CHAPITRE n
LA CHUTE d'eUTROPE
Eutrope ne nous est guère connu aujourd'hui que par les invectives poétiques de Claudien et les invectives oratoires de Chry sostome ; il ne semble pas d'ailleurs qu'il pût gagner beaucoup à nous être présenté par des témoignages historiques tout à fait impartiaux. Pour des raisons que nous ignorons, il avait été cependant, comme nous l'avons vu, l'initiateur de la candidature de Jean, et, pendant quelque temps, le nouvel évêque eut toute sa faveur. S'il ne la conserva pas, ce n'est pas qu'elle lui eût été retirée, mais c'est que lui-même ne crut pas pouvoir continuer à la mériter davantage. Peut-être Eutrope pcnsait-il, en lui prodiguant les marques d'honneur, en lui assurant son appui pour les diverses entreprises que nous venons d'énumérer, se mettre à l'abri des critiques que l'ardent réformateur ne ménageait pas aux autres. Mais il le connaissait mal, et il n'évita pas le conflit.
La puissance d'Eutrope était à peu près sans
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limites, car Ârcadius eut toujours besoin d*UQ tu^ teur, et Feunuque était le véritable maître de TÉtat. En 399, il se fit donner le consulat, ce qui a fourni à Claudien la matière de quelques-uns de ses plus beaux vers satiriques^ On Taccusait de vendre les plus hauts emplois, et d'autoriser ensuite ses créatures à rentrer dans leurs déboursés par toutes sortes d'exactions ; il se montrait au contraire impitoyable contre ceux qui lui faisaient obstacle; il était entouré de délateurs. Quelques homélies, sans doute préchées vers ce temps, paraissent faire allusion à ce gouvernement arbitraire et aux disgrâces qui en étaient la conséquence*. En même temps Chrysostome essayait, sans aucun succès, de faire entendre à Eutrope quelques remontrances. Il protesta avec une autorité et une insistance toutes particulières lorsque celui-ci prétendit ne pas respecter le droit d'asile des églises. Ce droit, hérité par les basiliques chrétiennes des temples païens où les suppliants étaient accueillis, était moins encore un droit légalement sanctionné qu'une coutume, du reste généralement regardée comme sacrée. Eutrope ordonna que l'on se saisit de force de certaines personnes qui s'étaient réfugiées au pied des autels, et Chrysostome s'y opposa "sans hésiter; le conflit ainsi soulevé eut un caractère tout à fait aigu, notamment quand l'évêque prit la défense de Pentadia, iemme
I. Onmia jam fient eunucho consule monstra, etc. 3. Par exemple les passages que cite Nëander de la 7* homëlie sur l'Ep. aux Col. ou de la 2* surl'Ep. aux Philipp.
de Tarasius, une des victimes de l'eunuque. Celuici, irrité, obtint d'Ârcadius une mesure qui retirait expressément le droit d'asile aux églises.
Mais il avait à peine remporté ce succès que la fortune changea. Le mécontentement était assez général ; il fallait cependant une occasion pour qu'il éclatât. Elle fut fournie par la rébellion d'un officier goth, Tribigilde, qui souleva ses troupes en Phrygie, et se mit à ravager l'Asie Mineure. Eutrope envoya pour le combattre un de ses favoris, Léon, dont Claudien nous a conté la campagne, grotesque, s'il faut l'en croire. Il lui adjoignit, il est vrai, le commandant des troupes gothiques de la capitale, Gainas ; mais Gainas le trahit bien vite, et s'entendit secrètement avec Tribigilde, tandis qu'à Constantinople il faisait croire que la situation était déses* pérée et que la nécessité s'imposait de sacrifier Teunuque. L'intrigue réussit par le concours de l'impératrice Eudoxie, qu'Eutrope avait blessée, et qui trouvait cette toute-puissance , dont elle devait hériter, gênante pour son ambition. Il y eut une sorte d'émeute de la garnison de Constantinople, réclamant la tête d'Eutrope, qui dut, pour se dérober à l'orage, venir au pied de l'autel se réclamer de ce droit d'asile qu'il avait prétendu abolir.
Ce fut une revanche éclatante pour ChrysostomOi et l'occasion du plus beau triomphe oratoire qu'il eût remporté depuis la sédition de 887. C'est alors en effet qu'il prononça les deux homélies restées fameuses sur la disgrâce (TEutrope. Le dimanche
après la chute du favori et sa fuite à Téglise, il prêcha sur ce thème qui lui était si familier : la vanité des biens de ce monde. Chacun connaît le pathétique exorde qu*il faut bien cependant citer : « C*est toujours le moment, mais c*est aujourd'hui le moment plus que jamais de s'écrier : Vanité des vanités, et tout est vanité. Où est maintenant Téclatante dignité du codsuI? Oix est aujourd'hui la lumière des torches ? Où est le bruit de la foule, le vivat du cirque, la flatteuse acclamation du théâtre? Tout cela est passé ; un orage soudain a fait choir les feuilles, et dévasté Tarbre, si bien que le voilà maintenant, pareil à un tronc dépouillé, dont la racine même est ébranlée et qui vacille. Où sont maintenant les amis doucereux, qui sacrifient à la puissance et ne songent qu'à plaire, parleurs paroles •et par leurs actes? Tout cela n*était qu'un songe nocturne, et à l'apparition du jour il s'est évanoui. •C'étaient des fleurs printanières ; le printemps a passé, et toutes se sont flétries. C'était une ombre, •et elle n'est plus; c'était une fumée, et elle s'est dissipée. C'est pourquoi nous devons toujours nous répéter la parole divine : Vanité des vanités, et tout «st vanité ! Cette parole devrait être gravée sur Jes murailles, sur les vêtements, sur les marchés, sui les maisons, dans les rues, et surtout dans la conrscience de tous, et nous devrions toujours y penser : carie mensonge et l'apparence, l'illusion des choses terrestres, la foule les prend pour réalité. Chaque Jduri à chaque repas, dans toutes les réunions.
chacun devrait la redire à son voisin, chacun devrait l'entendre de son voisin : Vanité des vanités, et tout est vanité. Ne t*ai-je pas toujours dit, — continuaitil en apostrophant Eutrope, — que la richesse est fiigitive? Mais tu ne voulais pas m'entendre. Ne t'ai-je pas dit qu'elle est ingrate ? Mais tu ne voulais pas me croire. Vois, aujourd'hui rexpérience t'a montré qu'elle n'est pas seulement fugitive ; qu'elle n'est pas seulement ingrate, mais encore qu'elle est meurtrière. C'est elle qui t'a conduit ici, et qui te fait trembler ici, et l'Église que tu as combattue t'a ouvert son sein et t'y accueille. Mais le théâtre, que tu protégeais, et en faveur duquel tu t'irritas souvent contre moi, t'a trahi et t'a renversé. Le cirque, qui dévora tes richesses, a tiré le glaive contre toi. L'Église, au contraire, que ta colère frappa sans raison, fait tout pour t'arracher à ta perte. Je ne dis pas cela pour triompher d'un infortuné, mais pour assurer le bonheur de ceux qui sont heureux. Comment cela ? Si nous méditons sur l'inconstance des choses humaines. Car si cet homme eût craint les vicissitudes du sort, il ne les eût point éprouvées. Mais compe il ne s'est laissé corriger ni par son expérience propre, ni par celle d'autrui, vous maintenant qui vivez dans l'abondance et la richesse, sachez tirer profit de son malheur. » Il expliquait ensuite, avec une grande élévation, pourquoi il croyait devoir prêter asile à Eutrope, malgré son indignité ; puis il terminait à peu près ainsi : « Laisseznous tomber aux pieds de l'empereur, ou plutôt
laissez-nous invoquer le Dieu de charité, afin qu'il adoucisse la colère de Tempereur, et attendrisse son cœur au point qu*il nous accorde la grâce entière. Comment pourrez-vous, à la fin de cette assemblée, vous approcher du corps du Seigneur, comment pourrez-vous prononcer les mots de la prjère prescrite : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous c pardonnons à ceux qui nous ont offensés », si vous réclamez le châtiment de vos offenses ? — Il a commis de grandes injustices,, nous ne le nions point; mais ce n'est point le moment de juger, c'est celui de s'apitoyer, ce n'est pas le moment de demander compte, c'est celui de faire grâce. Que nul donc ne s*abandonne à ses mauvais sentiments, mais plutôt laissez-nous prier le Dieu charitable, pour qu'il lui accorde un peu de vie, et qu'il le sauve de la mort qui le menace, et qu'il lui permette de se purifier de ses péchés, et laissez-nous prier en commun l'empereur charitable, afin qu'il accorde le salut d'un homme à l'autel. »
L'émeute de la garnison se renouvela bientôt; la Grande Église fut investie de soldats prêts à en forcer l'entrée; Chrysostome lui-même, saisi par quelques-uns d'entre eux, fut conduit devant l'empereur; il se refusait toujours à livrer son suppliant. Mais Eutrope prit peur; il abandonna son asile; il fut exilé à Chypre, et mis à mort quelque temps après. Le dimanche qui suivit son arrestation, Chrysostome prononça une seconde homélie sur le même thème. Il raconta les derniers événements avec ce pathéti-
. que qui n'appartient qu'à lui, et il les expliqua, car il est visible qu'ils avaient été diversement rapportés et interprétés ; il en prit texte pour célébrer la grandeur et la puissance de TÉglise. « Ne dis pas que le traître a été trahi par l'Église. S'il n'avait pas quitté l'église, il n'aurait pas été trahi. Si tu voulais être sauvé, il fallait t'attacher à l'autel. Ce n'étaient pas les murs qui te protégeaient, mais la Providence divine était ta défense. Tu étais un pêcheur. Dieu ne te repousse pas pour cela ; car il est venu pour appeler a la pénitence non les justes, mais les pêcheurs. La pécheresse fut sauvée, parce qu'elle embrassa ses genoux. Rien ne peut égaler l'f élise. Les murailles se désagrègent, l'Église ne vieillit pas. Les murailles sont renversées par les Barbares, l'Église ne peut pas être vaincue, même par les esprits du mal ; — et que ces paroles ne sont point une vanterie, les faits eux-mêmes le prouvent. Combien ont combattu l'Église, et ses ennemis ont péri ; mais ellemême s'est élevée au-dessus des cieux. Telle est la grandeur de l'Église. Quand elle est combattue, elle triomphe, et quand elle est outragée, elle n'en parait que plus éclatante. Elle reçoit des blessures, mais jamais elle ne succombe à ces blessures. Elle est ballottée par les flots, mais elle ne sombre pas. » Cette période si agitée que traversa Jean pendant deux années* environ fut éminemment fî^vo-
I. Je veux dire celle qui comprend la chute d'Eutrope et la rëvolte de Gainas,
rabie au développement de son éloquence, qui prit alois tout son essor. A Antioche il s'était montré un maître dans fart si délicat de Texhortation morale et de la conférence familière ; il avait su, avec un rare bonheur, unir à la manière vive, pressante, topique qu'avait créée la philosophie grecque (le stoïcisme notamment), Fonction et la charité qui sont le propre du christianisme ^ A Constantinople, en ces temps troublés, ce don merveilleux du pathétique, qui Tavait si bien servi déjà en 887, se révéla plus grand encore. Les homélies qu'il a prononcées alors, pleines de grandes et vives images, qui les traversent comme des éclairs, emportées par un mouvement puissant comme un rythme de tempête, montrent à chaque page l'empreinte des événements tragiques qui leur donnèrent naissance. Je conseille qu'on lise, après le morceau que je viens de citer, celui où l'orateur décrit l'émeute hurlant autour de la Grande Église, et se met lui-même en scène alors que les soldats, qui réclamaient qu'on leur livrât Eutrope, l'entraînèrent devant l'empereur.
En même temps, ces deux homélies sur la disgrâce d' Eutrope ont une autre sorte d'intérêt. Les homélies sur les Statues nous avaient montré comment, à Antioche, Jean gagna l'afifection de son public ; celles-ci
I . Je n'entends pas dire que Jean ait eu Pintention d'imiter le ton de la philosophie ancienne dans ses Protreptiques ; c'est tout spontanément et sans imitation consciente qu'il le reproduisait; mais Tarialogie est yisible.
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peuvent nous faire comprendre comment, au moment même où sa parole atteignait son maximum de véhémence et d'éclat, il blessa profondément une partie de ses auditeurs de Constantinople, et, comme il Tavait déjà fait par sa courageuse réforme du clergé, fit germer contre lui dans les cœurs des haines redoutables. La liberté de la parole évangélique était mal comprise dans la capitale ; elle y choquait toutes les habitudes. Déjà souvent Chrysostome avait surpris, quandilavait traité les riches, selonsa coutume^ sans ménagements. Le ton sur lequel il avait parlé de la chute d'Eutrope, dans sa première homéUe, Fart qu'il avait eu d'en tirer pour tous ses auditeurs, comme une leçon générale, la preuve de la vanité des biens de ce monde, avaient ému les uns, mais scandalisé les autres. Il fut obligé, le dimanche suivant, d*expliquerses intentions : a Je parle ainsi, non pour attirer sur vous le malheur, — que cette pensée soit loin de moi ! — non pour raviver la blessure, mais pour que le naufrage même des autres nous apprenne à trouver le port. Quand les soldats et les glaives menaçaient, quand la ville brûlait, quand le diadème était sans pouvoir, quand la pourpre était outragée, quand partout la rage de l'armée éclatait, où étaient alors les richesses? où les esclaves? Tout était en fiiite. Où étaient les amis? Tous avaient jeté le masque. Où étaient les maisons ? Elles étaient closes. — Faut-il maintenant me traiter de gêneur, d'homme insupportable, parce que je répète toujours : la richesse trahit ceux qui en mésusent ? Le temps est
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venu, et a montré la vérité de mes paroles. Pourquoi es-lu si attaché à la richesse, quand elle ne te sert de rien à Theure des catastrophes? Si elle sert à quelque chose, alors qu'elle le prouve quand tu tombes dans Tinfortune! — Mais beaucoup me font ce reproche : tu attaques sans cesse les riches. Oui certes, car sans cesse ils attaquent les pauvres ; d*ailleurs je n'attaque pas les riches, mais ceux qui usent mal de la richesse. Je le dis toujours : ce ne sont pas les riches que j'accuse, ce sont les avares; autre chose est la richesse que l'avarice. Sachez distin-» guer les choses, et ne pas confondre ce qui ne doit pas être confondu. Tu es riche? Je ne te le défends pas. Tu t'empares du bien d'autrui? Alors je ne puis plus me taire. Veux-tu me lapider? Je suis prêt à verser mon sang, si je puis seulement prévenir le péché. La haine et la guerre ne rn" effraient pas; une seule chose me tient à cœur : V amélioration de mes auditeurs. Les riches sont mes enfants, les pauvres sont mes enfants. Si donc tu attaques les pauvres, je t'accuse. Mais le pauvre ne souffire pas autant par là que le riche : car le pauvre ne souffre que dans son argent, et toi, tu fais tort à ton âme. Qui veut me lapider me lapide, qui veut me haïr me haïsse. Je ne crains aucun mal, je ne crains rien que le péché. Si nul ne peut me convaincre d'un péché, le monde entier peut me faire la guerre ; cette guerre sera ma gloire. »
Fier langage, où perce pour la première fois un peu d'orgueil. A mesure que la tâche de Chryso*
stome devient plus grande, qu'il passe de la parole à Tacdon, qu'il sent la résistance ouverte ou Tintrigue obscure lui faire obstacle, il s'irrite et s*aigrit parfois. Son éloquence en grandit encore; son action sur les âmes croit-elle d'autant ? J'ai plus de confiance, pour les convertir, dans cet incomparable accent d'intimité et de tendresse que presque toutes les homélies d'Antioche nous font entendre.