CHAPITRE VII
on voit que c'est la racine de tous tes maux ; je Tai conclu des plaintes mêmes que j'ai recueillies de ta bouche quand J'étais près de toi. Tu me disais qu'heureux dans le monde, c'était après l'avoir abandonné que le terrible mal t'avait fait sentir ses atteintes ; que d'autres , au contraire , tombés sous ses coups au milieu des folies de la jeunesse , mais promptement revenus à la santé, s'étaient mariés , avaient des enfants , et jouissaient sans trouble de tous les biens d'ici-bas ; que pour toi seul les prières des Saints restaient impuissantes ; que tu résistais à peine au désir de terminer tes jours par un suicide ; que le bonheur de tes frères dans la solitude , où tu souffrais tant , redoublait tes souffrances ; que tu tremblais sans cesse que ton père , à qui les pieux stratagèmes d'une mère excellente dérobaient la connaissance de ton état, ne se portât, s'il venait à l'apprendre , à des excès envers les solitaires qui t'avaient accueilli et n'abusât contre eux du crédit que lui donne sa fortune ; enfin , et c'est le comble du malheur, tu déclarais n'avoir plus l'espoir de guérir... J'étais absent quand le démon se jeta sur toi et te renversa à terre , et je rends grâces à Dieu qu'il m'ait épargné ce douloureux spectacle ; mais j'ai tout su par Théophile d'Éphèse , notre ami commun.... Ce récit, je l'avoue , m'a causé autant de peine que l'ennemi t'a fait de mal ; même après être revenu à moi , rien de la terre ne m'intéressait plus. Sans doute il y a long- temps que je connais et méprise le monde et ses vanités ; mais ce qui t*arrive augmente ce mépris, en même temps que ma tendresse pour toi. Les infortunes de nos amis, en effet, nous les rendent plus chers, et souvent même celles d'un ennemi
nous font oublier ses torts Pense donc à ce que j'ai
souffert quand j'ai su que mon meilleur ami était en proie à de telles tortures, et ne crois pas que si je cherche à te consoler c'est que je ne sens pas tes maux; car, bien que , par la grâce de Dieu , je sois a l'abri de ces terribles
âOO s. JEAN CHRYSOSTOME.
assauts du démon , je n'en partage pas moins ta douleur ; et ceux-là en seront convaincus qui savent aimer ^ . »
Après cet exorde dicté par son cœur , Jean relève une à une les plaintes de son ami contre la Providence. Pourquoi la puissance du diable? Pourquoi les souffrances de Tbomme? Pourquoi les justes sont-ils plus affligés que les méchants ? Pourquoi tant de crimes impunis , quand tant de vertus sont méconnues et bafouées ? Pourquoi lui-même , Stagyre, est -il plus malheureux depuis qu'il est plus fervent?
Le premier livre est la réponse à ces objections. Chrysostome y démontre que la bonté divine préside à la destinée de Thomme, et que les afflictions des justes sont les preuves mêmes de cette bonté , qui seule a créé , seule gouverne le monde , et qui , même en nous châtiant , ne songe qu'à notre bonheur.
« Au commencement , dit-il , avant toute création , Dieu était : il était lui seul le principe et la source de son être, son éternelle et souveraine féUcité. Et bien qu'il se suffît à lui-même , il créa les anges , les archanges , les substances incorporelles , sans autre motif de les créer que sa bonté ; car, n'ayant pas besoin de leurs hommages , il ne les eût jamais créés s'il n'était infiniment bon. Après les purs esprits, et pour le même motif, il fit l'homme et le monde; et ayant rempli le monde de toute sorte de biens , il en donna la royauté à cette petite et chétive créature , voulant qu'elle fût sur la terre ce qu'il est lui-même dans le ciel. Il fit du paradis le palais de l'homme , conduisit à ses pieds tous les animaux pour recevoir de lui leur nom et reconnaître sa suprématie , l'institua médiateur de Tune et de l'autre nature , et créa la femme pour compléter son bonheur. Il lui conféra , en outre , la parole , la connaissance de Dieu , le
^ Cbrys., t. 1, p. i55| etc.