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CHAPITRE VINGTIÈME

Mort de saint Jean-Baptiste.

« Heiodiasinsidiahatur illi. »

(SamtMarc, v;, 19.)

Voici comment saint Marc (chap. VI., 14, '■29) raconte le martyre du Précurseur :

(( Hérodiade tendait des embûches à Jean et voulait le faire mourir; mais elle ne pouvait pas;

« Parce qu'Hérode le craignait, sachant que c'était un homme juste et saint. 11 le faisait garder, agissant en beaucoup de choses par son conseil, et il l'écoutait volontiers.

« Mais enfin il se présenta une occasion favorable. Le jour anniversaire de sa naissance, Ilérode offrit un festin aux grands de sa cour, aux officiers de sa troupe, aux principaux personnages de la Galilée.

« La fille d'Hérodiade étant entrée dans la salle du festin et ayant dansé devant Ilérode, elle lui plut tellement, ainsi qu'à ses convives, qu'il lui dit : Demandez-moi ce que YOMs voudrez, je vous le donnei'ai.

ii8ii SAINT JEAN-BAPTISTE.

« Il ajouta même avec serment : Oui, je vous donnerai tout ce que vous me demanderez, quand ce serait la moitié de mon royaume.

« Elle, et int sortie, dit à sa mère : Que demanderai-je ? La mère répondit : La tête de Jean-Daptiste.

« Etant rentrée aussitôt où se trouvait le roi, elle lui fit sa demande en ces termes : Je veux que vous me donniez immédiatement, dans un bassin, la tête de Jean-Baptiste.

« Le roi fut peiné. Néanmoins, à cause du serment qu'il avait fait et à cause des convives, il ne voulut pas la contrister.

« Ayant envoyé un de ses gardes, il commanda qu'on apportât la tête dans un bassin. Le garde décapita Jean dans la prison.

« Il apporta la tête dans un bassin, et la donna à la jeune fille. La jeune fille la donna à sa mère.

« Ce que les disciples de Jean ayant appris, ils vinrent chercher son corps, le mirent au tombeau. ». ,

Saint Matthieu, chap. X1V,1, 12, raconte de son côté, mais avec moins de détails et moins de précision, cette abominable histoire. Il accentue moins nettement le rôle odieux de l'intrigante épouse de Philippe. Ainsi, pendant que saint M >rc nous répète le hideux colloque d'Hérodiade et de sa fille, traçant en une courte phrase, une interrogation et une réponse, le tableau le plus achevé de la scélératesse humaine, saint Matthieu se contente diinsinuer que la danseuse fut conseillée par sa mère « ai illa prœmonita a maire sua ». Avec saint Matthieu on ne sait pas au juste chez qui, d'Hérode ou de sa complice, l'affreux projet d'un meurtre commença de naître. Il n'est question que d'Hérode « volens illum occidere » . Avec saint Marc les choses s'éclaircissent el rien ne manque aux vraisemblances. C'est Hérodiade qui tout d'abord conçoit le sinistre dessein de

tuer Jean-Baptiste, llérode, faible et mou, s'y associe, en dépit de certaines répugnances que lui dictent à la fois son intérêt et son honneur. 11 ne sera pas superflu d'étudier avec un peu d'attention ce drame horrible de la faiblesse et de la passion combinées.

« Hérodiade tendait des embûches à Jean et voulait le faire mourir. » Le cœur le plus irrité par les remontrances du courageux apôtre, c'est le cœur d'IIérodiade. C'est là que s'amassent, en même temps que les haines implacables, les désirs et les besoins de vengeance. Hérode à coup sûr n'est pas satisfait de la gênante opposition du Précurseur. Le « non licet » le fatigue et l'humilie autant que celle qui le lui attire, mais jusque dans l'entrainement de sa fyute, il garde assez d'empire sur lui-même pour comprendre qu'il a tort et pour tolérer qu'on le lui dise « sciens eum virum jusLum et sanctum... hbenter eum « audiebat » . Probablement il ne changera rien à sa détestable conduite; les avertissements et lesi'éprimandes, encore qu'il en reconnaisse la justesse, n'auront pas sur lui ce pouvoir. 11 fera comme tant d'autres. 11 s'établira dans la contradiction pratique entre les réclamations {de sa concience et les sollicitations tyranniques du mal, sans prévoir l'abîme où tout d'im coup le jettera sa lâcheté.

Hérodiade est femme. De prime-abord sa passion la pousse aux extrêmes. La raison chez elle abdicjue devant l'exaltation du sentiment. L'obstacle est là qui la provoque, la froisse, l'irrite, l'exaspère ; l'obstacle fièrement dressé, l'obstacle capable, s'il persiste, de changer d'un moment à l'autre^le cours des choses et d'abattre sa fortune. Il le faut supprimer « Herodias insidiahatur illi et volebat eum occidere ' » .

t. Saint Augustin marque ainsi la différence entre Hérode et Hérodiade ;

L'Évangéliste ne dit point si dans l'âme de cette misérable, c'est l'ambition qui l'emporte sur la volupté, ou la volupté sur l'ambilion. La soif de paraître, l'enivrement d'une couronne enfin conquise après des années d'obscurité et d'oubli, l'éclat d'une cour, l'encens des adulations, tous ces rêves longtemps caressés et qu'un audacieux menace de détruire ! en faut-il davantage pour expliquer les pires excès de l'emportement haineux et de la fureur? Quoi qu'il en soit, d'après saint Marc, Hérodiade est la première, peutêtre la seule, à nourrir l'affreux dessein de se débarrasser par un meurtre de l'inexorable vengeur de la justice et du devoir outragés.

Le ferons-nous remarquer en passant? Nous, prêtres, que notre ministère quotidien appelle à redire le « non licet » du Précurseur, quand nous lisons ces mots significatifs de l'Évangile : « Insidiabatur illi, et volebat eum occidere », nous devons savoir comprendre.

Comme un meurtre proprement dit est une de ces extrémités atroces auxquelles même les âmes les plus perverses se portent difficilement, les vengeances que dans l'exercice de notre apostolat nous pourrons éveiller et allumer, s'y prendront pour nous perdre d'une autre façon. « Insidiabatur un, » on nous tendra des pièges où notre autorité et notre prestige courent risque d'échouer; on nous discréditera parla médisaiice; on nous fiétrira par la calomnie; on nous tuera moralement, volebat eum occidere, on essaiera de nous tuer.

Que faire alors? En crainte des périls qui nous menacent si nous parlons et agissons, garder le silence, nous retirer,

« Viiicebal rogem libido; tenebat apud se proliibilam iixorera fratris « sui. Sed Joaimem laïueii Gic libebal ut non sajviret. Honorabat eum « aquo verum audiebat. sed iiiulierdet.es,tabilisodiumconciijiebat,quod « aliquando, date tempore, parcret... » (S. Auc, sernio cccvn, i.)

SALNT JEAN-U.VPTISTE. "J91

nous effacer, nous créer une sécurité inviolable par l'abdication? Non certes! Le devoir avant tout et au-dessus de tout. Mais redoublons de vigilance. Que notre conduite bahituelle témoigne assez de notre vertu pour que les pires insinuations, les atta(|ues les mieux oui dies, ne soient pas de nature à nous atteindre, La malsaine crédulité du public a beau conspirer avec certaines vengeances et certaines délations, une sainteté notoire fait au prêtre même le plus exposé par ses devoirs d'état, une auréole et un rempart. Ah ! si chaque Hérodiade en était réduite à se mesurer avec un Jêan-Baptiste !

En examinant de près dans le récit de saint Marc la fin du premier verset et le second verset tout entier, on est induit à croire que plus d'une fois Hérodiade dut s'ouvrir de son projet à Hérode. Belles confidences, gracieux épanchements entre ces deux criminels : un assassinat pour se délivrer d'un importun! Hérode (c'est la confirmation de la remarque de tout à l'heure), reste accessible soit aux considéralions de ses intérêts bien entendus, soit aux représentations de ce qu'il y a d'honnête encore en son âme. « 11 craignait Jean. » Le grand crédit du Précurseur, sa popularité immense "ne permettaient pas qu'on en usât avec lui comme avec le premier venu. H fallait compter, au nom de la prudence, avec un soulèvement, une émeute, un coup de force de la foule qui pouvait devenir très-grave. Hérode, en outre, tient évidemment compte de la supériorité morale de l'ennuyeux prédicateur du devoir. De quel droit se débarrasser, et surtout par un meurtre, de celui qui ne fait que ce qu'il doit faire? Hérodiade,

nous l'avons vu, n'a pas de tels soucis. Elle ne peut plus les avoir. Saint ou non, Jean-Baptiste la gêne; qu'il y ait péril manifeste à le faire mourir, peu importe. Ni scrupules ni prudence ne sont faits pour la retenir !

Combien de temps eût duré ce conflit dont le texte de saint Marc autorise tout à fait la supposition, entre les exigences cruelles d'Hérodiade et les hésitations et les refus d'Ilérode? Qui eût fini par l'emporter? Rien ne saurait 1h faire pressentir. Mais voici que la tragique aventure va se dénouer d'une manière imprévue et conformément au désir sanguinaire de la voluptueuse usurpatrice.

Hérode célèbre devant les dignitaires de son armée et de sa cour le jour anniversaire de sa naissance. Qu'il se donne cette joie, rien de mieux ; pourtant avec un peu d'honneur et de courage dans l'âme, ne semble-t-il pas que l'heureux tétrarque devait tout naturellement songer à solenniser la date qui lui est chère, autrement que par des festins, des chants et des fleurs. A quelques pas des salles bruyantes où l'on va s'abandonner à la gaité, Jean- Baptiste, « l'homme saint et juste », est lié comme un malfaiteur. En haut les joyeux convives, en bas le prisonnier et le martyr. 11 paraît difficile de supposer qu'Hérode n'ait pas remarqué ce contraste, et que l'ayant remarqué, il n'ait pas eu, ne fût-ce que dans une velléité rapide comme l'éclair, la pensée de faire enfin justice à qui de droit. S il l'eût fait, quel éternel opprobre de moins à la charge de la conscience humaine ! Un instant encore, il sera trop tard. Le crime sera consommé.

Saint Marc ne nous apprend rien de ces détails intimes.

Les repas opulents sont achevés. La fille d'Hérodiade entre au milieu des nombreux invités, « principihus, et tribunls et primis GalUœce ». Elle vient prendre sa part des

réjouissances publiques. Elle danse' sans paraître gênée le moins tlu monde de sa situation qni pourtant ne saurait être plus gênante. Elle a tout l'aplomb d'une enfant de la maison. L'assemblée, de son côté, ne se montre pas sévère. Parmi les assistants, personne n'ignore que cette créature est la révélation vivante des f:ublesses et des turpitudes d'ilérode. Mais faut-il pour si peu se sentir mal à l'aise et paraîtra délicat? L'accueil est excellent. La jeune fille peut fcans protestation aucune, se mêler à la fête, avoir du succès, plaire à celui qu'elle devrait mépriser et fuir la rougeur au front, plaire à tous ceux qui se trouvent ià.

Hérode pour ^apart est ravi. 11 ne faudrait pas lire beaucoup entre les lignes pour deviner qu'un commencemen de passion nouvelle éclate dans son cœur. Pourquoi pas? Existe-il donc des limites aux convoitises déchaînées chez de tels êtres? Quoi qu'il en soit, il parle comme un insensé.

« Pete a me quod vis, et daho tlbi... licet dimidiuni regni mei. »

Je m'avoue vaincu, subjugué; j'abdique le bon sens, je déclare ne plus être en mesure de refuser quoi que ce soit.

1. Le goût et l'habitude de certaines danses très-voluptueuses régnaient en ce temps-là, paraît-il, à Rome. On y façonnait de bonne lieure les jeunes filles. 11 faut que la contagion ait été bien universelle, et le mal qui en pouvait résulter bien manifeste, pour qu'Horace, dans l'ode fameuse où il signale les causes de décadence du pays, s'en plaigne nmèremeni :

Mott(S doceri f/audet loiiicos Matura Virgo, et fingitur artibus Jam nunc et inceslos amores De tenno ineditalur uiigiii.

(Carminum, lib. ni, vi.)

On se faisait naturellement un point d'honneur dans les provinces conquises et annexées, surtout dans les petites cours princières, de prendre le ton et de suivre l'exemple de la Métropole.

294 SATiNT JEAN-BAPTISTE.

Non, ce n'est point là le propos d'un homme charmé qui, par courtoisie, veut témoigner de la satisfaction qu'il éprouve. C'est l'accent d'un homme troublé, désorienté, fou. Où donc retrouver dans cette affirmation ridicule de tout sacrifier au caprice d'une adolescente, le reste de circonspection et de prudence que nous avions tout à l'heure sujet de remarquer*.

Le verset suivant défie absolument tout commentaire.

« Quœ qum exisset dixit matri suce : quid petam ? At illa dixit : caput Joannis Baptistœ.

Ainsi, voilà deux femmes, la mère et la fille ! Toute question de pudeur écartée, puisqu'elles ne sont pas capables de pudeur, elles ne devraient se rencontrer, après le succès obtenu que pour s'applaudir à l'envi. L'adolescente est dans son rôle. Un vient de lui promettre, et de lui promettre par serment « juravit et » tout ce qu'il lui plaira de demander, fût-ce la moitié du royaume, elle consulte sa

1. Saint Jean-Chrysostome qu'il faudrait pouvoir citera chaque instant au cours de celle trop incomplète étude, résume ai'ec une rare vigueur d'indignation les inconvenances grossièrement accumulées de la scène que nous empruntons aux Evangiles.

« Tu vero miiii considéra quomodo tlieatrum totum satanicum et « diabolicum sit. Primo enim ebrietate et deliciis conslabat, unde « sanum niliil oriri poterat. Secundo spectatores coi ruptos habebat, et <( excipieniem omnium maxime. Tertio delectationis genus ralione « vacuum. Quarto puella propter qu;im connubium contra Icgem erat, « quam occultari oportebat ut pote injuria afiecta matris, ingreditur « sese ostentat, virgo meretrices omnes impudentia superans.

« Tempos etiam mm modicam ad criminationem iniiiuc^e rei ansam ' a prsebet. Quando enim oportebat eum (llerodcm^ gratias rel'erre Deo « quod illo die, ipsum in lucem produxissct, tune iniqua illa aggredilur; .( quando vinctum solvere oportebat, tune vinculis cœdem adjicit... '(Atlicetille lam iniquus esset, iniquior tamen et tyranno et puella « erat mulier. Ipsa enim liœc mala omnia et totum drama labricata « erat, quse tamen gratiam Proplietse liabere debuisset.

(S. Joann. Chrysos. Arch. Constant., in Matthœum, homil. xLvm, 3. Édition Ganme.)

SAINT JEAN-BAPTISTE. 21)r>

mère sur le meilleur usnge à f;iirc de sa fortune inouïe, sur la meilleure demande à formuler. La mère ne se montre ni lière de son enfant, ni heureuse de ce surcroit inattendu de prospérité, ni vaniteuse, ni ambitieuse. Elle n'a qu'un mot dans cette circonstance exceptionnelle, comme elle n'a qu'une idée, qu'un sentiment, qu'un besoin, qu'une passion : Caput Joannis Baptistœ !

C'est ce mot qui ne se commente pas !

Trouverait-on aux pages les plus sombres de l'histoire, même dans les plus tragiques fictions des poètes, une femme qui ait poussé plus loin la férocité et le sangfroid de la férocité ?

Ce qui suit n'est pas moins horiible :

(( Quumque introïsset statim cum festinatione ad regem petivit dicens : volo ut prolimis des mihi in disco caput Joannis. »

Celte ingénuité d'allégresse et d'empressement ne cause pas seulement de la surprise, mais de la stupeur.

Il n'y a qu'une excuse possible, qu'une seule et unique circonstance atténuante, c'est de dire que celle qui tient ce langage est une enfant, ou bien qu'elle est en démence.

Enfant ! non ; puisqu'elle vient àa ravir la cour par l'élélégance de son maintien, le charme de ses traits, l'habileté étudiée et savante de sa danse efféminée. De tels spectateurs n'accordent pas leur attention à une enfant. La fille d'Héi odiade a bien quinze ou seize ans. Fût-elle un peu moins âgée, s'expliquerait-on mieux ce goût du sang, celte joie affreuse du meurtre, celle promptitude souriante à réclamer dans un bassin une tête d'homme détachée du tronc?

En démence! non; puisqu'elle s'est recueillie, qu'elle a consulté sa mère, qu'ensemble elles ont délibéré sur les préférences qu'il convenait d'exprimer.

-im SAINT JEAN-BAPTISTE.

Il ne reste donc plus rien qu'un mystère de dépravation précoce.

Que va faire Hérode en face de cette réclamation à laquelle assurément tout l'eiripêclie de s'attendre? Les raisons qui la veille ejjicore lui dictaient de ré.-ister à la vindicative llérodiade n'ont pas changé. Jean-Baptiste, jouit auprès du peuple du même légitime prestige. Il a les mêmes vertus. Attenter à sa vie ne serait pas moins aujourd'hui qu'hier imprudence et iniquité. Tout cela est vrai. Mais deux motifs nouveaux se combinent pour ébranler et pour vaincre le malheureux : l'amour-propre et probablement une passion de plus qui vient de naître. 11 a promis de donner ce qu'on demanderait ; il ne veut pas s'infliger l'humiliation d'un démenti. La fille d'Hérodiade lui plait « quum saltasset et placuisset », il ne veut pas la contrister

« NOLUIT EAM CONTRISTARE )) .

11 envoie donc un garde avec ordre de décapiter le Précurseur dans son cachot, et de rapporter sa tête dans un bassin. L'Évangéliste ne dit même pas qu'il ait essayé de faire entendre quelque protestation, ni de solliciter quelque délai. Un moment de surprise, de malaise, de tristesse « contristatus est rex », mais rien de plus. La repoussante exigence de la jeune fille n'en est pas moins prise au sérieux et tout de suite obéie.

Le meurtrier de circonstance rapporte la tête dans un bassin, la donne à l'adolescente; l'adolescente la donne à sa mère « et dédit illud piiellœ, et puella dédit matri suce ».

C'est d'un réalisme révoltant. Statuaires, peintres, orateurs*, poètes, ont rendu sur le marbre, ou sur la toile, ou

1. Qu'on nous permette de reproduire ici les leçons du second nocturne (le lolfice de la décollation de saint Jean-Baptiste,, dans le bré-

SAINT .lEAN-RAPTlSTE. 297

dans les accents brûlants de la parole cette épouvantable scène. Saint Marc, avec la simplicité accablante de son récit, les dépasse tous.

viaire romain. Elles sont extraiies, on le sait, du livre de saint Ambroise de Virgiiiibus. Cesl une page de grande éloquence.

« Quoniam beati iJoaniiis lîaptistœ non striclim pnctereunda est « lecordalio, inlerest ut quis, et a quibus, et qnam ob causam, quo « modo, et quo teinpore sit occisus, advertere debeamns. Ab adulteris « justus occiditur, et a Vois in judicem capilalis sceleris pœiia conver- « titur. Deinde prœmium saltatricis mors est Propliet>x\ Postremo « (quiid eliam omnes barliari liorrere consueverunt) inter epulas atque « convivia consuinmandic crudeliiatis profertur edictum et a convivio « ad carcerem, de carccre ad convivium, fenilis fla^;itii circumfertur « obsequium. Quanta in uno facinore sunt crimina ! Quis non cum e '( convivio ad carcerem cursari videret, putaret Proplietam jussum esse a dimitti ? Quis, inquam, cum audisset natalem esse Herodis solenme « convivium, puelkc optinnein eligendi quod vellet, datum, missum « ad Joannem ob solutionem, non arbitrareliir ? Qiiid crudelitali cum « deliciis ? Quid cum funeribus voluptali ? Hapitur ad pœnam Propheta « convivali tempore, convivali praecepto quo non cnperet vel absoivi : « perimitur gladio, cnput ejus affertur in disco. Hoc crudelitati fer- « culum deliebatur quo insatiata epuiis fcritns vesceretur. Intuere, rex « acerbissime, tuo spectaciila digna convivio. l'orrige dexteram, ne « quid saerviliœ luœ desit, ut in(er digitos tnos rivi defluant sacri crno- (' ris. Et (pioniam. non exsatiirari epuiis famés, non restingui poculis « potuit inauditîc s»vitiœ silis, bibe sanguinem scaturientibus adhuc « venisexsecti capitis prolkieutrm. Cerne oculos in ipsa morte sceleris « tui testes, adversantes conspcctnm deliciaruni clauduntur lumina, « non tam niortis necessitate quam borrore Uixuriœ. Os aureum illud <c exsangue, cujus sententiam l'erré non poteras, conticescit et adhuc « limetur...

Mettons en regard de ces ardentes apostrophes de saint Ambroise un autre passage encore de la 48° homélie de saint Jean-Chrysostome :

«... Sed petitionem ipsam considéra. Damihi ait, hic, in disco, caput « Joannis liaptisfœ.yiden impudentem quœ totam diabolo se dedidit? «.Dignitalem Joannis memorat, neque tamen sic crubescit, sed « ac si de cibo quopiam loqueretur, sic sacrum et beatum illud « caput in disco elïerri petit. Nidlam alfert causam, neque enim poterat; « sed siiiipliciter quserit aliorum calamitatibus bonorari... Timebat vel « mactati vocem audire terribilem ; neque enim capite mulectandus <i tacuisset. Ideo ait : « Da viihi in disco » nam linguam illam silen- « tem videre cupio. ^eque eliugere solum illins reprehensiones volebat.

20S SAINT .TRAN-RAPTISTE.

Hérodiade est vengée. Elle peut contempler à l'aise, les yeux désormais éteints, les lèvres désormais muettes du courageux dénonciateur et accusateur de ses crimes. Elle peut se plonger à l'aise dans le désordre, on ne lui fera plus de remontrances. La journée a été bonne. Mais il reste la nuit, le remords, et l'éternité !

Quels enseignements ne faudrait-il pas tirer de ce lugubre récit des Évangiles ? Quelle plus décisive preuve donner aux cœurs faibles des extrémités où peut conduire une passion non combattue, non reprimée dès le début?

« Il semble, dit Massillon, que tous les autres vices laisu sent encore un reste de gdût, ou du moins de respect « pour la vérité. Mais la volupté en a été de tout temps (( la plus inexorable persécutrice. 11 n'est rien de sacré « pour elle : tout ce qui s'oppose à sa passion la rend (( furieuse et barbare; le sang, la nature, la religion, l'ami- (( tié, il n'est point de droit qu'elle ne viole, point de liens <( qu'elle respecte : les crimes les plus affreux ne lui coû- « tent plus rien dès qu'ils deviennent nécessaires; et tan-

(' sed insultare tacenti et deridere illiim. Deus vero id permisit, nec « fulnien superne niisit ut impuderitcm illam t'acieni coiiibureret ; « neque jussit toiTam liiatii tolum illud iniquum convivium absor- « bere, ut simul justum clarius coronaret, et lis qui iiiiqua passuri <( postea essent, magnain relinqiieret consoiationem. Audiamiis ig-itur « quotquot ab iniquis liominibiis gravia patimur, dum recte vivimus. < Eienim tune Deus passus est eum qui in solituiiiiie viverat, qui in zona pellicea, qui in cilicio, proplietam prophetis majorem, quo tiuilus major unquam Tuerai inter natos mulierum. interfici per jaiel- « lam impudicam et corruptam merelricem, et lisec duni divinas leges « tueretur. Hœc itaque cogitantes, leramus generose omnia quœcum H que patimur. i>

(In Matthœum, homi. xi.viii, 4.)

SAI>;T .IF.AN-r.APTISTfc:. 299

«( dis qu'on nous la représente sous les noms spécieux de <i tendresse de cœur, de bonlé de naturel, de fidélité cons- « tante, de sentiments nobles cl généreux, c'est une furie « armée de fer et de poison, qui n'épargne rien et qui est (i capable de tout, dès qu'on l'incommode, ou qu'on la u traverse.

(( Hérodiade n'est touchée ni de la sainteté de Jean, ni de « la dignité de son ministère, ni de l'admiration de toute '( la Judée. Jean-Baptiste la reprend; il condamne le scani( dale de sa passion et de son inceste; il ose lui repro- « cher la honte dont elle ne craint pas de se couvrir à la « face de toute la Palestine, il faut que son sang expie le (( crime de cette liberté et qu'elle immole à la fureur de u sa passion cette noble et sainte victime.

« Oui, mes frères, s'il était permis de mêler à la joie et « à la pompe de cette auguste solennité le récit de tant (t de spectacles lugubres que la volu[ité donne tous les u jours à la terre, vous verriez que la barbarie et la fureur « ont été dans tous les temps le caractère le plus marqué " de ce vice, que le monde appelle la faiblesse des bons (( cœurs. Vous le verriez, le fer et le poison à la main, « répandant le deuil dans les familles, armant l'épouse i( contre l'époux, le frère contre le frère, le père contre K l'enfant, l'ami contre l'ami; se frayant tous les jours « un chemin à l'accomplissement de ses désirs infâmes par (( des horreurs secrètes indignes de l'humanité, et trouvant « dans la tendresse prétendue d'un cœur voluptueux tout « ce que peut enfanter de plus noir et de plus inhumain (I le cœur le plus féroce. Voilà où mène cette affreuse pasce sion à laquelle des théâtres impurs donnent des noms si (( doux et si aimables' ! »

1. Sermons de Massillon. Sermon pour le jour de saint Jean-Bap-

000 SAINT .lEAN-BAPTISTE.

Pour venir de loin, pour dater de bientôt deux siècles, les tristesses et les protestations de l'éloquent Évêque de Clermont n'ont malheureusement rien perdu de leur opportunité.

N'insistons pas. Aussi bien devons-nous en ce « drame satanique », comme parle saint Jean-Chrysoslome, voir autre chose que les hontes et les crimes, quand à côté du mal rayonne la plus magnifique vertu. Hérodiade, llérode, la danseuse, les convives, tout autant de personnifications du laid et de l'horrible. Mais en face de ces dépraviitions apparaît la douce figure du martyr. Elle a certes des droits à attirer nos regards, à les reposer, à les venger.

On voudrait connaître exactement, par quelque révélation précise de l'écrivain sacré, les intimes dispositions du Précurseur, au moment où, le bourreau pénétrant dans son cachot le glaive à la main, il comprit qu'il fallait mourir.

11 était jeune, à la fleur de l'âge, puisqu'il achevait à peine sa trente et unième année. Une pouvait pas douter de la puissance de sa parole, puisque quelques mois de prédication sur les bords du Jourdain avaient suffi à lui créer une popularité immense. Il comptait tout un groupe de disciples et d'admirateurs dévoués. Ce ministère fécond, si riche de promesses, allait brusquement s'interrompre. Ces amis avides de l'entendre, prêts à le seconder de leur meilleur zèle, il les devait brusquement abandonner. Humainement parlant, il y avait donc place aux plus pénibles regrets et au désenchantement.

On se le rappelle, les critiques rationalistes ne se font pas faute de prêter à Jean-Baptiste mourant cette attitude et ces désolations.

tiste, prêché à Sceaux devant M. le duc et madame la duchesse du Maine, *!" pariie.

Ils vont jusqu'à mêler à l'amertume de ces regrets supposés uiu' pointe d'irritiilion contre Jésus qui se dérobe au moment décisif, et qui laisse obscurément loinber sous les coups d'une feinuie vindicative le prophèlt; quil doit pourtant aimer.

De telles conjectures sont pour plaire à dos lecteurs incroyants de TÉvangile. Nous, qui ne désignons pas le Précurseur sous le nom tout court de « Baptiste », mais qui disons avec le respect de notre foi « saint Jeaii-Bapliste » ndus, qui sur la parole même de Jésus-Christ le regardons comme le plus grand des enfants nésde la femme, qui lui prêtons une exceptionnelle abondance de grâces pour l'accomplissement d'une mission sans égale, qui préteiuions rencontrer en chacune de ses relations avec le Sauveur l'irréfutable preuve d'une intelligence supérieure de l'Incarnation, nous ne voulons, nous ne pouvons pas nous résoudre à abaisser au niveau d'une (in vulgaire sa noble, glorieuse et sainte mort,

Non, celui qui dès le sein de sa mère avait tressailli miraculeusement devant le Messie encore ignoré des hommes, celui qui discernant Jésus parmi la foule le salua du titre sublime où se résume toute la Piédeiiijition : « Agnus Dei qui tollit peccatum mundl », et qui depuis ce jour ne cessa de s'anéantir en sa présence et de lui conquérir les cœurs, n'eut point en mourant les basses inquiétudes qu'on ose prétendre.

Les splendeurs de foi qui avaient éclairé sa vie illuminèrent encore mieux son dernier soupir, les ardeurs de sa charité grandirent au moment suprême.

11 dut pencher la tète sous le glaive de son assassin, avec la triple certitude que son œuvre était remplie, qu'il lui donnait le sceau définitif par son martyre, enfin que Jésus le père, le maitre, le Dieu, l'aimait.

Sa dernière parole dute être un fois déplus l'affirmation

de son bonheur : « Hoc ergo ijaudium meuni impletum

estK »

1 . Pour saint Jean-Chrystome, on le ci'oira sans peine, la mort apparemment obscure et inféconde du Précurseur est un triomphe. Puisque dans ce chapitre nous avons cité quelques passages de ses admirables discours, nous en transcrirons nu encore en finissant :

a Caput amputavit Herodes, capile truncatus est Joannes. Quis ergo « beatus ab omnibus praedicatur? Quis imitandus proponiinr? Quis « celebratur? quis coronatur ? Quia prieconiis ornalur? Quis laudatur? <( Quis commendatur ? Quis in liunc usque diem reprehendit ? Nonne « insingulis ecclesiis hic quidem clamât : « !Non licel tibi habere uxo- « rem Philippi fratris tui », ille vero dilfamatur etiam post obitum olj u adulierium, insaniam et audaciam? Considéra quanta virtus l'uerit « captivi, quanta tyranni imbecillitas !

(( Quid ergo detrimenti cepit ex obitu Jnstus ille ? quid ex morte vio- « lenta? Quid ex catena ? Quid ex carcere ? quos autem non correxitqui- « bus cor saperet, ex lis qute dixit, ex iis quie passus est, ex lis quai « nunc prœdicat, eadem prorsus quaî quum viveret ? Noli ergo dicere : « Quam ob causam mori permissus est ? Non enim illud erat mori « sed coronam adipisci ; non interire, sed meliorem vitam auspicari. « Disce philosopbari, et non modo nihil te ista Isedent, sed et com- « modis multis angeberis. »

(S. Joann. Chrysos. Archiep. Constant. Ad eos qui scandalizali sunt, liber unus, cap. xxn).

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