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CHAPITRE DIXIÈME

Ministère public de saint Jean-Baptiste. Prédication (suite). Religion naturelle et Religion révélée.

« Qui crédit in Filium habet vitam Beternam. Qui autera iiicredulus est Filio, non videbit vitam.

(S. Joann., m, 56.)

u Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; celui qui refuse de croire ne l'a pas. » C'est le mot par lequel le précurseur achève de réprimander ses disciples, le jour où ceux-ci étonnés, froissés peut-être de voir l'empressement dont Jésus était l'objet, se permirent d'exprimer tout haut leur mécontentement : « omnes veniunl ad eum. » Nous aurons l'occasion de revenir sur le magnifique langage de Jean- Baptiste en cette circonstance mémorable. Nous y chercherons et nous y trouverons sans peine la preuve de son tendre attachement pour le Sauveur.

Pour le moment, nous nous bornons à la parole que nous venons de citer. Elle fut probablement une des dernières tombées des lèvres du précurseur avant son incarcération. Son ministère public dura si peu ! Il est donc permis d'en faire non-seulemeut la conclusion de la juste remontrance que s'étaient attirée ses disciples, mais encore la conclusion solennelle de tout son enseignement sur le Messie.

C'est comme s'il eût dit : Le Messie étant Dieu, Sauveur, Juge, le Messie étant venu d'en haut : « desursuni venit, )) le Messie ayant apporté à la terre le témoignage certain de ce qu'il a vu et entendu dans le ciel : « qiiod viditet audivit, hoc testatur, » il faut de toute nécessité croire en lui. Celui qui croit en lui fermement a la vie éternelle, s'établit dans les conditions voulues pour y atteindre à travers les ombres et les faiblesses d'ici-bas ; au contraire, celui qui ne croit pas en lui, qui le repousse, qui lui résiste, se dérobe à la vie, à ce qui est la plénitude et la consommation de la destinée humaine. Quelle que soit son intelligence, quelles que soient ses œuvres, il demeure en deçà du magnifique dessein providentiel à l'égard des créatures. 11 rejette les avances de Dieu, le don de Dieu par excellence, « donum DeL )) C'est un tort immense aujourd'hui; ce peut être un malheur irréparable demain.

Plus nous méditons cette affirmation finale de saint Jean- Baptiste, plus nous nous persuadons qu'il s'y cache une nouvelle et précieuse indication que nous ferons bien de saisir, nous apôtres et prédicateurs de ce temps. Elle nous paraît viser la religion naturelle et ceux qui pensent s'y pouvoir retrancher à l'abri de toute inquiétude comme de tout reproche.

La religion naturelle ! on en était partisan à la fin du siècle dernier avec Jean-Jacques Rousseau et l'Emile. On l'est maintenant au nom de théories nouvelles et d'autres préextes, qu'il ne faut point ignorer. La propagation et infiltration journalière des plus audacieuses erreurs jusqu'aux derniers rangs de la société contemporaine n'a pas eu seulement pour désastreux résultat d'entraîner une foule d'âmes vers les négations radicales. A force de se produii'e, ces erreurs ont de plus créé pour, les esprits résolus à s'en défendre, mais sans aller au delà, une sorte d'assu-

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rance déplorable et de funeste tranquillité. Il semble que se soustraire à la contagion tienne lieu de tout. Que de consciences de ce temps en sont là! Que d'hommes prétendent avoir trouvé la vraie solution des choses , donné une preuve irrécusable de sagesse en prenant leur place entre ce qu'ils appelleraient volontiers les extrêmes, entre les scandaleuses doctrines de certaines nouvelles écoles et le dogmatisme séculaire de l'Église ! — Ni athées, ni chrétiens, disent-ils. — Cette attitude a un nom. Elle s'appelle la religion naturelle. Le livre de M. Jules Simon en est parmi nous l'apologie la plus complète et la plus répandue.

Qu'elle se présente dans les pages habituellement brillantes et quelquefois émues du disciple de M. Cousin, ou bien sur la bouche de ceux que nous fait rencontrer chaque jour le commerce de la vie, la thèse de la religion naturelle pèche par la base. On demeure frappé de la faiblesse de l'argument général auquel elle s'appuie. A quoi se résume-t-il? à ceci : La religion naturelle est bonne. On ne le nie point. Qu'il existe une religion naturelle, l'Église l'affirme comme la philosophie et la science. Que cette religion naturelle soit déjà d'une très-grande élévation et dignité, la chose est certaine. Toutefois la question ainsi posée est mal posée. Il ne s'agit pas de savoir s'il y a une religion naturelle mais s'il n'y en a pas de révélée; si elle est bonne, mais s'il n'en est pas de meilleure. Contrairement à la sentence populaire : « le mieux est l'ennemi du bien, » en fait de religion nous sommes tenus à l'optimisme quand nous pouvons y arriver.

Nous ne saurions trop avec nos contemporains, hommes des Académies, hommes de comptoir et d'usine, ouvriers des villes, insister sur ce point capital, établir cette nécessaire distinction. L'ignorance est presque universelle; l'habitude et le parti pris de demeurer étranger à la Révélation

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désolent. La parole évangélique pourtant subsiste : « Qui crédit in Filium hahet vitam qui incredulus est Filio non videbit vitam. » Le Fils c'est par excellence le Révélateur. Aujourd'hui comme hier quiconque est en mesure de l'entendre doit l'entendre, sous peine de se dépouiller de la vie. Ne nous lassons pas de le répéter. Ne négligeons rien pour être clairs.

Voici le mode d'argumentation qu'il nous paraîtrait bon d'employer de préférence,laméthodeet la tactique tout spécialement adaptées à l'attitude prise par les advei saires, dont on pourrait user avec plus de fruit :

Bien élucider d'abord le point de départ. Qui dit religion, ainsi que le porte l'étymologie même du mot, dit un ensemble de rapports établis et maintenus entre Dieu et l'homme, pour ce dernier des croyances, des devoirs attachés aux croyances, enfin des ressources, énergies et forces intérieures qui le rendent capable de pratiquer les devoirs. Tout est là. Par conséquent, dire religion naturelle c'est dire : croyances naturelles, devoirs naturels, forces naturelles, en d'autres termes, choses qui sont en nous de par notre constitution native et notre propre nature, que nous trouvons incessamment en nous, que nous ne recevons nullement d'ailleurs. C'est ici qu'il faut essayer de faire toucher au doigt le vice du système. 11 se peut noter et caractériser d'un mot : l'insuffisance.

Insuffisance des croyances naturelles. — Dieu personnel, Dieu Créateur et Providence, l'âme libre et responsable, capable de mérite ou de démérite, l'âme immortelle, la vie future, une certaine vie future, tel est au grand complet le Credo de la religion naturelle. Voilà déjà une somme

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considérable de vérité'. Ceux qui professent ces croyances se lienut'jit sur l'échelle ascendante du vrai, fort au-dessus d'une foule d'autres qui hésitent à y souscrire ou qui les nient. Ce serait leur faire injure que de les comparer aux matérialistes, je suppose, qui, pour se soustraire au mystère de la création, se courbent sous le mystère autrement lourd, autrement sombre de l'atome éternel façonnant en d'infinis essais d'où Tinfelligence est absente, la splendeur enchantée des mondes; ou bien à ceux pour qui l'âme n'est qu'une fonction cérébrale analogue aux fonctions de l'estomac et du foie ; ou biin à ceux qui, voulant chanter le cantique de nos destinées d'outre-tombe, nous promettent gravement que nous deviendrons quelque jour rayons d'étoile, gouttes de rosée et fleurs. Oui, c'est à des distances immenses de semblables inepties que s'élèvent et que se maintiennent lus partisans convaincus de la religion naturelle.

Mais qu'ils veuillent bien écouter le raisonnement qui suit.

Depuis vingt siècles, une famille innombrable d'esprits et de cœurs, dont les exigences ne sont pas moins grandes que

1. L'Église catholique, il ne faut pas l'oublier, a toujours revendiqué pour la raison humaine l'honneur de pouvoir s'élever d'elle seule à ces premières hauteurs du vrai. Elle l'a fait notamment trois fois en ce siècle et de la plus solennelle manière. Elle a condamné Lamennais parce qu'il niait la certitude intime et personnelle, au profit du consentement universel. Elle a condamné lïautain, parce qu'il commettait la même erreur et la même injustice au proht exclusif de la Foi. Et le dernier Concile, le Concile œcuménique du Vatican, précisant les définitions antérieurement portées sur ce point important, a dit : « Sancta « Mater Ecchsia tenet et docet Deum verum omnium principium et « finem natiuali humanœ rationis lumine e rébus creatis certo « cognosci passe .

« Invisibilia cnim ipsius a crealura muncli, per ca quœ facta sunt « intellecla coitspiciunlur. (I>ome 1, -0.)

(Censtit, dogui. de lide catlioi., caput ii, de Revelatione.)

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celles qu'ils peuvent eux-mêmes ressentir, affirme qu'il est donné à l'homme non-seulement de connaître l'existence de Dieu, mais sa vie intime et propre, parce qu'il nous l'a révélée; non-seulement son œuvre visible au regard, l'admirable création, mais une autre œuvre encore, une œuvre de choix, dont les beautés ici-bas voilées d'ombres nécessaires seront l'objet de nos admirations éternelles, l'hicarnalion et toutes les surprenantes merveilles qui s'y rattachent; non-seulement la spiritualité de l'âme, mais la dignité faite aux âmes unies au médiateur de se revêtir incessamment de divin et d'infini.

Oui, des esprits tout aussi bien doués de perspicacité et de puissan(;e que n'importe quels esprits humains, s'attachent inébranlablement à ces convictions.

Voilà donc à côté des croyances purement naturelles, des croyances supérieures, plus vastes, plus hautes, plus séduisantes encore. Elles ne détruisent en aucune façon les premières ; elles s'y superposent. Celles-ci commencent où celles-là finissent.

Si V l'on prétendait qu'elles n'ont aucun fondement, il y aurait lieu de commencer par les venger de ce reproche. Jl faudrait avec tous les apologistes établir que métaphysiquemenl elles sont possibles, qu'historiquement on en peut étudier l'apparition dans le monde et le développement. Mais entre les partisans de la religion naturelle et nous, chrétiens, ce n'est point ainsi que le débat se présente. Leur unique retranchement est de dire que la religion naturelle leur suffît, que les croyances naturelles très-belles et très-nobles n'ont pas besoin d'être agrandies. A quoi nous devons invinciblement répondre : Il y a là une équivoque fâcheuse, dangereuse. Encore une fois, il ne s'agit pas de savoir si, croyant ce qu'ils croient, ils font bien, mais s'ils font tout ce que Dieu veut et attend, a le dioit de vou-

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loir et d'attendre. Si Dieu a réjiaiidu la lumière, dans la proportion de cent ou de mille, il n'est pas permis de ne l'accepter que dans la proportion de dix ou de cinquante. Nous pouvons sans inconvénient nous dérober à la clarté du soleil quand elle nous éblouit, nous ne pouvons pas fuir, sous quelque prétexte que ce soit, un seul rayon de vérité. « SU splendor Domini Dei noslrl super nos. » One la splendeur de notre Dieu soit avec nous et sur nous, c'est-à-dire, sachons, empressons-nous de savoir tout ce qu'il a daigné nous apprendre. 11 le faut. Ce n'est point là une simple convenance. C'est un droit manifeste d'un côté, et de l'autre un impérieux devoir. Et puisque toute révélation ultraralionnelle se résume au Christ, il faut croire au Christ. « Qui crédit in Filium habet vitam œternam ; qui incredulus « est Filio non videbit vitam. »

Insuffisance des devoirs naturels. — Même raisonnement pour les devoirs naturels mis en regard des devoirs chrétiens.

Les devoirs suivent les croyances. C'est pour cela que le mot, naguère encore si retentissant, de « morale indépendante » est inexact, philosophiquement parlant un mot mal fait. Les croyances naturelles indiquées tout à l'heure comportent un certain nombre de devoirs fort appréciables assurément, dont il serait à souhaiter que l'observation fût partout respectée, mais de devoirs insuffisants s'il existe un autre ordre de croyances auxquelles se rattachent d'autres obligations.

Vous qui vous soumettez vaillamment au code du devoir naturel, vous vous placez déjà très-haut dans l'honnêtelé et dans le bien. Ce sont derechef des distances immenses

qui vous séparent des contempteurs de la loi morale, et Dieu sait s'ils sont multipliés sous le soleil. Toutefois, ce que vous faites répond -il à toute l'étendue des exigences divines? Le problème se pose en ces termes, avec cette rigueur et cette netteté. Il le faut examiner. 11 y faut répondre. Entrons dans le détail ; précisons les choses par des exemples et par des faits.

L'adoration philosophique de Dieu, fille de la croyance naturelle en Dieu, est incontestablement excellente. Mais s'il existe pour l'homme un moyen de doubler, de centupler, de pousser à l'infini l'essor de sa frêle adoration privée en l'unissant aux vastes contemplations du Christ, du Christ qui, dans son intelligence humaine, porte la vision soutenue du Verbe et de la Trinité 1

Rien de beau comme la résignation philosophique quand elle est une soumission de bon aloi aux mystérieux vouloii*s de la Providence, point une parade stoïcienne, ou le dédain irrité de la vie. .Mais s'il existe une acceptation de la douleur, à la fois plus éclairée dans son principe et plus féconde dans ses actes ! Si nous pouvons donner à nos souffrances un prix supérieur en nous y accommodant volontiers comme pécheurs, en les enveloppant des mérites mêmes de la sainte victime du Calvaire, comme chrétiens!

Par élévation naturelle d'esprit, se montrer capable de détachement, ne pas tenir outre mesure aux fugitives séductions de la vie, voilà qui est bien. On y arrive malaisément; cependant on y arrive. (La poésie contemporaine fait écho dans ses plus nobles accents aux doctrines platoniciennes.

« Je ne veux pas d'un monde où tout chanse, où tout passe,

« Où, jusqu'au souvenir, tout s'use, tout s'efface,

« Où tout est fugitif, périssable, incertain,

« Où le jour du bonheur n'a pas de lendemain. »

(Lamartine, Médit, poét.)

SAINT .lEAr-BAPTISTE. 15".

C'est TéttM'iK'llo môlanrolio do ràmc Immaine affamée de félicité durablo ot qui ne la trouve nulle part au milieu des couites joies d'ici-bas. Mais, si pour nous élever, qui que nous soyons, au-dessus du temps présent et des désenchantements nés (le sa cruelle insuffisance, il existe un sûr espoir ! Si par delà les années et les jours rapides de nos existences à moitié parcourues, l'aube de la vie éternelle déjà se lève à nos regards, soutient nos pas, anime nos courages! Si la grande parole de Jésus-Christ: « 0 père, je veux qu'ils viennent là où je suis moi-même, » ouvre au plus humble fils de l'Évangile un horizon de lumière et de foi!

Philanthropie, dit-on ! naturelle commisération du cœur humain, pour la souffrance humaine, mouvement spontané qui nous fait nous pencher sur nos semblables au nom des communes lois de la vie, au nom des mêmes berceaux et des mêmes tombes! J'accepte l'idée et le mot; je leur prête un instant la plus entière efficacité. Mais, si tout à côté de cette inspiration louable et des devoirs qui en découlent, il se rencontre une inspiration meillenie encore, plus éclairée et plus féconde, la charité! la charité, l'amour du prochain né de la surnaturelle estime des destinées de son àme, du souvenir et des exemples de Jésus-Christ! la charité, qui doit faire jaillir du cœur chrétien non-seulement la bienveillance et la commisération, et de ses mains faire tomber un peu d'or, mais le pousser au don ;.:énéreux de lui-même ! la cliarité, mère de ces milliers de vocations héroïques qu'il faut être aveugle pour ne pas voir et prodigieusement dénaturé pour ne pis admirer.

Ainsi partout voyons-nous correspondre au devoir purement naturel des obligations plus élevées, venues des lèvres et du cœur de Noire-Seigneur Jésus-Christ, et composant l'enseignement le plus pratique et le plus élémentaire de l'Évangile.

Qu'allez-vous dire, vous, partisans de la religion naturelle?

que votre morale est bonne, que vos vies sont honnêtes, qu'elles échappent au vulgaire entraînement et abaissement des vies communes! Soit. Cela proiive-t-il que vous obéissiez suffisamment à Dieu, à supposer que Dieu exige et commande davantage? Évidemment non.

Prétendez-vous qu'il soit loisible à une créature de poser ses préférences en face des préférences connues de Dieu, de traiter en quelque sorte d'égal à égal avec Lui, de méconnaître le grand et fondamental précepte de sa dépendance envers Lui? Non encore. Croyez-vous enfin qu'il n'y ait aucun inconvénient ni péril à se tenir volontairement ainsi en dehors de ce qui peut être l'ordre divinement établi? Toujours non.

C'est pourquoi vous ferez bien de réfléchir une fois de plus sur le mot considérable du Précurseur :

K Celui qui refuse de croire au Fils ne s'achemine pas vers la vie, marche au rebours de la vie. » Qui incredulus est Filio, non hahehit vitam. )>

Insuffisance des ressources naturelles. — Poursuivons cette étude des insuffisances de la religion naturelle. Les croyances engendrent les devoirs ; les devoirs une fois connus, il reste à les remplir. C'est là le plus important; c'est aussi le plus difficile : « Hic opus, hic lahor. » il est besoin pour y réussir d'énergies intérieures très-constantes, très-soulenues.

Parmi les ressources que vantent et préconisent nos contemporains, il en est deux surtout dont ils attendent des merveilles.

La première est ce qu'ils appellent pompeusement le respect de soi, en langage plus simple et plus beau, Vhonneur.

A Dieu ne plaise que nous rabaissions de parti-pris ce magnifique sentiment, cette force exquise de la conscience

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liumaine, que pour rehausser le christianisme nous nous montrions injustes et ingrats à l'égard des vertus naturelles. Mais encore faut-il s'entendre et ne pas subir plus que de raison le prestige dos mots.

Le respect de soi ! l'honneur ! avouons d'abord que rien n'est moins précis que cette expression séduisante. Où commence le respect de soi rigoureux ? Entie quelles limites exactes se renferme l'honneur? Sur tous les points de la vie pratique, et particulièrement sur certains points délicats, deux hommes se font-ils de l'honneur, de ses exigences, de l'oblij^ation de les respecter, une idée absolument semblable? La part subjective des appréciations n'est-elle point forcément très-grande en pareil cas? Gomment, en outre, ne pas remarquer que, IVit-il invariablement le même pour tous, l'honneur reste une inspiration du devoir, une indication de ce qu'il faut éviter ou faire, mais par lui-même et d^ lui seul ne crée pas dans l'âme l'énergie des résistances ou des actes. Ma conscience éclairée par le sentiment de l'honneur aura beau me dicter ses arrêts, si ma passion au même instant se dresse à rencontre, je risque fort de ne les point suiwe et d'être vaincu. L'honneur montre le but; c'est quelque chose. Il ne donne pas la force. C'est de force surtout que nous avons besoin.

La seconde ressource dont on nous parle avec éloges est le respect cV autrui. L'appellerons-nous ici du nom presque barbare qu'on a ciu devoir lui donner « V Altruisme ). ? C'est une nuance de la philanthropie, une nuance assez marquée. La philanthropie a pour principal élément un sentiment, de compassion éveillé par le spectacle de la souffrance humaine. L'Altruisme fait peu de cas des émotions sensibles, il leur reproche d'être trop mobiles, il vise à quelque chose de plus soutenu et de plus régulier. Il entend être la froide mais inflexible notion des droits créés à chacun de nos semblables par sa dignité personnelle.

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Même embarras et mêmes questions que tout à l'heure. Qui tracera les vraies frontières du respect d'autrui? surtout qui rendra ses partisans capables d'en suivre toujours les inspirations? Altruisme, dites-vous, propension naturelle à respecter le prochain et ses droits. Égoïsme, suis-je autorisé à répondre, propension plus naturelle encore à céder aux réclamations de l'amour-propre, de l'intérêt propre, du caprice propre sans nul souci efficace des revendications du prochain. L'un des deux mots est plus ancien que l'autre dans la langue, malheureusement aussi par l'incessante expérience de ce qu'd veut dire, plus intelligible à tous.

Telle est la double ressource dont il suffirait de s'armer, au dire de quelques-uns aujourd'hui, pour être à la hauteur de n'importe quel devoir.

Hélas ! dans le vrai qu'il y a là peu de secours ! Qu'il y en a peu dans les ressources naturelles quelles qu'elles soient, même groupées et ramassées en faisceau ! Quand la théologie catholique enseigne qu'avec les seules forces qui sont en nous, nous ne pouvons pas toujours être fidèles à toutes les injonctions de la loi naturelle, elle ne fait qu'énoncer une vérité d'expérience absolument indubitable. Que sera-ce donc si l'Évangile a surajouté quelque chose aux prescriptions du code naturel, poussé plus loin les délicatesses et les exigences du devoir, imposé par exemple de porter la croix incessamment , commandé l'amour même de l'ennemi, défendu même le regard furtif, même le plus rapide désir où passerait l'ombre du mal? Évidemment ni respect de soi, ni respect d'autrui, ni quoi que ceeoit d'humain n'a chance de suffire. Entre le but à atteindre et les moyens offerts, il n'y a pas proportion.

Existe-t-il des moyens supérieurs plus efficaces, pins propres à produire cette grande beauté du plein devoir pleinement rempli ?

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Oui, d'après l'enseignement chrétien et catholique.

Ces moyens, ce sont la prière et les sacrements, et parmi tous les sacrements l'Eucharistie, c'est-à-dire la directe et immanente assistance du Christ en nous, au plus intime de noire être, l'étal magnifique dans lequel nous nous trouvons d'agir de concert avec Lui, Lui de concert avec nous ; la réalisation splendide de cette parole tomliée de ses lèvres et que jamais bouche d'homme n'eût osé prononcer :

« Quand vous serez accablés, chargés, abattus; insuffi- « sauts au rude labeur de la vertu quotidienne, venez, je « vous referai. Venile..., ego reficiani vos. »

Une seule chose peut raisonnablement dispenser un homme sérieux, ami du devoir, d'user de ces admirables secours : c'est de ne pas y croire.

Une seule chose peut l'autoriser à ne pas y croire : c'est de tenir pour certain et démontré après examen loyal, que ce sont là pures illusions ou mensonges.

Répétons-le, les partisans de la Religion naturelle ne vont pas à ces extrémités. Ils restent où ils sont par le motif qu'il ne leur manque rien. Ils s'exposent de la sorte à ce qu'on les pousse et presse davantage.

Il leur faut dire en résumé : Votre attitude n'est pas tenable. Prouvez péremptoirement que le christianisme est faux, ou ne refusez pas de parti pris d'en accepter les dogmes, les lois et les secours, sous le prétexte que ce que vous avez suffit.

A tout le moins il peut se faire que vous ayez tort, et que le mot terrible du précurseur à ceux qui ne croient pas au Fils, (( Qui incredulus estFilio, » vous menace.

« Ira Dei manet super eum, d ils devront s'atlendre à la colère de Dieu !

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