CHAPITRE m
LA PREDICATION DE GHRYSOSTOME APRÈS 38y,
CHRYSOSTOME ET LES PAUVRES ; LA CHARITÉ ; l'eSCLA-
vage. la famille chretienne; la pureté des
moeurs; l'Éducation. — les jeux et les spectacles. LA RELIGION DANS LA FAMILLE, ET
l'ascétisme.
L'année 887 a été en quelque sorte la période héroïque de la vie de Chrysostome; les années de son épiscopat à Constantinople en forment la période tragique. Entre les deux, de 887 à 897, se placent dix années paisibles de labeur incessant, plus obscur, mais non moins fécond. C'est en ces années, à mon sens, que se révèle le mieux à nous ce que Chrysostome rêva et voulut. C'est alors que nous pouvons le suivre dans cette entreprise délicate qui le tenta, et qui n'était rien moins qu'une réforme générale des mœurs de la société chrétienne, un effort singulièrement hardi pour combattre le relâchement qui
SA PRÉDICATION. 5b
s'y introduisait, et les ramener d'aussi près que possible à la sévérité de la règle évangélique. L'ardeur avec laquelle il conçut ce rêve n'est pas moins admirable que la patience avec laquelle il essaya d'en faire une réalité : « Un seul homme suffit, quand il est embrasé de zèle, à réformer tout un peuple* », s'écriait-il dès 887, dans la i'* homélie sur les Statues. Et à la fin de sa carrière, à Constantinople, il gardait intacte, sinon toute son ambitieuse espérance, du moins son infatigable activité : « Si je vous demandais de l'argent, — disait-il alors à ses fidèles, — vous m'en donneriez, n'est-ce pas? Si j'étais en un extrême péril, vous donneriez pour moi, si vous le pouviez, un lambeau de votre chair. Eh bien! songez au danger que je vais courir, si je suis accusé devant Dieu de n'avoir pas réussi à vous corriger l Corrigez-vous donc, pour que Dieu me soit clément ' » , ou encore, dans une belle péroraison, de la même époque : « Si je ne craignais pas qu'on m'accusât de vanité, je vous montrerais l'intérieur de ma demeure ; vous verriez mes pleurs, quand je vois vos chutes, mes joies quand je sens vos progrès. Plût au ciel que vous fussiez sauvés et que je fusse accusé d'avoir mal rempli mon devoir, et non que je vous visse périr, en recevant témoignage que je n'avais rien négligé pour vous sauver' ». Peu importait qu'il eût
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a. In Act. Apost. 8, 3. In Act. Ap. 44*
grandi en dignité ; Tévêque, tout autant que le simple prêtre, restait avec son auditoire dans une communion intime, et le souci des grandes affaires ne diminuait en rien sa sollicitude pour les plus humbles de son troupeau : « Je voudrais savoir si vous écoutez ce que je vous dis avec l'attention qui convient, de peur de semer à côté du sillon. Car, si j'étais sûr de votre attention, mon enseignement aurait plus d'élan et d'allégresse. Certes, nous parlerons même si personne ne nous écoute, par crainte des ordres du Seigneur : « Prêche ce peuple, — dit-il en effet, — et « s'ils ne te prêtent pas l'oreille, toi-même ne seras pas « exempt de faute. » Si cependant j'étais convaincu de votre zèle et de votre diligence, je ne parlerais pas seulement par crainte, mais avec joie. Maintenant donc, même si nul ne m'écoute, quoique je ne coure pas de danger puisque je remplis ma tache, cependant c*est sans plaisir que je Tentreprends.... Comment donc apprendrai-je si vous profitez? Quand j'aurai cru remarquer que certains d'entre vous ne sont pas attentifs, j'irai les trouver à part, et je les interrogerai. Si je vois qu'ils ont retenu quelque chose de mes paroles, je ne dis pas tout, mais je dis quelque chose du tout seulement, je ne les soupçonnerai plus. Mais j'aurais mieux fait de ne pas vous prévenir, et de vous prendre par surprise. Non cependant; cela me réjouira, si même après vous avoir prévenus j'atteins mon but.... Que dis-je d'ailleurs? Je puis très bien encore vous surprendre malgré tout. Car je vous ai avertis que je vous interrogerais, je ne
VOUS ai pas dit quand. Ce sera peut-être aujourd'hui, peut-être demain et peut-être dans vingt ou trente jours; mais peut-être aussi plus tôt ou plus tard. Je me réglerai sur l'exemple de la Providence qui, pour la même raison, laisse incertain le jour de notre mort*. » Il y a donc une parfaite unité dans la prédication de Chrysostome, depuis ses débuts jusqu'à la fin, et l'œuvre qu'il a tentée à Constantinople n'est qu'un recommencement, dans des conditions nouvelles et dans un autre milieu, de celle qu'il avait accomplie à Antioche. Elle ne s'en distingue que parce que Chrysostome, devenu évêque, et évêque de la capitale de l'empire, ne se borne plus à réformer les mœurs des fidèles, mais entre en lutte avec son clergé et avec la cour. On nous permettra donc, en ce chapitre, pour montrer en toute son étendue et toute sa variété cette entreprise de réforme des mœurs, qui est l'honneur de Jean, de ne pas toujours nous borner, bien que nous devions le faire de préférence, à prendre nos textes dans les homélies de la période d' Antioche, mais d'y joindre quelquefois des témoignages qui datent de Constantinople. Dans l'une et l'autre ville ce sont les mêmes vices qu'il a combattus, et c'est le même esprit qui a inspiré sa prédication.