‹ Saint Jean-BaptisteChapitre 81 sur 99 · s. Luc VII, 16, 25; S. MaUh. xi · texte numérisé non relu

s. Luc VII, 16, 25; S. MaUh. xi

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certaine influence dont pont-ètrc il fut sorti d'excellents résultais, sans l'inlervenlion et l'acharnement de la passion féminine que l'on connaît. « Ilerodes custodiebat eum, et audito eo mulla faciebat, et libenter eum aitdiebal. »

D'autre part, les faits qui suivent le prouvent : il était libre de recevoir ses disciples et de s'entretenir avec eux.

Libre de recevoir ses disciples... mais en fin de compte prisonnier, arraché violemment à son ministère public, à son apostolat. On se demande ce que doit souffrir cet homme de trente ans, ardent et enthousiaste, ce qu'il éprouve d'un tel changement de situation, de tant d'inaction et de silence succédant tout d'un coup à tant d'activité féconde et bénie. Ne se repent-il pas d'avoir tenu le langage qu'il a tenu? Etait-il donc obligé d'élever la voix et de provoquer ainsi de dangereuses colères ? Ne pouvait-il pas fermer les yeux ? Lors même qu'il ne l'eût point ouvertement flétri, personne ne l'eût suspecté de transiger avec le crime. Sa sainteté notoire suffisait à le garantir contre le moindre soupçon. Pourquoi s'être jeté dans cette affaire véreuse, au risque presque certain, d'y compromettre son œuvre naissante, sa belle œuvre couronnée jusque là de succès ? S'il ne s'était agi que de lui-même, de son repos, de son bien-être, de sa vie; soit ! Mais sa mission? Fallait-il ainsi briser le cours d'une destinée à laquelle semblaient être promises les plus grandes influences en faveur du bien?

Humainement parlant de tels regrets, ou tout au moins de telles inquiétudes et perplexités n'auraient eu rien que de fort légitime. Il faut reconnaître toutefois qu'il ne s'en rencontre pas trace dans le récit évangélique. Tout entier au sentiment du devoir accompli, le précurseur accepte sans la plus légère hésitation le rôle nouveau que lui mar-

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que la Providence. Point de retour mélancolique sur le passé; nulle expression de tristesse au souvenir de ses prédications et de son baptême du Jourdain. 11 s'est trop bien montré jusqu'ici l'homme du désintéressement, l'homme qui s'oublie et qui s'efface pour se permettre une plainte ou s'attarder en d'inutiles regrets. Certes, il a cent fois raison. L'obéissance prompte et généreuse aux indications d'en haut, est encore la meilleure sagesse, et c'est à elle que les vies les plus fructueuses doivent leur fécondité.

Recueillons, en passant, la très-utile leçon que nous donne une fois de plus le précurseur. Il est bien entendu qu'un prêtre digne de son nom et de sa vocation ne peut pas hésiter même un instant dans l'accomplissement courageux de son devoir, par la seule crainte des irritations et vengeances qu'il s'expose à provoquer. Ouand il se présente de cette façon, le danger de faillir aux obligations d'état est surmonté par avance. 11 n'y a que des âmes abaissées, indignes, pour redouter le conflit de la conscience avec l'intérêt proprement dit, tels que seraient le repos et la sécurité. Mais il peut arriver, et il arrive souvent qu'une démarche, une attitude, une parole, un « non licet )) aient pour conséquence possible de paralyser, même d'annuler la facilité extérieure du bien. Si l'on agit suivant l'inspiralion qu'on croit être la meilleure, à partir d'un moment fort aisé à prévoir, les conditions à l'aide desquelles on obtenait précédemment d'heureux résultats, seront changées. La route s'encombrera d'obstacles, des entraves se dresseront partout où se trouvaient des libertés, peut-être en sera-t-on réduit à une sorte d'impuissance universelle d'agir. Assurément, rien de plus délicat que de semblables conjonctures. 11 y faut apporter beaucoup de prudence. On a grand besoin de se tenir en garde contre toute ardeur naturelle et toute précipitation. Mais, si

après mûr examen il est avéré que la conscience parle et commande, les appréhensions même fondées ne sauraient plus être entendues. La circonspection cesserait d'être vertu pour devenir faiblesse et lâcheté.

Lisons l'histoire : nous y verrons que chacune des revendications solennelles de la vérité et du bien entraîne avec soi d'apparents désastres, mais qu'en somme au prix de la vérité défendue et du bien vengé, ces désastres comptent peu. Lorsqu'elle analhématisait Arius, Nestorius, Eutychès, l'Église n'ignorait pas qu'elle allait entraver du fond de l'Orient jusque dans les' Gaules l'essor du christianisme naissant. Le h non licet » formidable qu'elle opposait aux grands hérésiarques troublait à coup sûr la paix du monde et compromettait l'avenir. Le silence eût-il donc mieux valu? que serait aujourd'hui le CreJo catholique, si le premier dogme en avait été arraché et foulé aux pieds il y à quinze siècles, sans retentissante protestation? Quand les papes du moyen âge tenaient tête aux souverains, princes et barons corrompus, que lassait la morale sévère de l'Évangile, ils devaient s'attendre à de furieuses colères pleines de menaces et de perturbations. Ils n'hésitaient pas cependant. Ils ne pouvaient pas hésiter.

Supposons en face d'Ilérode et de sa complice, un précurseur bénin qui détourne les yeux et qui se tait ; on le laisse à ses fonctions. Il continue de prêcher et de baptiser. Un nombre de disciples double ou triple s'empresse à l'entendre. Qui se permettra de dire que ces avantages, même admis sans conteste, l'eussent emporté sur le seul cri d'indignation et de condamnation poussé devant le mal, et dont l'écho depuis deux mille ans retentit dans la conscience humaine ou pour la préserver, ou pour la ramener au repentir? Des deux formes d'influence en faveur du bien dont était susceptible la destinée de Jean-Baptiste qui

voudra prétendre que la seconde, celle que nous savons, toute réduite et amoindrie qu'elle paraisse, ne l'emporte pas sur la première, et de beaucoup?

En dépit des inconvénients qui pourraient surgir, malgré les appréhensions que nous devrions concevoir d'un ministère gêné plus tard et compromis, nous parlerons donc, nous protesterons, nous accuserons et condamnerons, nous ferons à notre tour éclater le « non licet )) toutes les fois que notre conscience, interrogée dans les profondeurs, nous le conseillera.

Et nous abandonnerons à Dieu le soin de l'avenir !

L'ambassade des disciples de Jean-Baptiste au Sauveur, se place ici.

Il faut se rappeler que les disciples du précurseur épris de sa vie austère, de son caractère élevé, de son grand langage, lui étaient singulièrement attachés et dévoués. On devine même qu'ils ne supportaient pas sans un certain malaise grandissant, ce qui de jour en jour se disait de plus merveilleux sur Jésus. Ils se tenaient en quelque sorte aux aguets des nouvelles récentes, ils s'empressaient de les rapporter à leur maître captif, comme pour l'avertir du danger que courait sa propre réputation.

Saint Luc, chap. Vlll, 17, 18, en donne la preuve manifeste. La résurrection du lils de la veuve de Naïm, venait d'avoir dans toute la Judée un retentissement immense. Les foules émerveillées proclamaient qu'un grand prophète se montrait au monde et que Dieu visitait de nouveau sou peuple. Aussi que font les disciples de Jean-Baptiste? Ils se hâtent de venir l'informer, k Nuatiaveriuil Joaniii disci-

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pull ejus de omiiibus hls. » La brièveté, le laconisme de ce verset ne laissent aiicini doute sur les dispositions d'espr-t et de cœur de ces amis trop jaloux de la gloire de leur maître. Evidemment il y a dans leur empressement, plus accentué que jamais, une arrière pensée contre Jésus.

C'est donc ainsi que même l'amitié, cette chose si bienfaisante quand elle est sincère, précisément parce qu'elle est sincère, peut devenir dangereuse. Si le précurseur n'eût pas été fortifié d'avance contre ces périls par une lumière supérieure et par un tendre amour, que fût-il advenu ? il avait bien dit « oportet illum crescere, me autem minin ». Mais les différences entre les deux situations ne s'accenluaient-elles pas outre mesure ? Lui Jean-Baptiste, emprisonné, réduit au silence ! Et Jésus en possession d'un prestige croissant, d'une notoriété bientôt universelle ! Ne semblait-il pas légitime, que sans aller jusqu'à se plaindre, le précurseur acceptât volontiers les condoléances de ses disciples, et se fit de leurs sympathies une sorte de compensation? Non. Ce qui arrive lui est cher à tous égards. Et alors quelle explication tiouverde cette ambassade vers Jésus qu'il organise immédiatement, après avoir reçu la nouvelle de la résurrection du jeune homme de Naïm et du bruit qu'elle soulevait dans toute la Judée?

« Etfonvocavit duos de discipidi^ suis Joannes et misit ad Jesum dicens : tu es cpd venturus es an alium exspeclamiis ? ))

Celle-ci qui est très-simple :

Jean-Baptiste qui, malgré son insistance à s'effacer devant Jésus, à l'exalter dans l'estime de ses propres disciples, voit que ces derniers ne se décident point à le croire et persévèrent dans leur préférence obstinée pour lui, s'alarme de leur altitude à l'occasion du récent miracle. Il s'alarme d'autant plus qu'il peut déjà pressentir l'issue de son eni-

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prisonnement. S'il est mis à mort que deviendront ses trop fidèles amis? Au nom même de cette fidélité excessive dont ils se feront un point d'honneur, n'entreprendront-iis pas de résister ouvertement à celui (|u'ils doivent entourer d'obéissance et d'affection mille fois plus que lui-même? Ne serait-il pas opportun dès lors de leur procurer l'avantage d'une entrevue directe avec le Sauveur, d'une constatation immédiate, entraînante, irrésistible de sa mission divine, de sa divinité? La question qu'il met sur leurs lèvres est décisive, elle ne laisse place à aucune équivoque, à aucun subterfuge, et la réponse qu'elle provoquera, ne manquera pas de jeter dans ces cœurs dévoués, mais étroits, une clarté victorieuse.

Ils partent. Jean-Baptiste n'a pas besoin de les y inviter deux fois, tant ils sont pressés de satisfaire leur curiosité intjuiète et ombrageuse. Quand ils sont parvenus à l'endroit où Jésus se trouve, ils ne mettent pas longtemps à l'aborder et à s'acquitter de leur mission. L'affaire leur est à cœur.

Comme l'interprétation à donner de cette conduite du précurseur est de la plus haute importance, on nous permettra de corroborer ce que nous venons de dire par de meilleures autorités.

« On a beaucoup raisonné sur ce fait, écrit M^ l'Abbé Bûugaud, qui déprime abord semble en effet singulier. Les uns y ont vu dans la vie du Précurseur une heure de défaillance. Son regard se serait troublé au fond de sa prison, et il n'aurait plus su que penser de ce personnage extraordinaire, que du reste il n'avait aperçu que deux foisi. D'au-

1. M. Renan, on doit s'y attendre, ne paraît pas même supposer que l'on puisse douter de ceUe explication. Le Précurseur, n'ayant jamais cru au Messie, n'allait pas, comme par enchantement, commencer de croire au fond de sa prison et presque sur le bord de la tombe. Les deu.\ dis-

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très ont vu là, dans la vie de Jean une heure d'impatience. Il n'aurait pas douté du caractère de Jésus, mais il lui aurait envoyé ses disciples pour lui dire : « Vous êtes le Messie, et nous n'en attendons pas d'autre. Mais que faites-vous donc? Pourquoi ne vous manifestez-vous pas? M'allez-vous laisser mourir avant que j'aie vu le royaume de Dieu que vous devez fonder? »

u Xi l'une ni l'autre de ces deux explications n'est accep-

ciples qu'il envoie 5 Jésus sont envoyés pour s'enquérir exactement du degré de notoriété et de prestige que l'on disait environner déjà son nom, point pour autre chose. Voici, du reste le passage auipiel nous faisons allusion :

« Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue « du bien-aimé, le triste (?) Jean dans sa prison de Macbéro s'exténuait « d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu quelle fjues mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait « que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait l'établir le ro- « yaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par « des œuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce u bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en « choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée.

« Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. « L'air de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux « jeûnes, à la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'éton- « nérent de se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la « bienvenue. Ils firent part à Jésus de leur message : « Es-tu celui « qui doit venir ? Devons-nous en attendre un autre? » Jésus qui dds n lors n'hésitait plus guère sursoit propre rôle de Mcss/c, énuméra « les œuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, « la guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain ana noncée aux pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. » (M. Renan oublie de dire ce que dit expressément l'Évangile, que sur le moment même, devant les envoyés de Jean-Baptiste, Jésus opéra plusieurs miracles : (( in ipsa autem hora multos curavit a languoribus etplcif/is, et spiriti- « bus malis, et cœcis multis donavit visuin. » On avouera qu'il y a quelque différence entre ce texte rigoureux, d'après leijuel les disciples du Précurseur furent les témoins directs de la puissance du Messie, et cette expression nonchalante, de forme dubitative, propre à détourner de croire plutôt qu'à provoquer la foi... « il faisait toutes a ces œuvres », ce qui sous la plume de M. Renan veut manifestement

table. De bien autres pensées agitaient la grande âme du Pj'écurseur. 11 allait mourir en effet, et le savait ; car si Ilérode n'était que faible, Hérodiade était cruelle ; et sentant bien qu'elle ne serait tenue que pour adultère tant qu'elle n'aurait pas le suffrage de Jean, elle avait résolu de le faire disparaître. Jean-Baptiste n'ignorait pas ces choses et s'en préoccupait peu. Il verrait le royaume de Dieu à travers les barreaux de sa prison, ou il le verrait

dire : « Il avait la naïve et ridicule prétention de faire toutes ces « œuvres. » In ipsa autem liora tiiultos caravit, saint Luc est formel). « Heureux donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de moi ! On ignore « si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant ou dans quelle disposi- « tion elle mit l'austère ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il « avait annoncé vivait déjà, ou bien conserva-t-ij des doutes sur la « mission de Jésus ? Rien ne nous l'apprend. Eu voyant cependant son « école se continuer rapidement parallèlement aux églises chrétiennes, « on est porté à croire que malgré sa considération pour Jésus, Jean « ne l'envisagea pas comme ayant réalisé les promesses divines. La K mort du reste vint /j'rt/ic/ter ses perj}lexités[17]. ^^

Il faut savoir gré à M. lienan de ne pas nous représenter le Précurseur en proie à des accès de jalousie, et mourant de dépit au fond de on cachot. Dans une citation précédente, on se le rappelle, nous avons fait connaître la théorie de l'auteur de la vie de Jésus, sur le caractère large et conciliant de Jean-Baptiste. Par tempérament et à cause surtout de sa jeunesse, il n'était point ombrageux. Nous continuons à le trouver semblable à lui-même. Il ne croit pas au Messie, mais il ne s'irrite pas de ses succès. Il est d'humeur libérale, et il a trente ans ; voilà tout le Sfecret. M. Renan veut bien le féliciter de cette ampleur et force d'esprit. Il afiirme même qu'il ne pouvait mieux faire pour servir sa réputation, et consacrer sa mémoire dans l'avenir. Citons encore : « Jean eut comme un pressentiment de l'avenir. S'il eût « cédé à une rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la (( foule des sectaires de son temps. Pour avoir été supérieur à l'amour- « propre, il est arrivé à la gloire et à une position unique dans le Pan- « théon religieux de l'humanité. » [Vie de Jéms, chap. xn.)

Nous sommes tout à fait d'avis que le Précurseur s'est montré supérieur à l'amour-propre, mais par d'autres motifs que ceux qu'il plaît à M. Renan de supposer. Nous lui décernons aussi tie grand cœur une position unique, mais ailleurs que dans le Panthéon religieux de l'humanité dont il n'a que faire.

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des splendeurs du ciel. Oue lui importait-il? et pour bien voir, la seconde place n'éfail-elle pas encore la meilleure?

« Mais, lui disparu, qu'allait devenir ses disciples, tant de jeunes âmes ardentes, enthousiastes qui s'était attachées à ses pas, et que l'amour qu'elles avaient pour lui aveuglaient? vainement il leur montrait du doigt l'Agneau de Dieu. Elles ne l'avaient pas vu, elles ne voulaient pas le voir. Jean leur suffisait. Son grand cœur de prophète, de précurseur, son cœur plus délicat encore « d'ami de l'époux » gémissait. 11 allait être l'obstacle au lieu d'être le moyen. Dans ces pensées, il résolut de les envoyer lui-même à Jésus. Nul doute qu'ils ne fussent entraînés à sa seule vue. Et lui, qui d'un mot, d'un regard lui avait enlevé ses premiers disciples, Jean, André, Pierre, d'un mot lui enlèverait le reste. Il aurait cette joie sur le bord de sa tombe de les voir tous à la suite de Jésus-Christ. ' (( Et puis, s'il est permis de croire que cet homme si désintéressé pensait à lui dans un pareil moment, peut-être espérait-il que ce Christ devant lequel il avait tressailli dés le sein de sa mère, lui enverrait peut-être le viatique de sa dernière heure, une parole qui le ferait tressaillir encore jusque dans son tombeau...

Nous ajouterons à ce témoignage d'un auteur contemporain, ce témoignage ancien déjà de Maldonat, lequel sur le point qui nous occupe, se fait l'écho des meilleures traditions du passé. Nous traduisons littéralement :

« Ce passage est difficile. ( H s'agit des premiers versets du onzième chapitre de l'évangile selon saint Matthieu. ) Un doute traverse immédiatement l'âme du lecteur. On se demande comment Jean-Baptiste, qui même avant qu'il eût fait aucun miracle disait de Jésus : « Voici i'Agneau de Dieu » après tant de prodiges accomplis peut bien hésiter à croire. Justin et Tertullien ne craignent pas d'affirmer que

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le Précurseur a douté du Messie. Terlullien même avance quelque chose de plus énorme : il prétend que Jean- Baptiste a douté parce que l'esprit de prophétie l'avait abandonné pour passer dans le Christ. La théologie des premiers siècles s'embarrasse quelquefois en d'incroyables expédients. D'autres auteurs frappés du peu de solidité de cette explication en ont cherché une différente. Ils ont dit que Jean-Captiste n'avait pas douté que le Christ fût l'Agneau de Dieu ni le vrai Messie, conformément à son premier témoignage, mais qu'il dût mourir et descendre aux enfers. Chrysostome et Théophyle font mention de cette interprétation singulière et la réfutent. Le moyen en effet de supposer que Jean-Baptiste ignorât que le Christ dût mourir et descendre aux enfers, quand il n'y avait pas de prophète, pas de docteur tant soit peu initié aux Écritures, qui n'en fût assuré.

« L'interprétation sensée et véridique est celle d'Hilairô, de Chrysostome, de Cyrille, d'Euthimius, de Bupert, et la voici : Les disciples de Jean-Baptiste ont eu des doutes au sujet du Christ; Jean-Baptiste lui-même, aucun. Les disciples du Précurseur aimaient trop exclusivement leur maître. Bien qu'il mît le Christ infiniment au-dessus de lui, qu'il se déclarât indigne de dénouer sa chaussure, ils n'en croyaient rien. Ils estimaient que s'il tenait ces propos, c'était par modestie, point au nom de la vérité. Plus il s'abaissait, plus ils le relevaient dans leurs appréciations. 11 en était résulté une certaine disposition ombrageuse de leur part, contre le Christ. Jean-Baptiste se voyant donc sur le point de mourir, et apprenant que le Christ opérait des prodiges, capables d'ébranler les plus endurcis, envoya vers lui ses disciples, afin qu'ils crussent au moins aux miracles du Messie, s'ils ne voulaient pas le croire lui, sur parole. Il les envoya, comme s'il eût douté personnellement, parce

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que jamais ils n'auraient osé iiilerroger le Christ en leurpropre nom. Ainsi, les plus charitables médecins, pour guérir un malade, feignent-ils parfois de souffrir du même mal. ' » On le voit, nous sommes pleinement en droit de suivre l'interprétation que nous avons suivie. Elle a pour elle des autorités auxquelles il est permis de se ranger sans crainte. Disons mieux : elle a pour elle le bon sens. Tout ce que nous avons pu faire connaître jusque là, à l'aide des textes les plus authentiques, de la grande âme du Précurseur, ne permet pas qu'on explique autrement le passage des Evangiles que nous venons d'étudier. « Locns diffic'dis. » 11 nous semble que Maldonat exagère. La difficulté n'est qu'apparente. Elle n'existe pas.

« Quand ils furent venus près de Jésus, les disciples du Précurseur lui dirent : Jean-Baptiste nous envoie à vous avec mission de vous demander : Étes-vous celui qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre? »

Comme nous le faisions remarquer plus haut, la question ainsi posée nettement et sans ambages, ne laisse place à

1. Maldonat in Evangelia. Comment, in Matth. cap. xi, ô. « Locus ideo « difficilis quia statini lectoris aniinum percutit dubitatio, etc., etc. Saint Augustin donne absolument la même explication : « Quia pro magno habebant riiscipuli Joannis, magistrum suum « Joannem, audiebant a Jeanne testimonium de Christo et mirabantur : « moriturus, ab illo eos voluit confirmai'!. Sine dubio enim illi dice- « bant apud seipsos : Lste de illo tanta dicit, ipse de se iste non dicit. « lie, dicife illi, non quia ego dubito, sed ut vos instruamini. Ite dicite « illi : Quod ego soleo dicere , ab ipso audite ; audistis prœconem « confirmemini ajudice. Itr, dicite illi : Tu es qui vents, an aliiimcx- « spectcnnns? Icruntet dixerunt propter se, non propter Joannera. »

(S. Arc. sermo i.xv 4.)

aucune équivoque. C'est oui ou non. Jean-Baptiste n'avait pas besoin pour son compte de cette précision presque offensante; l'état d'âme de ses pauvres disciples trop obstinément attachés à lui, la réclamait : dussent les convenances en souffrir un peu, il leur fallait une bonne fois s'enquérir de la vérité d'une façon directe et catégorique.

« Êtes-vous celui qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Interrogation déjà touchante sur les lèvres de ces humbles chercheurs tout disposés qu'on les sache, à ne pas désirer une réponse trop significative. Leur préférence jalouse pour le Précurseur, en soi insoutenable, offre cependant à leur décharge tant de circonstances atténuantes! Mais, si l'on se représente qu'au lieu de quelques disciples du prisonnier de Machéro, c'est l'humanité tout entière inquiète et troublée qui adresse à Jésus cette pressante question, l'intérêt, le charme, l'attendrissement grandissent sans mesure. L'humanité ancienne et païenne! Elle appelait si ardemmentunréparateur parla voix de quelques-uns de ses sages, et par l'immense gémissement de tous ses fils égarés. L'humanité contemporaine, à son tour, l'humanité de l'avenir aussi! Chaque génération nouvelle est venue, vient et viendra jusqu'à la consommation des âges interroger le Chiist, lui demander solennellement au nom de doutes et d'angoisses renaissant toujours, s'il est la vérité qu'il faut croire, la voie qu'il faut suivre, la vie qu'il faut réaliser. L'âme pénétrée et pieuse s'afflige, comme elle n'eût pas manqué de le faire en présence des envoyés du précurseur, de cette éternelle hésitation de la conscience humaine à croire. Il n'est pas en son pouvoir d'en triompher. Elle persistera jusqu'à la fin des temps, la foi jusqu'à la fin devant être méritoire, enveloppée en conséquence d'ombres qu'il s'agit de vaincre, et d'obstacles qu'avec l'aide de la grâce, il s'agit de franchir.

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« A riioure même, dit l'Évangile, Jésus délivra plusieurs personnes des maladies et des plaies dont elles étaient affli- ^'ées et des malins esprits qui les possédaient; il rendit la vue à plusieurs aveugles.

« Puis, s'adressaiit aux disciples du Précurseur, il leur dit : xVllez, rapportez à Jean ce que vous venez d'entendre et de voir. Diles-lui que les aveugles recouvrent la vue, que les boiteux marchent, que les lépreux sont guéris, que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, que l'Évangile est annoncé aux pauvres.

« Et enfin, que bienheureux est celui qui ne prendra pas de moi un sujet de scandale. »

Il est très-remarquable que le Sauveur au lieu derépondre verbalement, au lieu d'entrer avec ceux qui l'interrogent en aucune explication ni discussion, commence par agir. Des actes, des faits, des certitudes matérielles, voilà sa première réponse : » In ipsa hora multos curavit. » C'était l'application de sa méthode préférée, de celle qu'il affirmait sans cesse èlre la plus décisive et la plus concluante. « J'ai en ma faveur un témoignage supérieur au témoignage de Jean- Baptiste. Les œuvres que mon "Père me donne à accomplir, celles que je fais, témoignent de moi^ — Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, refusez de croire en moi ; mais, si je les fais, à défaut du droit qu'aurait ma parole seule de vous convaincre, au moins croyez à mes œuvres^. — Si je n'avais pas fait des œuvres que nul jamais n'a faites, l'incrédulité ne serait pas un péché — mais avoir vu, et me haïr, me haïr moi et mon Père, voilà le crime ^. — »

Dès qu'il a opéré ces prodiges de guérison subite sous les yeux mêmes de ceux qui cherchent à le connaître, il

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