I" Corinth., II
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prétends qu'il s'impose; je veux savoir à qui je dois le plus de reconnaissance émue et profonde parmi ceux de mes semblables dont j'évoque le souvenir, 11 faut de toute nécessité que je mette en regard les unes des autres leurs œuvres respectives et la fécondité de leurs œuvres.
Eh bien ! je le déclare, je nie sens infiniment plus redevable à Jean-Bapliste le prêcheur qu'à Virgile, Horace ou Cicéron. Mon choix est fait. Je vous défie de le blâmer.
« ISon surrexit major Joanne Baptista. »
Ai-je exprimé le suprême motif de ma reconnaissance envers le Précurseur ? Pas encore, mais ce qui va suivre ne peut se comprendre de tous. C'est à vous, cœurs épris du Messie, que je m'adresse, à vous, nobles cœurs dont la plus douloureuse souffrance est de voir et de savoir que Jésus-Christ n'est pas aimé. Ouvrons ensemb^ l'Evangile. S'il est possible (car déjà nous le savons), apprenons davantage que Jean-Baptiste a tendrement, inexprimablement aimé le Sauveur.
La meilleure preuve c'est que pour le Sauveur, non pas une fois, mais toujours, il s'est oublié lui-même. Nous nous sommes appliqué à faire apprécier en son temps l'excellence et la force probante de ce témoignage.
On l'admire, on l'écoute, on s'attache à ses enseignements, on vient l'entendre de préférence, on prend un soin jaloux de sa gloire. Plus on lui prodigue ces marques d'intérêt et d'affection, plus il les voit sincères, plus il souffre. Que faites-vous ? semble-t-il répéter à satiété. Vous vous trompez, La justice me commande de vous avertir et de vous désillusionner, mais mon amour me le commande plus impérieusement encore. Le Messie, l'Agneau de Dieu. l'Epoux, le Christ, voilà Celui qu'il faut admirer et aimer, et non point moi !
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Ainsi, quand il commença de paraître dans le monde, au milieu de l'universelle obscurité des esprits et de l'universelle apathie des cœurs, Jésus rencontra Jean-Baptiste qui lé connut et qui l'aima ! Sans doute sa sainte Mère et saint Joseph, au doux foyer de Nazareth, l'avaient aimé. Mais il s'agit ici de sa vie publique. C'est dans le premier début de son ministère parmi les hommes que nous le considérons. Le moment a quelque chose d'incomparablement solennel. Quelle attitude l'humanité va-t-elle prendre tout d'abord en face de Lui ?
L'attitude de la surprise, du désappointement, du doute, de la négation, de la résistance. Il se présente avec si peu de pompe et d'éclat ! 11 répond si peu aux grands espoirs qu'on s'est fait du Messie ! « In propria venit et sui eum « non recepernnt. "
Le Précurseiy est là qui le comprend," l'adore et l'aime. Ne dites pas qu'ayant été prédestiné par une vocation spé. ciale à ce bonheur et à cet honneur, il lui fut aisé d'y répondre ; ce n'est point la question. Pour le moment, je n'étudie pas les mérites du Précurseur. Je rappelle et j'établis seulement ce fait qu'il a tendrement aimé Jésus-Christ, alors que personne dans les foules du Jourdain ne soupçonnait même qui était Jésus -Christ, ni qu'il méritât d'être aimé. Il convient de marquer expressément cet état et condition des choses. Sans glisser vers aucune mysticité fausse, sans faire aucun abus de sensibilité, il est certes bien permis de croire que Jésus trouva dans le généreux attachement de Jean-Baptiste une des meilleures joies que le cœur humain lui dût jamais réserver, qu'il savoura ces prémices des temps qui allaient naître, ce matinal et frais parfum de l'avenir.
Et s'il en fut ainsi, qui pourra craindre d'accorder au Précurseur trop de reconnaissance ? En aimant ainsi le
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premier comme il l'a fait, celui que nous aimons et voulons aimer toujours plus, il a si bien mérité de nous !
Cette longue exposition et explication du commencement des paroles du Sauveur à la foule semble devoir rendre très-difficile, presque impossible, l'interprétation de la fin : (( Qui autem minor est m regno cœlorum, major est illo. »
Quoi ! de celui-là même dont Jésus affirme solennellement qu'il est au-dessus des Prophètes, Jésus ajoute: « Le moindre parmi ceux qui occupent le royaume céleste, est plus grand que lui. » Qu'est-ce que ce royaume céleste ? En quoi consiste cette supériorité du plus petit de ceux qui en font partie? Toutes questions et choses qu'il est temps d'éclaircir.
Faut-il penser et dire que, par ce mot « regnum cœlorum », le Sauveur indique ici l'état des bienheureux sortis de la vie présente, la vision parfaite, la pleine charité des élus arrivés à la consommation de leur destinée? A ce compte, il n'y aurait même pas l'ombre d'une difficulté. 11 est clair que le dernier des saints dans la gloire, l'emporte actuellement en excellence et en dignité sur le premier parmi ceux qui s'y acheminent encore ici-bas. La théologie désigne par deux expressions bien connues, cette différence élémentaire entre l'Eglise triomphante et l'Eglise militante : « in via, in termino. »
Mais il ne semble pas probable qu'on puisse s'en tenir à cette facile explication. La signification habituelle que ce mot: « regnum Dei, regnum cœlorum », revêt sur les lèvres de N. Seigneur, au cours des récits évangéliques, et l'on sait combien fréquemment il s'y rencontre, exige une autre interprétation. Nous nous rangeons très-volontiers à
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celle que propose et que développe le docte commentateur que nous avons consulté fidèlement dans toute notre étude. Voici en quoi elle consiste :
1. L'exposé que nous faisons de la belle thèse de Maldonat se mélangeant d'appi'éciations et d'éclaircissements qui nous sont personnels, nous voulons, pour ne pas priver le lecteur, reproduire ici le texte même du savant et pieux jésuite :
« Habet ex mullis opinionibus, quam eligat lector : sed si meam « quoque sententiara velit audire, libenter fatebor in nulla prorsus « earum, meum qualeciimque judicium acquiescere. Nec probare posn sum ut regnum Cœlorum, pro cœlo ponatur, quia manifestum est c( Christum aniilhesi quadam inter vêtus et novum Testamentum uti « voluisse, ut constat ex Lis verbis. « A diebiis Joannis Baplistœ, « usque nunc regnum Cœlorum vim patitur, et omnes Prophelœ et « lex tisque ad Joaniiein prophetaverunt », nec ut Christus cum Joanne « conlératur, et quia ea comparatio ad rem non perlinebat, ubi evan- « gelium cum lege conferebatur, et quia apertius dixisset se eo « majorem esse. « Ecce plus quam Jonas hic, et ecce plus quam « Salomon hic » et quia vis locutionis périt nisi sententi;i generalis « sil et non ad usum definita. « Qui minor est », id est, ([uisquis minor « est, aut miuimus quis(]ue in regno Cœlorum, major est illo. »
« Ergo hic mihi videtur esse sensus de quo tamen non solum « Ecclesise, ut omnibus in rébus, sed aliis omnibus qui doctiores me « sunt, judicium reiinquo. Minimus quisque in Evangelia, id est « eorum qui Evangelium recipiunt, major est illo. Sic enim et ance tithesis inter Evangelium et legem qua Christum usum esse per- « spicuum est, et inter Evangelii et Legis personas, aptissime con- (' venit : Qui minimus est in Evangelio, eo qui in Lege maximus luit, « major esse dicatur. Notum est illud Philosophorum axioma : « Minimum maximi majus est maxi^no ?ninimi. »
« Superest magna, ut videtur, diliicultos, quo modo qui minimus « est in Evangelio, major, id est sanctior sit Joanne Baptista? Duobus « modis respondeo, primum Christum de Joanne et iis qui Evangelium ' recipiunt prœcisé loqui, quatenus ille ad Legem, hi ad Evan- ( gelium pertinent. Nam etsi dubium non est quin Joannes non « solum multos sed etiani plerosque qui in Evangelio sunt, sanctitate « longe prœcesserit, tamen quidquid et ille et alii sancti veterig « Testament!, sanctitatis habuerunt, non ex Lege sed ex Evangelio « habuerunt, cujus futura virtus ad eos usque, quamvis longe « adhue remotos, porrigebatur : Ideo qui minimus est in Evangelio « eo qui maximus fuit in Lege, major fuisse perhibetur, quia hic « veluti hereditaria et domi nata, ille ahena et quasi mutuo accepta
C'est un axiome de raison que le dernier degré d'un ordre su[)ôriGur l'emporte sur le degré le plus élevé de l'ordi'e iniï'M'ieur. Ainsi, quelque admirable que puisse être une cristallisation, ce chef-d'œuvre du monde inorganique, il est admis que la moindre (leur offre une incontestable supériorité, dotée qu'elle est de qualités plus excellentes, plus voisines de la vie parfaite. De même l'animal le plus rudimentaire se place au-dessus de la plante la plus achevée, de même l'homme, quel qu'il soit, au-dessus de l'animal. En d'autres termes, l'échelle ascendante des êtres comporte des degrés différents, en deçà ou au delà desquels se rencontre plus ou moins de perfection native. Les bruyants démentis donnés naguère à cette conception des choses, n'ont pas réussi et ne réussiront pas à la discréditer. Il est prouvé scientifiquement, c'est-à-dire par l'observation consciencieuse opposée à l'observation superficielle, qu'il existe des genres, des régnes, des espèces absolument distincts, irréductibles les uns des autres, et que de là résulte une série de supériorités progressives, échelonnées depuis l'ébauche lointaine de la vie jusqu'à
« virtute, factiis est magnus... Secundo loco respondeo eum qui K in Evangelio minimus est, eo qui in Lege fuit maximus, majorem « dici, non quod continue rêvera major sit, sed quod ex Evangelii na- « tura major esse possit. Qui in Lege? Annon potuit quisquis voluit « Joanne Baptistà major esse! potuiL fortasse, at non ex iialura Legis « quae cerlis repagulis chmdebulur, quibus revulsis, « a dicbus Joan- <( iiis Baplislœ regnum cœtormii vhn palitur et violenli rapiunt « illud », quo quisque vinlentior, eo sanctior. Ante, Proplietis et « cpeteris sanclis prout officium aut minislerium sive prcenuntiandi « sive prseligurandi veiiturum Christum postulahat, major minorve <i dabatur gratia, ideo que Joanni maxima data est, quia non modo (( prsedicere, sed digito debuit etiam demonstrare; postea, effusa est a in medio posita, tantuin quisque capit, quantum virtute et animo, « contendit. IIoc enim est « regnum cœlorum vim patitur, et violcnti « rapiunl itlud ». (Maldonat, Comment, in Matth.)
sa plus haute perfection*. Nous ne faisons que rappeler ces vérités intéressantes sans y insister. Nous n'en parlons que pour leur demander des analogies et des comparaisons à l'aide desquelles nous puissions élucider le texte que nous désirons comprendre.
D'après Maldonat, ce que dit le Sauveur en cet endroit de son magnifique éloge de Jean-Baptiste, se référerait précisément à la distinction profonde qu'il convient d'établir entre un ordre de choses supérieur et l'ordre qui l'avoisine, mais en se plaçant au-dessous. « Royaume du ciel, royaume de Dieu )), ces expressions marquent les temps qui commencent par opposition aux temps qui s'achèvent, le Nouveau Testament qui succède à l'Ancien, la grâce qui remplace la crainte, en un mot l'Evangile qui couronne et achève la Loi.
« Omnia in figuris contingebant illis^. » L'économie de la religion juive, c'est saint Paul qui l'enseigne en plusieurs endroits de ses Epîtres, particulièrement dans l'Epître aux Hébreux, se résume à ceci qu'elle a été la représentation typique de la grande religion éternelle que devait établir un jour le Messie, promis et attendu. C'est une des plus instructives études qu'on puisse faire que l'étude de cette annonce lointaine du Christ et de son œuvre, répétée le long des âges par les prophètes, qui en sont les promulgateurs de choix, par les principaux événements de l'histoire du peuple élu, non moins que par les rites expressifs de son culte sacré.
1. Voir sur ce sujet : La Genèse des Espèces par le P. H. de Valroger de l'Oratoire, voir aussi : La variabilité des espèces, par F. Faivre, professeur à la Faculltédes sciences de Lyon (Paris, Germer Baillière, 1 8G8).
2. Voir avec le texte que nous citons et qui est tiré de la première Èp. aux Corinth. x, n, Héb. vin, 10., Héb. ix, 9, 10, 45., Héb. vu, 19., Rom. n, 29., vm, 15., Galat. n, 10., m, 24.
Omniii in /iguris... Ni l'adoration, ni le sacrifice, ni la rémission des péchés, n'avaient donc une propre et directe valeur. Tout se rapportait au Messie, soit pour le préfigurer, soit pour emprunter par anticipation à ses infinis mérites refficacité nécessaire au salut.
La plénitude des temps est venue. Le Sauveur parait dans le monde. 11 réalise à la lettre, de sa crèche à sa croix, ce qui a été dit de Lui. 11 ne détruit rien de ce que l'ordre ancien peut avoir de bon « non veni solvere legem sed adimplere », il développe, achève et consomme, comme ferait un artiste qui, couvrant un premier trait, une légère ébauche, de lignes accentuées, de vives couleurs, de reliefs puissants, effacerait sans détruire et couronnerait son œuvre.
A partir du Messie, il existe ici-bas une façon nouvelle d'adorer, de se repentir, d'expier, d'être pardonné, d'aimer le prochain, d'entendre et de pratiquer le devoir. La différence ne vient pas seulement d'une élévation et dilatation magnifique des relations de l'homme avec Dieu, mais de cette innovation sublime, conséquence de l'Incarnation, d'après laquelle une créature unie à Jésus-Christ comme la branche au cep, est rendue participante de sa propre vie et n'en est plus réduite, pour s'acquitter de ses obligations envers la Majesté et la Justice divines, à la désolante pénurie de sa condition privée.
L'ordre évangélique, l'ordre surnaturel est essentiellement là. Il se ramène tout entier à la grande doctrine du médiateur. « Uiius mediator Dei et hominum homo Cliristiis Jésus. » Qui pénétrerait jusqu'aux profondeurs ce mot de TApùtre et en déduirait les prodigieuses applications, verrait d'une vue d'ensemble l'éminente supériorité des tenips évangèliques sur les siècles qui les ont précédés.