CHAPITRE VIII. 22i
en effet , il n'y a que des caractères froids ; dans celles-là , TOUS reconnaîtrez ses traits, sa démarche, son doux sourire et sa voix si aimée * . »
Puis , craignant que le regret d'une haute fortune manquée ne prît une part trop grande dans la douleur de la jeune veuve , le sage consolateur lui rappelle en quelques mots vivement sentis des événements contemporains et tragiques, propres à faire hésiter la plus intrépide ambition.
« Songez à tant de personnages célèbres qui, parvenus au rang le plus élevé , ont fini misérablement leur vie. Théodore de Sicile, que sa beauté, sa taille, son crédit élevaient au-dessus de tous ses rivaux, ne sut pas modérer l'orgueil de sa fortune , conspira et périt de la main du bourreau. Sa veuve , qui ne vous était inférieure ni en éducation ni en naissance, dépouillée de tous ses biens, privée de sa hberlé, réduite à la condition de fille de chambre , est condamnée à vivre avec des servantes, dont elle ne se distingue que par la grandeur incomparable de sa chute qui arrache des pleurs à tous ceux qui la voient. Arlémise , la femme d'un homme qui aspirait à l'empire , précipitée du faîte des grandeurs dans la misère , a perdu la vue par l'abondance de ses larmes, et se fait traîner de porte en porte pour avoir le morceau de pain nécessaire à sa vie. Que de familles je pourrais nommer tombées de la plus haute fortune et anéanties ! . . Mais ce ne sont pas les maux des autres qui peuvent adoucir nos malheurs; et je n'ai cité ces exemples que pour vous rappeler le néant des choses humaines et la vérité de ces paroles du prophète : La gloire de l'hormne n'est pas plus que la fleur des champs « . Plus haut elle monte , plus terrible sera la chute. Souverains ou sujets, sous ce rapport, c'est tout un. Encore serait-il difficile de trouver dans la demeure des
> ChrYS. , t. 1, p. 341 et suit.
« Ps. 40.
s. JEAN GHRTSOSTOME.
particaliere les infortunes qui remplissent celle des rois, les morts violentes, les vidnités précoces, les orphelins désespérés, et toutes ces calamités, tous ces crimes qui font le sujet des tragédies.
» Sans fouiller dans les siècles passés , sur neuf empereurs qui ont régné de notre temps , deux seulement n'ont pas péri de mort violente. Celui-ci est tombé sous les coups d'un usurpateur, celui-là sur le champ de bataille; Fim victime de la perfidie de ses gardes , l'autre sous des poignards payés par celui-là même dont il tenait la couronne et la pourpre * . Leurs épouses sont mortes ou de chagrin ou par le poison , et , parmi celles qui survivent , Tune tremble sans cesse pour un fils qu'un soupçon de la Cour peut à chaque instant dévouer à la mort , l'autre n'est revenue de l'exil qu'à force d'intercéder «. Des deux impératrices régnantes, celle-ci commence à respirer de ses maux, mais sa joie est empoisonnée par la crainte que l'empereur, jeune et inexpérimenté , ne succombe aux pièges qui l'entourent sans cesse ; celle-là , en proie à de mortelles frayeurs , passe sa vie plus tristement qu'un condamné à mort, parce que , du jour où il a ceint le diadème , son mari ne
vit plus qu'au milieu des combats et des périls Chose
inouïe jusqu'à ce jour ! les barbares ont envahi le sol de l'empire : ils brûlent les campagnes , ils prennent les villes , et sont bien décidés à ne plus rentrer chez eux. Et comme s'il s'agissait de fêtes , non de batailles , ils se moquent de nos soldats , qui^se laissent égorger, disent-ils , plus facilement que des moutons. . . . Cette guerre atroce a fait une multitude de veuves... Vous du moins, noble femme, vous avez pu
1 Voir la note I à la fin du volume.
^ On peut voir là, avec Tillemont suivi par Monlfaucon, la veuve de Jovien , dont le fils Verronlen rettemblait trop , pour son malheur, à un prétendant, et Severa , la première femme de Valentinien , répudiée et exilée par lui. D'autres pensent que la seconde des impératrices désignées ici est Albia Dominica , la veuve de Valens.