S. Joann XV
2. G"est de M. Vacliei'ot qu'il s'agit. Voici le passage de l'un de ses derniers livres, auquel nous faisons allusion:
( ...Oui, sans doute, la doctrine évangéliquo sera éternelle comme « l'amour, comme la sympathie, comme la fraternité, comme tous les t sentiments que le Christ a trouvés dans son cœur d'homme vraiment
quelques bienfaits qu'elle ait doté le monde, la recommandation évangélique de l'amour du prochain ne saurait fonder les vrais rapports sociaux. Il lui reproche de s'appuyer en définitive à un sentiment, chose mobile et diverse selon les individus, voire même suivant les différentes dispositions morales par lesquelles d'un jour à l'autre nous sommes exposés à passer tous. Il affirme que l'idée de justice sèche et nue vaut mieux. Comme s'il y avait contradiction entre la justice et la charité, comme si la seconde ne laissait pas à la première toutes ses légitimes exigences et tous ses droits! On est effrayé des conséquences
« divin. Mais, nous nous trompions en faisant de cette doctrine l'idéal K même de la loi morale. Nul sentiment si beau, si pur, si fort qu'il '( soit, ne vaut un principe, quand il s'agit de guider la conscience hu- « niaine En fait de loi morale rien n'est supérieur à la justice. Voilà € pourquoi nous plaçons la morale moderne encore au-dessus de « l'Évangile...
« Un sentiment n'est jamais un principe. A chacun selon ses œuvres : « voilà un principe. A chacun selon ses besoins : voilà un sentiment. « La seconde formule peut-être l'expression de la Providence sociale ; « la première seule est l'expression de la loi .
{La Re.l'Kjion, par E. Vacherot, de l'Institut. Livre troisième, chapitre m, Etat religieux, l'avenir.)
W«. A chacun selon ses œuvres. » C'est là le mot qui nous paraît étrange. On le donne pour l'expression de la justice, nous le trouvons injuste autant que cruel. Si nulle relation entre les hommes ne se fonde plus que sur cette formule, que vont devenir ceux qui de façon ou d'autre, déshérités des facultés de la vie, ne produisent pas d'œuvres, n'en peuvent pas produire : les malades, les infirmes, les vieillards, les orphelins, les veuves ? Prétendra-t-on qu'au sein de la société agissante et féconde le groupe des malheureux ne constitue qu'une minime exception? On aurait quelque peine à le prouver. Mais quatid cela serait, encore faudrait-il reconnaître que la charité, c'est-à-dire une compassion spontanée pour ceux qui souffrent suivie de générosité effective est absolument nécessaire au monde, et que loin d'en redouter le développement, il n'est conscience élevée et droite qui ne doive s'employer à la faire grandir. Pour être un sentiment la charité n'en est pas moins un principe et un principe de justice. Mon prochain malheureux a droit à ce que je l'aime; quand je l'aimerai je me pencherai sur sa faiblesse ou sa misère pourie secourir.
auxquelles une semblable Ibéorie peut conduire; son auteur vraiscnibUiblenieut ne les a point entrevues. Que de milliers de pauvres êtres sur la terre n'ont pas de titres légaux à faire valoir, et se trouveraient soudain rejetés dans toutes les horreurs du désespoir ^i rien ne se passait entre les hommes qu'au nom d'une stricte et rigoureuse justice ! Il est très-probable que cette réforme ne sera jamais essayée.
On continuera de tenir en estime la charité et ses bienfaits.
Ce n'est pas là ce qui nous inquiète. Ce qui nous inquiète et nous afflige profondément, c'est de voir que parmi nous, chrétiens, il y ait tant d'hésitation, j'allais dire tant de scepticisme au sujet des résultats qu'elle peut et qu'elle doit obtenir. Uiie tentative en grand, en masse, soutenue par un élan universel, a-t-elle été essayée? Non, pas encore. Peut-elle l'être? Oui. De quel droit dès lors juger obstinément l'avenir au nom du pnssé, et pourquoi sourire en réponse à des espérances obstinées à leur tour?
Qui créera ce mouvement plus vaste, cet universel élan? Vous, chrétiens de tout âge et de tout rang, quand au lieu d'une compassion purement humaine, prompte à s'éveiller, prompte à languir, vous aurez une intelligence surnaturelle trés-développée de ce que sont vos semblables, des titres supérieurs auxquels il les faut aimer et secourir; nous, prêtres, quand par un large et ferme enseignement tiré de l'Évangile, nous vous l'aurons mieux appris.
<( Hoc est prœceptuni meum, ut dlllgatis invicem sicut « dilexi vos. » Certes, la compassion naturelle, très-soudaine, très-vive, Notre-Seigneur la connaissait, et cependant son amour pour les hommes s'élevait et s'alimentait à de plus hautes sour'ces. Il les aimait dans cette dignité, beauté, valeur et gloire, que l'ordre nouveau dont il était l'initiateur leur faisait à tous, rachetés et sauvés par son
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sacrifice, pénétrés de ses mérites, unis à lui devant Dieu jusqu'à pouvoir se réclamer de ses propres droits et participer à sa nature ici bas, malgré les insuffisances et les ombres de la vie présente en attendant la pleine et éternelle consommation du ciel. •(( Sicut dilexi vos. )) C est comme s'il eût dit : Aux motifs existants déjà de dilection mutuelle que je ne viens pas détruire « non veni solvere legem sed adimplere » vous en ajouterez d'autres plus pressants, plus décisifs, ceux-là mêmes que j'ai suivis de ma crèche à ma croix! La nouveauté de son précepte « prœceptum meiini.... mandatum novwn » consistait précisément dans la nouveauté et supériorité des principes qu'il révélait, et qu'il pratiquait en même temps.
En sorte que s'il peut être suffisant de réveiller chez des âmes non croyantes la simple bienveillance et pitié humaine, il est rigoureusement obligatoire de parler aux chrétiens un autre langage, de les élever à cette notion de beauté plus parfaite dont se revêtent nos semblables, à ce sentiment des droits plus impérieux qu'ils possèdent, quand nous les regardons dans la lumière sainte de la foi.
Des droits impérieux! mot imprudent, dites-vous. Je réponds : mot absolument exact lorsqu'on l'entend et qu'on l'applique comme il le doit être. Mon frère malheureux n'a aucun droit sur ma fortune pécuniaire, sa souffrance ne le constitue en rien mon créancier; je le sais bien : mais il a des droits réels et sacrés à ce que je l'estime selon sa valeur véritable, et cela c^est tout. Que je l'estime et je l'aimerai! que je l'aime, et spontanément sans nulle contrainte de sa part, je ferai ce qu'il faut faire!
Ah! quelle immense flamme de dilection fraternelle éclaterait soudain à travers le monde, si chaque chrétien au nom de sa foi la plus élémentaire, après avoir lu l'Évangile, contemplé le crucifix, en face du pauvre, se disait : « Cet
homme queje ne connais pas, Jésus-Christ l'a connu, et l'a aimé, aimé jusqu'à mourir pour lui! Cet homme, Jésus- Christ m'a fait un devoir de l'aimer à mon tour, non pas au même degré que lui, je n'en serais pas capable, mais de la même manière et par de semblables inspirations. « Sicut dilexL vos. » En d'autres termes, si la vraie et effective charité qui n'est encore dans le monde que le lot de quelques grandes âmes, et qui même restreinte à ces limites, accomplit les merveilles que nous voyons, par une dilatation subite gagnait tous les cœurs, que ne pourraiton pas attendre de l'avènement du règne de Dieu sur la terre !
Dirai-je ici tout ce que je pense? Lorsque je rencontre les découragements de parti pris, les promptes abdications en face d'impossibilités prétendues, j'ai peur que la prédication delà charité, ramenée à cette vigueur et rigueur de l'Évangile, ne semble trop difficile à ceux qui en sont chargés, trop coûteuse et trop dure à ceux qui ont obligagation de l'entendre. Trêve à toute mollesse et à toute lâcheté ! A l'œuvre qui que nous soyons, prêtres et fidèles. L'élan parait être imprimé, qu'il grandisse encore et ne s'arrête plus. Il ne s'agit pas de vaincre toutes les résistances, d'obtenir tous les succès, de faire de la terre un paradis! Hélas! entre le point où nous sommes et la perfection, la distance est trop grande; ce n'est pas une distance, c'est un abîme! 11 s'agit pour notre part non de le combler comme par enchantement, mais de le diminuer un peu, de le rendre moins large, moins profond, afin qu'après nous d'autres y travaillent encore. 11 s'agit de réaliser quelques progrès, d'essayer l'application sociale des principes de l'Evangile, de commencer enfin à changer parmi les hommes, les proportions du mal et du bien, de l'égoïsme et de l'amour!
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« Qui habet duas tunicas, qidhabet escas. » En même temps qu'il rappelle la loi générale de l'amour du prochain (( qui habet, det non habenti », on dirait que le précurseur veuille en désigner la forme et la mise en œuvre immédiate. C'est par le soulagement matériel qu'il sera bon de débuter. Des vêtements, du pain! « tunicas, escas. » Ce détail ne manque pas non plus d'opportunité.
Dans le louable et très-édiliant réveil de charité qui s'est produit en France depuis dix années, une certaine divergence d'appréciations sur les meilleurs moyens à prendre pour arriver au but se trahit de temps à autre. Dominés par la trop légitime préoccupation du péril éternel que court Tàme du pauvre, du travailleur, de celui quel qu'il soit qu'on se propose de mieux aimer, les uns pensent qu'il convient de se présenter avant tout au nom de la religion, des enseignements oubliés qu'elle affirme, des intérêts méconnus qu'elle défend. La souffrance, les privations temporelles, ne sont-elles pas de leur nature choses secondaires? Au surplus comment se flatter de les combattre eflîcacemient? Il est donc plus évangélique en même temps que plus loyal de diriger surtout les efforts vers une restauration puissante des croyances, lesquelles une fois réapparues, ramèneront promptement la résignation et l'espoir, suprêmes remèdes de tous les maux.
Sans méconnaître, est-il besoin de le dire? qu'en effet les croyances fermes et vives recèlent le vrai baume des blessures humaines, sans oublier non plus que les intérêts éternels l'emportent infiniment sur les intérêts de la vie présente, d'autres estiment qu'au temps où nous sommes, bon gré malgré, si nous voulons être compris et acceptés, il nous faut débuter par le souci ostensible de la situation matérielle et physique de nos frères.
Ils croient que l'objection la plus perfide à cette heure
contre nous et la plus exploitée, se résumant à nous représenter comme des gens en possession du bien-être, qui prêchent aux malheureux soit la résignation d'aujourd'hui soit le ciel d'outre-tombe pour les endormir dans la muette acceptation de leur sort, et s'épargner ainsi à eux-mêmes avec le bruit attristant des plaintes le bruit périlleux des menaces, il est absolument indispensable d'essayer de dissiper par des actes, des actes multipliés, soutenus, l'odieux préjugé qu'on alimente en haut, et qu'on subit en bas^
Ils croient que si la pauvreté en ce monde est pour une part l'inévitable conséquence de l'activité et de la liberté humaine mal conduite, il est cependant un degré d'indigence sordide qu'une société chrétienne ne peut pas se résoudre à laisser subsister en son sein, et contre laquelle elle doit protester sans repos ni trêve ^.
1. Lire dans les lettres d'un Catholique, par M. Léon Gautier, le chapitre IV. Les œuvres ouvrières. (V. Palmé, 1876.)
2. Lire un admirable discours du P. Ad. Perraud, intitulé : Pauvreté et ynisère, prononcé à Paris en faveur des pauvres de Montrouge, 18(59.
Après avoir commenlé la parole du Sauveur « seniper pauperes habctis vobiscum » et montré comment l'indigence tant qu'elle n'est qu'indigence reste un fait inexpugnable au sein de la famille humaine, un fait dont on doit s'émouvoir, mais dont on ne peut méconnaître qu'il porte avec soi de très-réelles compensations, l'éloquent apôtre de la charité disait :
«...Si une telle pauvreté résultant des conditions normales delà « nature et de la société humaine, et compensant surabondamment les a maux inévitables qu'elle entraîne par ce surcroît de grandeur et d'é- « lévation morales qu'elle ajoute au travail de notre liberté et de nos « efforts, peut être dite permise et même voulue de Dieu, n'y a-t-il « pas une autre forme, ou. pour mieux dire, un excès de celte pauvreté « qui, résultant uniquement du mépris outrageux fait des lois de l'E- « vangile par les individus et par les sociétés, doit être proclamée bien « haut un mal dont personne, à moins de n'avoir ni intelligence ni cœur, « ne doit prendre son parti, parce qu'une telle pauvreté, honte et fléau « des sociétés modernes, creuse tous les jours parmi nous des abîmes « où s'engloutissent à jamais des âmes immortelles et que, par un juste
Ils croient que ce premier progrès une fois réalisé au nom d'un impérieux devoir il n'est pas interdit d'aspirer à quelque chose de meilleur encore, une sorte d'aisance relative rendue possible pour tout travailleur courageux et persévérant. Il leur semble que c'est là un des corollaires de la charité prêchée par l'Evangile : le vêtement plus chaud, la maison plus blanche, le pain plus tendre, la vieillesse mieux abritée et mieux secourue au foyer même où s'est écoulée la vie « Uuiicas, escas. » Loin de redouter pour l'ouvrier un profit augmenté de ses labeurs, et
« châtiment, elle est pour l'ordre social lui-même la plus redoutable « des menaces.
« Ceux-là, je le disais, sont pauvres, d'une pauvreté bénie par l'Évan. « gile, qui n'ont d'autre fonds assuré pour vivre que le travail de leurs " bras et la confiance en la divine Providence.
« Mais ceux qui ne trouvent pas de travail, ou qui le trouvent dans « des conditions telles qu'ils sont forcés de ruiner leur santé pour ga- « gner à grand'peine le pain de chaque jour ; ceux qui malgré ce tra- « vail dévorant ne parviennent que très- difficilement à se pourvoir des « choses indispensables, qui se consument de fatigue pour n'être qu'im- « parfaitement nourris, à peine logés et vêtus, et logés dans des de- « meures où la plupart du temps les riches ne voudraient pas mettre « leurs animaux domestiques ;
« Ceux qui, pour ne pas mourir de faim, sont obligés de s'offrir en « holocaustes à un système de travail où il n'est tenu nul compte de « leur dignité d'êtres intelligents et libres, et où l'oubli absolu de toute « préoccupation des âmes réduit des chrétiens à la condition de bêtes « de somme ;
« Ceux enfin qui n'ont d'autre ressource contre le désespoir que la <t débauche et qui vont habituellement lui demander, soit le supplé- « ment du salaire insuffisant dont leur travail est rémunéré, soit un « adoucissement passager et dégradant aux maux terribles qu'ils en- 8 durent ;
« Ceux-là, je le déclare, sont les infortunées victimes d'une pauvreté « que Dieu réprouve, parce qu'elle entraîne d'abominables conséquences, « et c'est d'une telle misère que l'Esprit saint déclare quelle est pire « que la mort " nielius est mori qiia^n indigere. »
Et tout le reste du discours était une justification de ces plaintes ardentes, faite à l'aide de documents et de statistiques fournis par des économistes français et étrangers.
raccroissement de bien être qui en sérail la suite, comme devant le détourner des pensées et des espoirs surnaturels, ils estiment qu'on ne serait jamais plus autorisé qu'alors à lui prêcher la vie à venir, et pour peu qu'aux paroles on se mit de toutes parts à joindre l'exemple, ils osent presque répondre à l'avance d'un succès de conviction produite, d'entraînemept communiqué, dont on n'a pas l'idée jusqu'à ce jour.
Voilà les deux tendances. Evidemment elles ne s'opposent pas l'une à l'autre, comme des antinomies nécessaires. Les unir et les combiner ne doit pas être impossible. Mais si l'une des deux demande à l'emporter de préférence et à marquer d'un trait distinctif l'exercice de la charité contemporaine, par les motifs que nous venons de dire, nous admettons volontiers que c'est la seconde. « Qui habet « duas tunicas, qui habet escas, det non habenti! »
Des publicains vinrent aussi à lui et lui demandèrent : « Maître que ferons-nous? » Et il leur dit : ft N'exigez rien « au delà de ce qui vous est ordonné. »
Des soldats l'interrogèrent aussi disant : « que" ferons nous?» Et il leur dit : « Ne faites point de violence ni de «fraude. Contentez-vous de votre paye. »
On peut sans inconvénient placer à la suite de ces versets douze, treize, et quatorze, le verset dix-huit qui s'y rapporte, et qui résume tout : « Ajoutant beaucoup d'autres exhortation, il évangélisait ainsi le peuple. »
De cette façon rien ne manque au tableau. Voici un prédicateur et voici une foule. « Interro gabarit eum turbœ... Evangelizabat populo. )) Le prédicateur s'acquitte si bien de son ministère que du sein de cette multitude
touchée et convertie, c'est à qui demandera ce qu'il faut faire pour arriver au salut- '•; quid faciemusl » Jean Baptiste a répondu une première fois indiquant un des devoirs les plus importants, et par là-même les plus généraux. « qui habet, det non habenti )) le devoir de la charité. De nouvelles interrogations se font entendre. On veut être mieuxinformé dans le détail et de ce qui convient à chaque situation déterminée. L'Évangile mentionne des publicains et des soldatè. « Venerunt autem et publicani... interrogabant autem et milites, w Ces gens-là devenus tout S coup ambitieux de bien vivre, avides de répondre à l'appel d'en haut, sollicitant presque avec la délicatesse de consciences timorées des renseignements précis sur le devoir : voilà qui sort déjà du commun. On peut à cette seule indication de saint Luc, juger de la puissance et des fruits de la parole du précurseur. Mais il est très-probable, d'après leverset dix-huit, que d'autres questionneurs, également empressés et sincères succèdent à ces premiers, puisqu'il est parlé de beaucoup d'autres exhortations « multa quidein et alla exhortans. » Je me représente donc qu'à la suite des publicains et des soldats, viennent des ouvriers, des mères de famille, des jeunes gens^ des vieillards, tous ceux en un mot dont une foule « turbœ » se compose. Les Pharisiens ne se montrent plus. Il n'est plus fait mention d'eux. Cela se conçoit. Us ont compris de reste le fier et hardi langage du prophète. Ils ont dû se retirer sans rien demander d'autre. A eux de faire tourner à leur profit par de loyales et généreuses réflexions les véhémences dont ils ont été l'objet, au lieu d'aggraver encore par l'iiritation intérieure et la haine, leur état déjà si compromis.
Indépendamment de cette constatation des résultats vraiment merveilleux obtenus par le précurseur, et qui donnent assez à comprendre la nature et comme l'accent
de sa prédication, deux choses me paraissent être tout à fait dignes de remarque.
A s'en tenir au texte même rapporté par saint Luc, la première est la visible dil'férence de ton qui s'y peut observer entre le commencement et la fin. Au début, de la colère, de rindignation, des analliémes ! Pas le moindre souci des précautions oratoires les plus élémentaires, rien qui prépare le rude « genimina viperarum » ; soit pour les confondre par une salutaire humiliation, soit pour annihiler du premier coup l'influence fâcheuse qu'ils pourraient exercer sur le reste de l'auditoire, le prêcheur est allé droit aux Pharisiens. Il leur a dit ce qu'on sait. Puis à la véhémence, sans transition appréciable, succède la douceur, quelque chose d'amical et de paternel. 11 n'y a qu'un instant c'étaient de terrifiantes apostrophes auxquelles on ne pouviiit rien répliquer, qu'il fallait subir en silence et tête baissée, maintenant c'est une sorte de conversation familière qui s'engage entre Jean-Baptiste et ceux qui l'écoutent. A tour de rôle chacun élève la voix pour obtenir une décision pratique, et chacun reçoit la réponse qui convient aux questions qu'il a faites. On dirait d'un vrai ' dialogue. Puisqu'ils demandent en toute droiture ce qu'ils ont à accomplir, même les publicains et les soldats, plus enchamés ce semble par leurs fonctions et leur genre de vie à des habitudes qu'il leur sera difficile de rompre, ces auditeurs sont manifestement touchés. Qu'ils aient eu ou non à prendre leur part des reproches fulminés tout d'abord, ce que prouve clairement leur attitude et leur démarche, c'est qu'ils sont bien disposés, et prêts à suivre jusqu'au bout Iheureux mouvement qui les pousse. Il ne saurait doiic plus être question de sévérité et d'indignation menaçantes, c'est la bienveillance que tout réclame. Jean- Baptiste est devenu bienveillant.
Excellenl exemple de la variété et souplesse d'accents que doit posséder celui qui évangélise ses frères ! Point d'habitude systématique, ni de parti pris dans aucun sens. De la sévérité seulement : excès. De la bienveillance toujours : excès encore. « sermo opportunus est optimus '. » Il faut user de l'une et de l'autre avec discernement.
Qu'on veuille bien l'observer, il s'agit ici non des doctrines et de la manière de présenter les doctrines, mais de l'attitude à prendre en face des personnes. 11 peut se faire qu'on doive apporter beaucoup de mansuétude à prêcher les plus dures vérités aux pécheurs endurcis, comme aussi beaucoup de vigueur, même de rigueur à prêcher les choses les plus élémentaires aux âmes d'ailleurs bien disposées. Habituellement ce sera le contraire; mais qu'on veille bien alors à ne pas dépasser la mesure. Le « genimina viperarum » a d'incroyables attraits pour certains tempéraments à qui l'agression violente paraît être une alliée obligée du zèle. Encore une fois Jean-Baptiste, comme le Sauveur, avait des lumières que le commun des hommes n'a pas. 11 lisait d'un sûr et pénétrant regard au fond de ces consciences de Pharisiens. JNous courrions risque de nous tromper, à vouloir l'imiter sur ce point, trop souvent et de trop près. Inconvénient pour inconvénient, quand nous avons l'honneur de faire œuvre d'apôtres et de presser les âmes, il vaut mieux qu'on nous reproche d'être doux, qu'irrités et acerbes. A force de tact, de prudence, de juste mesure entre les extrêmes, le meilleur encore sera d'échapper à tout reproche, je veux dire de n'en point mériter,
La seconde et fort instructive remarque qui se présente d'elle même en celte partie du discours du précurseur adressé à la foule, c'est qu'il n'y est pas parlé d'autre
i. Prov., XV, 25.
chose que de l'accomplissement du devoir d'état. « Faites de dignes fruits de pénitence » a commencé par dire Jean- Baptiste, bien haut, avec beaucoup d'insistance et de solennité. Il a donc la prétention de pousser ses auditeurs à être plus que d'honnêtes gens, à pratiquer la pénitence. On lui répond : nous y sommes décidés... Quels movens prendre? « quid faciemus'i ». C'est alors qu'au lieu de rien imposer d'exceptionnel et d'inattendu, il se contente de réclamer la parfait»;, fidélité au devoir que chaque situation privée commande. « Vous publicaiiis, ne commettez jamais la moindre exaction, vous soldais, n'abusez jamais de votre force. »
D'où l'on peut conclure qu'au jugement du précurseur une très-réelle et très-efficace manière de pratiquer la pénitence, consistait dans la complète exécution du devoir d'état, celle qui bannit sévèrement tout ce qui en serait la violation même légère, et qui de plus, au nom de la souveraine et sage^volonté de Dieu en accepte vaillamment le fardeau.
Et voilà ce que nous ferons fort bien de prêcher à notre tour, nous apôtres de ce temps : le devoir d'état, élément principal et foncier de la vraie pénitence, cela parce qu'il est chose constante, soutenue, universelle. Que dira bientôt après Jean-Baptiste, le Sauveur ? 11 dira que pour être son disciple, il faut porter la croix, et le suivre tous les jours. « quotidie ». Porter la croix, apparemment est synonyme de faire pénitence. Il faut donc tous les jours faire pénitence ; comment? « quid faciemus'! » Les mortifications disciplinaires de l'Eglise ne sont pas possibles pour tous ; pour personne elles ne sont quotidiennes, ni les épreuves que peut permettre la Providence non plus, larmes sur une tombe, rêves évanouis, amitiés trahies, formes quelconque de la douleur. Mon frère, ma sœur, en ce jour qui
8fi SAINT JEAN-BAPTISTE.
s'ouvre, au cours duquel, suivant la nette affirmation de l'Évangile vous devez faire pénitence, en attendant d'autres moyens plus solennels qui ne vous manqueront pas, soyez exactement et courageusement fidèles aux obligations que Dieu vous impose. Cela suffit.
Oh ! qui donnera de faire pénétrer dans les profondeurs de la conscience chrétienne, cette doctrine élémentaire et de transformer toute vie à ses clartés !
L'ouvrier bat le fer, fond le métal en flots de lave ardente, creuse le sillon, bâtit nos demeures, tisse nos vêtements.
Le savant pâlit sur ses livres; le soldat s'exerce au dur métier des armes.
L'ouvrière fait courir l'aiguille sous ses doigts fatigués; la mère de famille veille aux s^oins multipliés de sa maison.
Labeur universel ! universelle pénitence aussi ; satisfaction donnée par tous et toujours aux exigences de la divine justice I
Dire que pour créer sur la terre l'admirable beauté du sacrifice perpétuel, le « laus perennis » non seulement des voix mais des actes et des vies, il ne faudrait rien innover, rien ajouter, uniquement transformer ce qui est, en l'éclairant d'un plus pur rayon de foi !
Pas une goutte de sueur de plus au front des travailleurs 1
Pas un autre dévouement au cœur des mères penchées sur leurs berceaux !