CHAPITRE YIII
recueillir les dernières paroles de votre mari , ses derniers conseils , preuves touchantes de sa sollicitude pour vous ; vous avez pu Fentourer des témoignages de votre tendresse , l'embrasser , lui fermer les yeux , rendre à ses restes les honneurs funèbres ; et, dans votre douleur» n'est-ce pas une consolation que de visiter quelquefois son tombeau? Les autres ne s'étaient séparées de leurs époux qu'avec Tesr pérance de les revoir, et voilà qu'à la place de ceux qu'elles attendaient , elles ont reçu la nouvelle de leur mort , mais sans aucun détail sur leurs derniers moments, sans qu'il leur ait été possible de réclamer leurs corps ensevelis et méconnaissables sous des monceaux de cadavres... L'empereur knméme enfermé dans une chaumière avec quelques soldats , ne pouvant ni sortir ni se défendre , est devenu la proie des flammes allumées par les barbares. Sa suite, ses chevaux, les planchers , les murs, tout a été consumé avec lui... Non , les plus belles choses du monde n'ont pas plus de valeur qu'une décoration de théâtre , ou que les fragiles fleurs du printemps < . »
Le souvenir d'Andrinople terrifiait encore le monde. Les plus sinistres récits volaient de ville en ville , de province en province : on ne s'entretenait que de massacres, d'incendies, de cités pillées ou détruites, de populations passées au fil de l'épée ou traînées en esclavage. La frayeur grossissait des malheurs trop réels et des périls incontestables ; il semblait aux imaginations consternées qu'aucune digue ne pouvait plus arrêter les barbares , que c'en était fait de l'empire et du monde , et qu'on touchait aux derniers jours de l'humanité. On estimait les morts très-heureux de n'être pas témoins de ces scènes lamentables , et Ton se consolait avec cette pensée de la perte de ses proches et de ses amis. Ce que S. Chrysostôme écrivait à une jeune veuve, S.Jérôme le disait, plus vivement encore. «Mon
1 Chrys. , 1. 1 , p. 3<43 et suiv.
âme est saisie d'horreur en pensant aux maux de notre époque * . Bethléem voit arriver chaque jour de nouveaux fugitifs , naguère nobles et riches , aujourd'hui mendiants , auxquels nous ne pouvons porter aucun secours. Nous gémissons , nous pleurons , nous n'avons pas le courage de poursuivre nos travaux 2 . , . . Consterné , je me tais , ne pouvant penser à autre chose jour et nuit qu'au malheur de tous *. Partout des villes en cendres et des cadavres amoncelés. Les oiseaux, les quadrupèdes disparaissent , le sol se couvre de ronces. Des contrées qu'animaient des populations nombreuses sont changées en désert * . . . Le monde touche à sa fin *... L'Orient semblait à l'abri de ces maux , et voilà que depuis un an les loups , non de l'Arabie , mais du Septentrion, se sont précipités du Caucase sur ces belles provinces. Que de monastères envahis ! Que de fleuves dont l'eau a été changée en sang ! Antioche et toutes les villes qu'arrosent l'Halis, le Cydnus, TOronte, TEuphrate, sont assiégées. Les barbares emmènent tous les jours de nombreux troupeaux de captifs. La terreur paralyse la Palestine , la Phénicie , l'Egypte. Quand j' aurais cent langues, ceni boudies, une voix de fer ^^ je ne pourrais suffire à raconter tous ces maux.... Heureux Népotien qui ne les voit pas , qui n'a pas entendu ces récits ! Nous malheureux de souffrir de telles calamités , ou de voir nos frères les souffrir ! Et cependant nous voulons vivre , et ceux qui ont échappé ti ces horreurs, nous les pleurons quand nous devrions les féliciter. Nous sentons que Dieu est offensé , et nous ne songeons pas à le fléchir. Ce sont nos péchés qui font la force des barbares 7.»
1 s. Hier, ad Heliod,, ep. 35, t 4, ait. p., p. 214. '* S. Hier, m Etech. ^ !• 3, prolog.
3 S. Hier, in Eiech,^ 1.1, protog.
* S. Hier, in Sophon,
6 S. Hier m Eiech.y 1. 8, prolog.
e Virg. , Éncid , 1. 6.
7 S. Hier. , ad Heliod. , ep. 35 , aliàs 3 ; — t. 4 , ait. part. , p. 274.