‹ Saint Jean-BaptisteChapitre 67 sur 99 · S. .loann., III, xxvi, xxxi · texte numérisé non relu

S. .loann., III, xxvi, xxxi

dont personne jusque-là n'a rien appris? « qui était avec vous » ; il n'y a pas « avecqui vous étiez, » ce qui eût déplacé les situations en faveur du Messie, mais « qui était avec vous, w Le Précurseur occupe de droit le premier rang. On est avec lui. 11 n'est pas, lui, avec d'autres. « Celui que vous avez honoré de votre témoignage. » Il vous doit tout. C'est vous qui, par bienveillance, l'avez révélé à la foule. Sans vous il n'eût jamais attiré les regards ni l'attention de qui que ce soit.... Eh bien! celui-là, négligeant les plus

émentaires convenances, s'enhardit à faire ce que vous faites. 11 baptise lui aussi, et tout le monde va à lui.

Le réquisitoire est complet. Les récriminations pourraient se prolonger davantage. Mais à ciuoi bon"? Elles perdraient à plus de développements. Le trait final est bien choisi. Dans sa concision il résume tout.

Une si extrême mauvaise humeur n'est-elle inspirée aux disciples de Jean-Bnpliste que par l'ardente affection qu'ils lui ont vouée, parla peine sincère qu'ils ressentent à voir son inlluence pour le bien partagée ou compromise? On voudrait le croire. Rien ne prouve malheureusement que les alarmes de leur tendresse et de leur zèle ne se mélangent point de considérations intéressées. Tout disciples qu'ils soient, ils n'entendraient pas qu'on les confondît avec le vulgaire. La célébrité de celui près duquel ils vivent rejaillit sur eux. Ce qui le menace les menace. Ils n'en sauraient convenir ouvertement, mais quelque chose dans l'amerlume de leur langage trahit ce souci. On devine qu'ils ne défendent pas uniquement leur maître. Leur émotion a des sous-entendus.

Hélas ! il faut bien le confesser, c'est là une des subtilités infinies du pauvre amour-propre que de se donner ainsi le change à lui-même, et d'envelopper de prétextes honorables ses préoccupations privées ! Que d'hommes, le

sachant ou non, à l'aide de ce misérable subterfuge, oui tous les emportements de la jalousie, toutes les àprelés de l'orgueil! A les croire, il ne serait nullement question de leurs personnes. Que leur veut-on? Ils ne parlent et n'agissent que par attachement au maître dont ils sont les .disciples, par fidélité filiale à la communauté dont ils sont les membres! Observez de plus près. Vous aurez la tristesse, en écartant les voiles, de découvrir une fois de plus l'égoïsme et toutes ses laideurs !

Jean leur répondit : « Nul ne peut rien recevoir que ce que lui donne le ciel ».

La belle sérénité! et quel enseignement déjà qu'un tel calme au milieu de cette agitation bruyante, de ce tumultueux empressement! Si Ton a prétendu émouvoir le Précurseur, le troubler, lui faire partager des appréhensions en apparence fondées , on doit comprendre qu'on s'est trompé étrangement. « Le Messie baptise et tout le monde va à lui! Pourquoi pas? Je risque de voir diminuer le nombre de ceux qui venaient à ma prédication et à mon baptême! où est le dommage? Cliacun ici-bas remplit sa mission, mission dont une sagesse suprême marque à son gré les limites. L'important n'est pas de faire beaucoup, mais de faire ce qui est fixé par le dessein providentiel. Ma tâche s'achève ; la tâche de Jésus commence. Tout est bien.

« Vous me parlez de mon témoignage en sa faveur, du crédit et de la notoriété qu'il y a puisés. Vous vous condamnez vous-mêmes. Je vous renvoie précisément à ce témoignage dont vous feignez d'oublier le sens. Q'ai-je dit, sinon qu'il était, lui, le Messie, que j'étais, moi, seulement envoyé pour lui préparer les voies? L'événement

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justifie l'annonce que j'en ai faite. L'unique conclusion que vous puissiez tirer de ce qui arrive, c'est que la foule en allant à lui de préférence me donne raison; et, si j'ai raison, vous devez me croire. »

Jus')ue-là c'est la réplique contenue, calme et didactique. Mais, à mesure qu'il parle, le Piécurseur s'anime. On a tenté d'éveiller en lui, contre Jésus, une inquiète et ombrageuse suscefitibilité. Y songe-t-on? Ce qu'il appelle de ses vœux les plus ardents, comme l'accomplissement de l'ordre, c'est ce triomphe même qu'on ose lui présenter sous les couleurs d'une chose fâcheuse et menaçante! Il faut que toute méprise cesse. Il vient de s'en expliquer fort nettement déjà, il va le redire encore, d'une plus expressive façon :

« L'époux est celui qui possède l'épouse. H n'y en a qu'un. Les autres sont les amis ou les serviteurs. L'ami de l'époux se lient prés de lui, dans la fête et l'allégresse des noces. Il jouit, de son bonheur ». Ingénieuse comparaison, douce poésie deux fois gracieuse et touchante sur les lèvres austères du Précurseur! Cela veut dire : « Le Messie est le divin époux de la nature humaine '. C'est pour contracter cette alliance qu'il paraît dans l'ombre et l'ii^firmité de la chair mortelle. Voici les premières réalisalions visibles du saint mystère, l'aube naissante de l'hymen éternel du Verbe avec les âmes reconquises. Cette foule qui se presse aux appels de Jésus commence d'accomplir le grand œuvre. Et vous demanderiez que j'en eusse quelque ombrage ou peine! Bien au contraire j'en ai des transports de joie. Si vos yeux et vos cœurs n'étaient pas pesamment fermés, vous les partageriez. En vérité, je \ous le dis, voyant ce que je vois, entendant le premier échange

\. S. Mattti., XXII, 2 ; Corintli., xi, 2; Ephes., v. 25, 27.

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d'amour entre le Verbe fait cbair et les créatures, je suis heureux. Mes espoirs jusque-là difl'éi'és se remplissent. Mon allégresse déborde. » « Hoc gaudium meum impletum est. »

« Vos appréciations donc pèchent par la base. Ce qui est dans l'ordre, le savez-vous? C'est que le Messie t;randisse. Ce qui est dans l'ordre, le savez-vous encore? C'est que je sois amoindri. Jusqu'à ce jour les alteiilions se sont tournées de mon côté, comme les regards des hommes au milieu de la nuit se tournent vers hs clartés blanchissantes de l'aurore, mais une fois l'astre paru sur l'horizon, nul ne regrette plus les faibles lueurs du matin. De même aujourd'hui, le Messie se révélant au monde par les premiers attrails de sa dodrine, le premier éclat de ses miracles, on ne doit plus aller au précurseur ni s'attacher opiniâlrénient à lui. « Oportet illum crescere, me antem minui. » Ce n'est point là seulemei:t chose convenante et bienséante, c'est chose nécessaire. L'ordre et la vérité sont à ce pri.K. u Oportet. » « Il faut ^ ! »

1. Il conviendrait de citer encore ici Eossuet : XXIY" sem., Élév. sur les mystères, IX° (leva lion. ISous emprunterons à l'abbé Perreyve une pajre élevée et touchante moins connue peut-être que les grands accents je l'évêque de Menux. Elle est extraite de ses œuvres posthumes : Méditations sur l'Évangile de saint Jean, iv.

« Il faut que Lui grandisse et que je décroisse Grande parole

'( de Jean ; l'une des plus fécondes en applications morales de celles

« qui se trouvent dans l'Évangile! C'est le vrai cri de 1 adoration et de

« l'inoiir! Lui! Lui seul! Lui pour grandir, s'accroître, régner; moi

« son serviteur indigne, pour m'iffacer de plus en plus et disparaître

v( devant l'adorable Ji;iitre des âuie.s.

« Quand saint Jean prononce cette parole, il est le fidèle représen-

« tant de tous les njaîtres aniques qui devaient céder le pas à Jésus.

' Et non-seulement des maîties en l.sraël, des propliéies, des lévites,

« de la syniigogue, n ais encore des maîtres parmi les nations, de tous

« les sacerdoces anciens, de tous les prêtres, de tous les sages, d^

tous les philosophes qui ont trouvé dans le Christ Celui dont il

Et c'est alors que Jean-Baptisfe réitère sa déclaration décisive, comme pour en finir avec ce qui resterait encore d'hésitation et d'incertitude. « Celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous! Celui qui vient du ciel est plus grand que tous ! Qui desursum venit , qui de cœlo venit, super omnes est. « Jésus est Dieu; il n'est, lui, qu'un homme. Voilà le dernier mot des situations réciproques. Pour lui précurseur l'éblouissante indication du devoir est là.

« symbolisaient la divine figure au milieu des ombres mêmesde « l'erreur. Oui, parlez, ô prophète ! parle, ô voix du désert ! Dis à tous « que le moment est venu où ce qui a enseigné et dirigé l'humanité « doit s'amoindrir et disparaître devant le Roi éternel des cœurs, et le <- Docteur de la vérité. Au moment où lu parles ainsi, Moïse parle avec I toi, et ce grand Législateur du peuple de Dieu reconnaît qu'une loi « plus sainte a paru! Aaron parle avec toi, et proclame qu'un sacer- « doce plus sacré va se lever autour d'un autel plus pur! David parle K avec toi et proteste que sa couronne s'abaisse devant la couronne du « Roi nouveau! Isaïe parle avec toi, et déclare que ce n'est plus le a temps de décrire l'avenir à travers les omljres prophétiques, puisque « le Désiré des nations a commencé de paraître.... Mais que dis-je? " Socrate et Platon parlent avec toi, et je crois entendre tomber des " lèvres de ce beau génie, qui tant de l'ois semble avoir presque atteint " le sommet des vérités éternelles, cette parole qui termine toutes les ' recherches : « Les voilà ! c'est Lui! Voyez-le dans sa douce et austère « beauté. C'est celui-là que je cherchais ! C'est celui-là que j'ai rêvé << sous les platanes de l'Académie; maintenant qu'il est venu, mes « chers disciples, oubliez-moi et ne voyez que Lui, car je vous le dis en « vérité : Il faut que Lui grandisse dans vos âmes et que je dispan raisse. »

« Mais s'il est possible d'appliquer cette parole aux maîtres et aux ' sages de l'antiquité païenne, que sera-ce des chrétiens, et de quel « accent, avec quelle profondeur d'humilité, d'adoration et d'amour, M devr(int-ils prononcer la parole de Jean ; « Il faut qu'il grandisse el

(]ue je décroisse ! 0 parole que je veux pour ma part graver dans « mon cœur,et que je vous demande, ô Jésus! de rendre ineffaçable. » [Méditations sur les Saints Ordres, 5* partie.)

Lire également un très-beau commentaire de cette parole du Précurseur dans les œuvres posthumes du P. Gratry : Méditations sur l'Évangile de saint Jean, dixième méditation.

On pourrait penser qu'à partir de ce moment, et pour peu qu'ils aient prêté l'oreille à ce langage, les disciples do .loaii-Iîaptislo vont modifier leur opinion. Kh bien, non! Ils ne seront pas convaincus. Ils conserveront encore je ne sais quelle arrière -pensée que leur maître égare ou suspend à dessein leurs jugements. La preuve en est dans la nécessité où se trouvera bientôt le Précurseur, peut-être à la veille de mourir, de les envoyer vers Jésus, afin de leur donner une occasion définitive de voir et d'entendre des choses qui achèvent de les persuader.

C'est une des leçons les plus achevées qui se puisse offrir d'abnégation sincère, d'absolu désintéressement, d'humilité parfaite, que la scène évangélique dont nous venons d'étudier le détail. Jean-Baptiste pousse l'oubli de luimême aux dernières limites. Il en a la passion.

Comme on discerne aisément pourquoi ! Cette âme en somme ne présente rien d'insolite ni qui déroute les observations communes. L'élévation où elle se place, la beauté qu'elle réalise, ne sont point une énigme. A vrai dire, elle ne fait que suivre l'essor ordinaire aux nobles âmes.

D'où vient que l'artiste véritablement digne de ce nom n"a qu'une ambition, qu'un tourment : exprimer quelque chose des visions enchantées qui l'obsèdent, dût-il ne recueillir aucune admiration ni récompense humaine? D'où vient que le vrai savant, à la poursuite du problème qui le captive, s'absoibe en ses ardentes recherches, plus épris mille fois des vérités à découvrir que de l'honneur dont il s'environnera, s'il les découvre? Que le héros au moment où il s'élance sur la brèche pour mourir n'a pas

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le loisir de mesurer le danger qu'il affronte, ni de savourer la gloire qui l'attend? Que la mère de famille, au milieu des saintes tâches qui nuit et jour l'accablent, n'a pas même besoin d'un regard de félicitation ou d'encouragement? Multipliez les exemples, ce sera la même question toujours, et la réponse, la voici :

Le héros, le savant, l'artiste, la niére de famille, s'oublient eux-mêmes, naturellement, sans effort, parce que tout leur être, des sommets aux profondeurs, est sous la domination puissante d'une idée qui les guide, d'un sentiment qui les animi'. Les facultés humaines oscillent entre des impulsions et attractions contraires. Quand elles se trouvent être énergiquement tendues et appliquées d'un côté, elles ne sauraient se porter ailleurs. Quand elles s'élancent à la vérité, à la beauté, à l'honneur, à l'amour, surtout à l'amour, elles sont garanties contre le danger de se replier sur elles-mêmes et de s'incliiier à de moins nobles objets. L'orientation générale de la vie change alors. Au lieu de descendre, la vie monte. Au lieu de l'égoïsme et de l'orgueil, vous avez devant vous le désintéressement et l'humilité.

Oui, une idée dominatrice, un sentiment ardent, voilà de quoi soustraire une âme aux étroites préoccupations d'elle même. C'est la loi.

Le Précurseur en est là. A Dieu ne plaise que, méconnaissant l'action de la <.aâce, nous assimilions à un phénomène naturel ce qui s'accomplit en lui d'achevé, d'incomparablement parfait! Mais la grâce ne détruit pas la nature, et la perfection même où il s'élève se ramène et se résume aux èlémenis que nous venons de dire.

Éclairé de lumières exceptionnelles, il a ce qu'on pourrait nommer « l'évidence du Messie » ; il le voit, le contemple dans une inexprimable splendeur de beauté. 11 sait

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qu'il psl Dieu voilé sons les ombros de la nature humaine, qu'il apporte au inonde le salut, la vérité el la vie, que son œuvre magnifique est le grand événement du temps et de l'élcrnilé, que concourir à en établir le succès est la plus haute destinée où puisse prétendre une créature. Il sait ces choses ; il n'a d'autre pensée, rêve et désir, que de les révéler!

Puis, il aime!... Vous entendez bien sa confidence discrète : il s'appelle l'ami de l'époux; tellement l'ann', qu'il lui suffit de se tenir près de lui, d'entendre le biuit de sa voix, et de jouir de son bonheur. Oui, ce rude pénitent, ce sévère prophète, ce prédicateur dont l'aspect intimide et qu'on jugerait nicapable de tendresse, Jean-Baptiste aime teu'irement. Toutes les puissances affectives, toutes les forces viiginales de son cœur se sont concentréfs sur le Messie. Qui dira jamais jusqu'où se porta son mystérieux amour?

Je ne m'étonne plus dés lors de sa promptitude à repousser la confusion que la foule et le sanhédrin veulent faire de sa [ ersonne avec la personne du Christ, de la vivacité et presque indignation qu'il met à s'en défendre. Je m'explique sans peine que les propos des disciples glissent sur sou âme comme une eau coulante, sans y pénétrer. Je m'explique celte générosité merveilleuse dont nous parlerons bientôt, qui le porte à se d'tacher même de ceux qui lui sont le plus sincèrement unis pour les donner « à l'Agneau de Dieu qui passe ». Il aime !

« Si quis amat, novit qu'ul hœc voxclamel^ )). Ne savonsnous point tous que l'humilité, la vraie humilité, celle qui pousse au sincère oubli de soi-même, cesse paifois d'être difficile el coûteuse? Quand donc? Quand à l'admiration

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