CHAPITRE I. il
faits , et inaccessible au vulgaire ; le soin des maîtres de se donner pour les vrais disciples de Jésus-Christ , les vrais héritiers de sa pensée intime , de sa doctrine secrète , apanage exclusif des natures supérieures ; le mépris dog^latique et solennel de la matière et des sens, motif d'austérité pour les uns , justifiant aux yeux des autres tous les désordres et faisant de l'immoralité la condition de la dignité de l'homme et de son salut , attirèrent au Gnosticisme d'innombrables prosélytes , et firent de lui , pendant bien des années, l'adversaire le plus dangereux et le plus puissant de la vérité. Il tombait à peine que Manès parut, et tenta un nouvel et suprême effort pour opérer la fusion impossible entre l'Évangile et les religions naturelles de l'Orient. Lui aussi, il prétendit épurer le Christianisme, le dégager de l'alliage qu'il avait subi, lui donner le développement dont il était susceptible. Au fond, il cherchait à l'absorber dans une masse informe de spéculations tirées de toutes les philosophies et de tous les mythes ; et c'était dans le but unique de s'ouvrir un accès facile auprès des chrétiens qu'il prit le titre cYapôire du Christ, et voulut mettre uneespèce d'étiquette chrétienne à je ne sais quel mélange de panthéisme et de dualisme d une part , de stoïcisme et de quiétisme de l'autre. Malgré l'absurdité évidente de ses enseignements , le Manichéisme était calculé avec un art profond pour séduire les uns par une apparence de haute sévérité , les autres en consacrant la Uberté et la sainteté des passions, un grand nombre en calomniant l'Église et se posant à leurs yeux comme la société des vrais croyants. Aussi , lorsque vers la fin du ui« siècle , il fut violemment comprimé , il avait déjà fait beaucoup de mal et poussé des racines profondes. On le força à se cacher; on ne put l'anéantir. 11 devint une secte secrète , travailla sous terre , avança clandestinement, et, tout en s'apprêtant à faire plus tard une grande explosion, il ne cessa, pendant plus de
cent aDS , de fatiguer FÉglise par ses sourdes hostilités et de lui disputer les âmes.
Et cependant, à côté de ces vastes systèmes d'erreurs dressant leur masse formidable devant l'orthodoxie cathohque , d'autres , moins audacieux en apparence , non moins funestes en réaUté, avaient surgi dans le sein même de rÉglise , et , sous prétexte d'expliquer ses dogmes , d'en propager la foi , travaillaient ardemment à les ruiner. // faut qu'il y ait des liérésies, avait dit le grand Apôtre « . Cette épreuve de la vérité ne manqua jamais au CathoUcisme. Du jour où il ouvrit la bouche pour parler au monde, il eut contre lui, outre les adversaires naturels de toute doctrine élevée et sainte , outre la routine , la politique , TincréduUté, la superstition, le sensualisme, une foule d'ennemis dans ses propres disciples, et parmi ceux-là mêmes que par une consécration spéciale il avait destinés à être les gardiens incorruptibles et les propagateurs de ses enseignements ; ennemis d'autant plus dangereux que le zèle de la vérité semblait être leur seul mobile, et qu'ils .prétendaient servir l'Église en la déchirant. L'esprit humain est ainsi fait que même en se donnant il se réserve , et qu'en paraissant obéir et s'inchner sous l'autorité de la foi , il marchande l'obéissance , et ne veut recevoir que de lui-même la règle et l'objet de sa foi. Parmi les hommes de spéculation et d'étude que la beauté doctrinale du Christianisme avait frappés , plusieurs se bornèrent à prendre dans cette grande moisson de l'Évangile pour le verser dans la philosophie , et par cette riche adjonction la rajeunir, lui donner une autorité, une vie nouvelles. Leur but était de rendre la philosophie chrétienne. D'autres, plus puissamment attirés et entrés plus avant dans le Christianisme , voulurent y faire entrer la philosophie avec eux, rattacher les
» I. ad Corinth. , c. H , v. 19.