CHAPITRE VII
plir ses devoirs , plus occupé des arbres du verger que des saints livres, infatué de sa naissance et de lui- môme, se pliant difficilement aux austérités de la règle et à Tobéissance » . Puis , tout-à-coup , la tiédeur fit place à la plus affreuse tristesse. Chrysostôme, qui l'avait connu sur la montagne et s'était lié avec lui , apprit avec un profond chagrin, de la bouche d'un ami commun, qu'un jour, pendant la prière des cénobites, le malheureux Stagyre, terrassé par le démon , s'était roulé à terre , les yeux renversés , la bouche écumante , avec des convulsions et des hurlements horribles , et que , la nuit suivante , on avait vu l'esprit mauvais sous les traits d un animal immonde, couvert de boue , se lancer furieux sur l'infortuné , dont les cris lamentables consternaient le monastère 2. La pensée d'être possédé du démon , partagée aiitour de lui , jeta le pauvre ascète dans une indicible douleur. Il so tourna vers Dieu , multiplia les prières et les jeûnes, redoubla de ferveur, courut auprès de divers solitaires renommés au loin par la sainteté et le don des miracles, visita les tombeaux des martyrs, implora nuit et jour sa délivrance 3, et, n'obtenant rien , il tomba dans le désespoir. L'infortuné , qui se croyait perdu , accusait le Ciel d'injustice. La pensée d'en finir avec la vie l'obsédait sans cesse*. Enfin, n'en pouvant plus, il quitta le désert , et vint se réfugier à la ville * . Mais ce mal mystérieux et terrible le suivait partout.
Chrysostôme , qui l'aimait , eût voulu courir à lui et le consoler; mais, empêché par ses propres souffrances, il écrivit pour son malheureux ami les trois livres dont nous parlons , où les considérations les plus hautes se mêlent à la plus affectueuse pitié. Il y développe admirablement, par
« Chrys., t. 1, p. 178.
« Ibid., p. 156.
^ Voir la noie H i 1a fin du volume.
les paroles de rÉcriture et les exemples des Saints , ce grand enseignement du Christianisme , que tous les événements d'ici-bas, même ceux qui nous afligent le plus, sont disposés providentiellement dans notre intérêt éternel , tantôt comme de précieux moyens d'expier le péché, tantôt comme de salutaires épreuves de la vertu, et qu'une foi éclairée ne peut y voir que les marques de cette divine bonté qui tire le bien du mal , et par les souffrances nous mène au bonheur.
« Nous devrions être près de toi, dans ton affliction, bienaimé Stagyre, pour t'aider de nos paroles et de nos services , et , autant qu'il est en nous , adoucir tes maux ; mais , puisqu'une santé misérable et de violentes douleurs de tête nous privent de cet avantage et nous forcent à garder la maison, nous voulons ao moins ne rien négliger de ce qui peut contribuer à ta consolation et à la nôtre. Une lettre peut-être te fera plus de bien que nos paroles , et , dans le cas que nos efforts soient sans succès , nous aurons rempli
notre devoir et évité tout reproche Si j'étais du nombre
de ces hommes qui , plus rapprochés de Dieu par leurs vertus, ont aussi plus de crédit près de lui, je ne cesserais de le prier, de le supplier pour une tête si chère ; mais la multitude de mes péchés m'enlève cette confiance et il ne me reste pour te venir en aide que mes discours. Sans doute , c'est au médecin de soulager, de guérir le malade : cela empêche-t-il des serviteurs dévoués de l'entourer de paroles affectueuses et consolantes ? Si donc je puis dire quelque chose qui calme ton immense douleur, mes vœux seront satisfaits. Si je ne sais trouver rien de semblable, celui-là , sans nul doute , me tiendra compte de ma bonne volonté, qui, par la bouche de S. Paul, nous a ordonné de pleurer avec ceux qui pleurent et de compatir aux affligés. » L'unique cause de ton chagrin paraît être la fureur de cet affreux démon qui te tourmente : en y réfléchissant,