside dans les profondeurs de l'âme plutôt qu'aux surfaces, qu'elle a pour éléments la transformation quoti-

dienne et le culte intérieur de Dieu. Voilà qui est suffisammenl établi. C'est autre chose qu'on demande, et qu'avec un significatif empressement on veut savoir. Oi', après le devoir envers Dieu, le devoir envers le prochain. « Con- (( naissant déjà ce que vous connaissez vous réclamez da- « vantage. Eh bien! que [celui qui a deux tuniques en (( donne à celui qui n'en a pas, que celui qui a des vivres « en abondance ne les garde point pour lui seul. »

Rien n'oblige de croire que le discours du précurseur rapporté par saint Luc ait eu la suite et l'ordre que nous voyons. Il se pourrait très-bien qu'entre l'apostrophe aux Pharisiens et cette réponse à la foule, il s'y soit glissé d'autres avis et enseignements qui aient servi de transilion. Mais à supposer même que nous ayons sous les^yeux une reproduction exacte, une sorte de sténographie fidèle, les idées et les choses, liées comme nous venons de dire, ne manqueraient point d'enchaînement.

Serrons maintenant de près le texte évangélique. Il nous semble que cette simple phrase de Jean-Baptiste contient un double enseignement, l'un général, l'autre particulier, le premier qui n'est rien autre que la formule d'un grand principe, le second qui signale la façon la plus élémentaire et la plus fructueuse de l'appliquer.

« Qui hahet det non habentl. » Que celui qui possède donne à celui qui n'a pas! Voilà le principe dans toute son ampleur. Ce qu'il convient de donner peut changer avec les circonstances, et [aussi la mesure de la générosité; l'immuable, c'est la nécessité de vaincre l'égoïsmeau profit de l'amour, et cela, je le trouve nettement en ces quatre mots. Car enfin, malgré la concision de son langage, lorsque le précurseur exige cette altitude de la part de ceux que la fortune favorise envers ceux qu'elle délaisse, il ne le fait point au nom de motifs utilitaires dont certains pré-

tendent qu'il se faudrait conlenler, mais au nom de cette loi supérieure de la charité que le Messie va bientôt pronmlgiier de nouveau, quand il dira qu'elle est « le second « commandement aussi grand que le premier » et qu'il ajoutera: « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai « moi-même aimés. » « Hoc est prœceptum rneum ut dili- « gatis invicem sicut dilexi vos ^ / »

« Qui habet det non habenti. » Oui manifestement cette injonction formelle enferme le précepte de la dileclion du prochain. A sa manière, Jean-Baptiste après avoir enseigné le premier commandement enseigne le second.

Et c'est là que les réflexions abondent. Les hommes ne s'aiment point encore entre eux. Ils y semblent être moins disposés que jamais. Notre sécurité et nos prospérités apparentes dissimulent de moins en moins les bruits menaçants qui grondent; on dirait un volcan sous des fleurs. En serat-il donc ainsi toujours? L'idéal dune société plus reposée, plus unie dans la paix, d une société dont les membres, des divers degrés qu'ils occupent, se renverraient incessamment le mot béni de l'Evangile : a dlligamus invicem » et avec le mot d'infinies ressources pour l'amélioration du sort de chacun, cet idéal n'est-il donc que chimère pure? Faut-il renoncer malgré Jean-Baptiste, malgré le Messie, à le prendre au sérieux, rougir comme un enfant d'en parler?

Un philosophe contemporain accuse ouvertement la charité^. Il prétend que si touchante qu'elle puisse être, de

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