I. InMatth
pour tous. En ce qui concerne les pauvres, il sou<« baite seulement qu'ils aient leur subsistance assurée ; il ne demande pas pour eux Taisance ou le plaisir. En ce qui concerne les riches, il veut les amener non seulement à fournir aux pauvres le nécessaire^ mais à se dépouiller eux-mêmes, à se détacher tout au moins de leurs biens, et à vivre, au sein de la richesse, avec les mœurs de la pauvreté. Son idéal reste donc Tidéal monastique ou plutôt, puisque à partir du moment où ayant reçu le diaconat, puis la prêtrise, Chrysostome quitte la solitude et se consacre à Tévangélisation des villes, il admet la famille et n'exige pas de ses fidèles le célibat, c'est l'idéal évangélique, celui que nous présente si bien un chapitre célèbre des Actes des Apôtres. Si l'on suppose cet idéal réalisé, on pourra dire sans paradoxe — et Chrysostome lui-même l'a dit — que le profit essentiel sera moins pour les pauvres, qui ne seront point enrichis, que pour les riches, que la charité aura sanctifiés. Il n'y a donc, si l'on ne s'en tient pas aux apparences, aucun rapport réel entre cette prédication de Chrysostome et certains mouvements politiques de l'antiquité gréco-latine ou certaines théories contemporaines. Le seul lien que l'on puisse établir entre Jean et les tribuns antiques ou les socialistes modernes, c'est, je le redis encore, cette tendance toute naturelle à l'utopie sans laquelle il n'y a sans doute pas de grand réformateur possible. Assurément, le plus souvent, Chrysostome se rend parfaitement compte qu'il ne ramènera pas la société du iv® siècle
à cette communauté de biens que TÉglise de Jérusalem, telle que saint Luc nous la représente, a quelque temps réalisée. Pourtant, à certaines heures, non seulement il laisse entendre que c'est bien la son rêve, mais il finit par s'emportera croire que ce rêve n'est point tellement irréalisable. C'est ainsi que dans la 34® homélie sur la i" Epître aux Corinthiens, s'inspirant d'un morceau célèbre de Platon, il imagine rhypothèse hardie de deux villes : l'une entièrement composée de riches, l'autre entièrement composée de pauvres, et il s'efforce de démontrer, avec toute la rigueur possible, que la première sera dès l'origine condamnée à l'impuissance et à la destruction, tandis que rien n'empêchera de subsister la ville des pauvres. C'est la même inspiration qui lui a dicté, dans ses homélies sur les Actes, le commentaire du chapitre où il a puisé son idéal. Pour reprendre le jugement très exact de l'abbé Fleury, il présente aux hommes de son temps cette communauté de Jérusalem non comme un phénomène momentané et exceptionnel, mais comme une réalité qui serait encore possible, si l'égoïsme ne s'y opposait. Et c'est qu'en effet, chaque fois qu'il parlait ainsi, il pensait à quelque chose de très réel : il pensait à la vie monastique. « Ceux qui vivent dans le siècle doivent, sauf le mariage et malgré le mariage, ressembler en tout le reste aux moines* », a-t-il dit un jour. Pourquoi donc le monde ne deviendrait il pas peu à peu un grand