CHAPITRE IX
atteignit alors le plus haut point de prospérité commerciale. Émerveillée de tant de faveurs et de munificence , elle rêva le sort de Constantinople et parla de changer son nom contre celui de Consiancia. Cette adulation ne prit pas.
Au temps de Chrysostôme , elle était, selon lui , la tète, la mère , la plus grande ville de TOrient * ; et cependant il ne porte qu'à deux cent mille le chiffre total de ses habitants, que généralement on porte beaucoup plus haut s. Divers de religion, ces hommes Tétaient aussi d'origine. I-.es uns, descendant des anciens Syriens, conservaient quelques restes de la langue syriaque , parlée encore comme patois dans les campagnes ^ . Les autres , c'est-à-dire le plus grand nombre, étaient Hellènes, parlaient grec, et gardaient, sous le ciel de l'Asie , Tesprit , le caractère et le sang de la Grèce. Par l'activité de son commerce, par la beauté de ses édifices , par le luxe et l'élégance de ses habitudes, par ses écoles philosophiques et littéraires, par la joyeuse animation des fêles qui remplissaient sans cesse ses places et ses rues où la nuit illuminée de mille feux avait la splendeur du jour S elle était à la fois la Rome et l'Athènes de l'Orient , alliant à la mollesse d'une cité asiatique le culte des arts , l'amour des sciences , et surtout l'esprit vif et frondeur , l'imagination ardente et mobile d'un peujde aussi impatient de servitude qu'incapable de liberté, et qui se croit amplement dédommagé par des sarcasmes et des épigrammes de l'oppression qui pèse sur lui.
Adrien, blessé de ses railleries, en conçut contre elle tant de haine , qu'il voulut séparer la Phénicie de la Syrie afin qu'Antioche ne fût plus appelée la métropole de tant
< Chrys., l. 2, p. 23 et 36.
2 !(i., t. 2, p. 597. 11 dit ailleurs qu'elle comptait cent mille Chrétiens (t. 7, p. 810), et dans d'autres endroits, que les Chrétiens formaient la majeure partie de la population (t. 1, p. 598).
» Chrys., t. 2, p. i89, 651.
* Amm. Marc, 1. H, u. 1. — Chrys., t. i, p. 701. — /d., t. 2, p. 178.
169 S. JEAN GHRYSOSTOME.
de villes > . Sévère , contre leqael elle avait pris parti pour Niger , la dépouilla de ses privilèges et la réduisit au rang de bourgade sous la juridiction de Laodicëe. Sa puissance et ses titres lui furent bientôt rendus ; mais , surprise par les Perses au moment où ses habitants réunis au théâtre s'amusaient à applaudir un pantomime, elle fut pillée, saccagée, à moitié détruite. Valérien la rétablit. Dioctétien la maltraita de nouveau et lit mettre à mort ses principaux sénateurs. Gallus et Valens la couvrirent de sang et de crimes. Julien, détesté de ses habitants, répondait à leurs satires par des pamphlets , et écrivit dans ses murs le célèbre Misopogon. C'était entre les sujets et le [Hrince une guerre de quolibets ; mais le prince qui tenait la plume d'une main avait le glaive dans l'autre , et , malgré ses prétentions à n'être que philosophe , il devint persécuteur. Sa mort fut célébrée dans Antioche comme une fête publique , avec des danses et des festins. Au théâtre , la foule criait : Où sont W8 oracles, insensé Maocime? Le polythéisme n'avait repris le diadème un instant que pour le déposer à jamais dans la tombe sanglante de Julien.
Le peuple d'Antioche était avide de beau parler. Il courait après les philosophes dans les galeries publiques, rem* plissait l'école où Libanius débitait ses harangues académiques , se pressait autour d'Apollinaire pour entendre ses explications aventureuses du texte sacré, et ses dialogues, à la façon de Platon, sur les Évangiles et les écrits des Apôtres. Paul de Samosate abusa de cette disposition curieuse et frivole d'un peuple discoureur , pour jeter le scandale et le trouble dans l'Église dont il était Tévéque et le guide. Là aussi avait pris naissance la première controverse entre les Chrétiens : celle des observances légales tranchée par le concile de Jérusalem. La foule qui applaudissait à l'église
' spart., in Adr,, c. 18.