CHAPITRE IX. 26n
fenêtre de sa cellule, il l'appela long-temps par son nom. Nulle voix ne répondit à sa voix ; il poussa la fenêtre et vit étendu par terre , sur une natte, un cadavre couvert d'un cilice. On s'assemble, on brise la porte, on relève le corps du frère Pelage ; mais quand on voulut l'embaumer avec la myrrhe, on reconnut une femme. C'était Pélagie, dont le diacre de Nonnus, à une autre époque , avait aussi admiré la beauté.
En quittant le théâtre de ses erreurs , l'intrépide pénitente s'était retirée à Jérusalem , sur la montagne où son divin Sauveur avait prié et souffert pour elle ; et là , sous le vêtement d'un homme et sous le nom de Pelage , elle avait livré sa frêle existence aux plus sévères immolations. Les larmes de la jeune femme s'étaient mêlées au sang de Jésus , sur cette terre où il avait posé sa tête dans l'agonie , où Pélagie posait la sienne dans la mort « .
Antioche s'arrachait par intervalles à ses plaisirs et à ses folies pour prêter un moment d'attention aux prodiges de la grâce divine. Elle allait , au désert , écouter Aphraate ou Zenon, contempler le Stjiite sur sa colonne ; puis elle reprenait ses joies et ses fêtes , ou plutôt sa vie était une fête incessante. Son fleuve , son ciel , son horizon , l'air qu'on y respirait, la plaine où elle était assise, jardin embaumé de l'Asie , et jusqu'aux fables dont le génie des Grecs avait placé là le théâtre, tout concourait à la tenir dans une perpétuelle ivresse des sens. Le vent de Daphné énervait les âmes. Ce lieu , consacré par une religion qui déifiait le plaisir, était le rendez-vous général de la volupté, le Baies de la Syrie. Là était le temple d'Apollon, et la fontaine de Castalie, et la grotte célèbre de la Matrone «. Là tout était séduction et péril pour la vertu : les eaux , les fleurs , les ombrages , les statues , les chants , les danses , les souvenirs , la nature
* Vit. Pair., p. 290. — TiUem , t 12, p. 379.
« Chryg., t. i, p. 595; t. ï, p. 178, 677, 721 ; t. 5, p. 271 ; t. 11, p. 7i6,
et la religion. Vainement le Christianisme avait opposé le^ culte des martyrs à celui du plaisir : Daphné entraînait les Chrétiens eux-mâmes, non pour faire acte d'idolâtrie, mais pour voir les fêtes païennes , dont les folles joies finissaient par les gagner eux aussi. Les foules bruyantes et avinées qui revenaient de ses mystères ou de ses orgies , se croisaient avec les graves marchands et les caravanes de FÉgypte , da l'Arabie , de Tlnde , qui apportaient à la métropole de rOrient les produits variés des climats lointains » les épices , Tivoire , la soie , les perles , la poudre d'or ; tandis que , dans la ville , les rues étaient encombrées par des légions d'esclaves, qui, richement costumés et armés comme les anciens lioteurs de Rome, marchaient à pied devant leurs maîtres à cheval , pour crier leurs noms et écarter les passants. A travers les bandes faméliques d'u& peuple en guenilles, d'indolentes matrones, couvertes de diamants, à demi couchées sur des chars somptueux , aux roues d'or, aux brillants attelages de mules blanches , couraient da théâtre au bain , du bain à l'hippodrome , de l'hippodrome à l'église. Les philosophes à la grande barbe, le bâton à la main , Yexomide sale sur les épaules , se promenaient dans les longues et belles galeries de la ville , à l'abri du soleil dans le jour, à la clarté des illuminations dans la nuit , et discouraient avec les désœuvrés toujours nombreux pour les entendre. Ici on pariait pour un cheval, pour un cocher, pour une danseuse ; là on dissertait à grand bruit sur un passage d'Homère , sur un mot de S. Jean. L'un s'échauffait pour ArUis , l'autre pour Apollinaire ; un troisième essayait de ressusciter les léveries de Saturnin. On sabordait en se disant à l'oreille le quolibet du jour contre le prince r^nant. Les disputes théologiques se mêlaient à la discussion des nouvelles , le nom de Manès à celui de Platon , les hymnes des dieux au chant des psaumes. On quittait les philosophes pour se grouper autour du baladin au coin de la rue.