Photius, Bibliothèque, codex
162 SAINT JEAN CHRYSOSTOMB.
contre Jean. Elle prouve avec quelle passion injuste Théophile conduisit toute Taffaire. Palladius nous dit que Févêque d'Alexandrie avait pris soin, en venant à Constantinople, d'y apporter avec lui des sommes considérables qu'il sut employer au bénéfice de sa cause. S'il n'hésita pas à recruter des partisans à prix d'argent, il ne fut pas plus scrupuleux quand il s'agit de réunir les éléments d'une accusation contre son rival. Certains des griefs invoqués tournent manifestement à l'avantage de l'accusé ; d'autres sont non moins manifestement calomnieux aux yeux de qui connaît tant soit peu Chrysostome; d'autres enfin sont pitoyablement ridicules. Mettons au nombre des premiers le grief de l'ex-diacre Jean : que Chrysostome l'avait déposé pour avoir battu son esclave; ou cet autre : qu'il avait pris la défense de certains païens \ Parmi les seconds, relevons celui-ci : que nul ne pouvait dire ce qu'étaient devenus les revenus de l'Eglise. On prenait texte de ces dépenses de charité que Jean avait engagées, peut-être avec quelque généreuse imprudence, pour l'accuser indirec* tememt de concussion. Du même ordre sont un certain nombre de chefs d'accusation, où certaines paroles qu'il a pu réellement prononcer étaient isolées du contexte et recevaient un faux sens ; par exemple, on lui reprochait d'avoir traité les ecclé-
I . Voici le texte complet : qu'il a reçu sous sa protection des païens qui ont fait beaucoup de mal aux chrétiens, qu'il les a gardes dans Téglise et défendus. — Jean eut certainement de bonnes raisons de s'intéresser à eux.
siastiques de gens sans honneur, corrompus, qui se iont mépriser, qui ne valent pas trois oboles, d'encourager au péché en disant au pécheur : « Si tu pèches pour la seconde fois, fais une seconde fois pénitence, et aussi souvent que tu pécheras, viens à moi, je te secourrai. » Enfin, il était puéril d'alléguer que Jean, qui avait, on le sait, une santé délicate, 4t s'habillait et se déshabillait sur son siège épiscopal, qu'il mangeait une pastille de miel »; il ne Tétait guère moins de lui reprocher certaines expressions qui Lui avaient échappé dans le feu de l'improvisation et qui sentaient le paganisme, d'avoir parlé, par exemple, « d'une table pleine d'Erinnyes ». Certains griefs révélaient visiblement que des questions de personnes avaient été de première importance dans le conflit ; on l'accusait a d'avoir excité des troubles contre Sévérien ». Enfin le synode, comme il le montra plus clairement ensuite par la sentence qu'il rendit, essayait de transformer l'affaire en un procès politique ; on reprochait à l'évéque a d'encourager la foule à la révolte, même contre le synode ».
Pendant que s'assemblait le Synode du Chêne, Chrysostome avait réuni lui-même quarante évêques, tandis que le synode n^en comptait que trentesix. Mais, quand' il vit sa cause tout à fait compromise, il les engagea à regagner leurs diocèses. Ils étaient néanmoins encore auprès de lui quand se présentèrent les deux commissaires envoyés par Théophile, deuxévèques libyens, Paul d'Erythrée et Dioscure de Dardane ; la citation visait en même
temps que lui Sérapion et Tigrés, deux de ses prêtres. Bien que Ton alléguât parmi ses amis que Théophile commettait Tillégalité contre laquelle il avait protesté lui-même dans raffaire des moines origénistes Je veux dire qu'il intervenait sans droit en dehors de soa ressort, Jean se déclara prêt à comparaître, à une seule condition : il demandait que quatrç évèques, qu'il regardait comme ses ennemis personnels, Théophile, Sévérien, Antiochus et Acace, au lieu de prendre rang parmi les juges, se bornassent au rôle d'accusateurs. Le synode passa outre, et prononça une sentence où il était dit que le refus de comparaître équivalait à un aveu : Jean, en conséquence, était déposé. Après quoi la sentence ajoutait perfidement qu^au nombre des accusations s'en trouvait une qui n'était pas de la compétence du synode; et tombait sous le coup de la loi de lèse-majesté. « Le pieux empereur devait donc veiller à ce que Chrysostome fût éloigné de son siège, fut-ce par la force, et puni pour ce dernier crime; car il n'était pas permis aux évêques, de le juger sur ce grief. » On voit quelle était la gravité de cette addition. Quel en était le sens caché? Au dire de Palladius, il s'agissait de paroles violentes que Jean lirait prononcées contre Eudoxie, en la comparant à JézabeL Quand Chrysostome apprit qu'il était déposé, il ne se proposa pas de résister par la force à la force dont on le menaçait; mais il crut de sa dignité de ne pas descendre spontanément de son siège, et d'obliger, ses adversaires à l'y contraindre. Il réunit d'abord
ses fidèles à Téglise, et prononça une homélie dont voici un extrait : « Nombreuses sont les vagues, et puissant est le flot ; mais nous ne craignons pas de sombrer, car nous sommes sur le roc. Que la mer fasse rage, elle ne peut ruiner le rocher; que les vagues s'amoncellent, le navire de Jésus ne peut sombrer. Dites-moi, que craignons-nous? La mort? Le Christ est ma vie, et la mort est ma victoire. L'exil? La terre est au Seigneur, avec ce qu'elle contient. La perte des biens teiTestres?Nous n'avons rien apporté en ce monde, nous n'en pouvons donc rien emporter. Les dangers de ce monde, je4es méprise, et sa magnificence, je la dédaigne. Je ne crains pas la pauvreté, et n'ai nul besoin de richesses; je ne crains pas la mort, je ne souhaite pas de vivre, si ce n'est pour votre bien. C'est pourquoi je vous exhorte aujourd'hui à vous consoler, car nul ne peut me séparer de vous : « Ce que Dieu à uni, l'homme ne a peut le disjoindre. » (Matth., 19,6.) — Il continuait ensuite en développant avec éloquence ce thème : que l'église consiste non dans des murailles, mais dan& la communauté des fidèles, et revenant à lui-même: « Le Christ est auprès de moi, que puis-je craindre? Quand les flots de la mer et la colère des maîtres de ce monde s'acharnent contre moi, tout cela n'a pas plus de force contre moi qu'une toile d'araignée.... Si Dieu veut que la chose arrive, qu'elle arrive ; s'il veut que je reste ici, grâces lui soient rendues. En quelque endroit qu'il veuille que je sois, je lui rends grâces. Que personne ne vous inquiète, tenez-
vous seulement en prières. Ce sont là les machinations de Fesprit mauvais, qui veut interrompre votre pieux zèle, étouffer votre pieux attachement à la prière et aux exercices de dévotion. Mais il ne réussira point, et il ne pourra pas bannir de vos âmes votre pieux zèle; il ne réussira qu'à redoubler votre vigilance et votre ardeur. Demain je serai avec vous à Theure de la prière : car où je suis, vous êtes aussi, et où vous êtes, je suis aussi. Nous ne sommes qu'un corpSi le corps ne se laissera pas séparer de la tête, ni la tête du corps. Si nous sommes séparés par l'espace, nous sommes unis par l'amour. La mort même ne peut nous séparer; si mon corps meurt, mon àme vit encore et garde mémoire de ses fidèles. Je suis prêt à donner mille fois ma vie pour vous, et vous n'avez pas besoin de m'en savoir gré; je ne fais que mon devoir: « Car un bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ^ »
Assurément, ce langage, d'un pathétique si éton-^ nant, était hardi pour la circonstance, et risquait de jeter un certain trouble dans les esprits. Ce sont de pareils discours qui expliquent que déjà des écrivains à peine postérieurs, par exemple Zosime, aient présenté Jean comme un tribun'; que tant d'historiens modernes, depuis Gibbon jusqu'à Amédée Thierry,, ne l'aient guère jugé autrement. Néander lui-même', qui a tant aimé Chrysostome, trouve qu'il dépassait