‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 146 sur 282 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

nous a dépouillés de grands biens , Jésus-Christ le nouvel Adam nous en a assuré dmAniment plus considérables. <i Que regrettez-voas ? fait-il dire au Sauveur. Le paradis! — Faites le bien , et je vous ouvre le ciel ; je vous promets que la prévarication du premier homme sera sans inconvénient pour vous. — La domination sur les animaux ! Je vous soumets les démons eux-mêmes : vous pourrez fouler aux pieds- les serpents, les scorpions, et toutes les forces de Tennemi. — Eve a mis les femmes sous le joug de Thomme? Moi , si elles veulent, je les égale aux anges en dignité. — Eve vous a condamné à perdre la vie présente? Moi je vous appelle à une vie durable , immortelle , pleine de tous les biens > . »

Le carême de 386 fonda définitivement la réputation et la puissance de Chrysostôme. Il fut dès-lors Torateur et presque le pasteur d'Antioche. On ne voulait entendre que lui. Long-temps avant Theure des synaxes , Téglise était pleine ; on se pressait , on se disputait les premières places autour de Tambon ^ . Il ne cache pas le plaisir que lui cause cette affluence. « Rien , dit-il, non rien n'anime plus un orateur, n'est plus propre à lui fournir une grande abondance de pensées que l'empressement de ses auditeurs à l'entendre 3... J'aime, s'écrie-t-il autrefois , j'aime ces flots vivants, plus beaux à contempler que les flots de la mer. Ceux-ci, l'insolence des vents les agite; ceux-là, le désir d'entendre. Ceux-ci, plus ils s'amoncellent les uns sur les autres, plus ils effraient le navigateur; ceux-là, dès qu'ils apparaissent, remplissent de confiance l'homme qui va parler. Les uns annoncent le courroux de la mer ; les autres, les joies douces de l'âme. Les uns, en se heurtant aux rochers, rendent un son terrible; les autres, brisés

1 Chrys., t. 4, p. 667.

S /d., t.4, p. 28, et p. 456 et 99; et t. 3|p. 71.

par la parole de la doctrine , ne font entendre qu'une aima* ble harmonie. Ainsi , le souffle du zéphir, en passant sur un champ d'épis , courbe et relève leurs têtes , imitant sur la terre les vagues de Tocéan. Mais ici, j'ai une plus belle moisson , et ce n'est pas le souffle du vent , mais la grâce de Dieu qui excite et enflamme vos âmes « . »

Après douze ans d'incessantes prédications à Antioche , la parole de Chrysostôme n'avait rien perdu de son premier attrait. Quelques jours exceptés» où le cirque faisait oublier l'église , le peuple accourait à ses discours avec le même empressement. Absent, on le réclamait; malade, on assiégeait sa maison pour le voir et obtenir de lui quelques mots. On le suivait dans les champs, au tombeau des mar* tyrs 3 , et il fallait que , debout sur la porte des oratoires consacrés à leurs reliques, il parlât en plein air aux foules enthousiastes qui bravaient tout pour l'entendre. Souvent les applaudissements de l'auditoire interrompaient l'orateur, qui se fâchait doucement 3. « Que me revient-il de vos acclamations, de vos louanges, de tout ce bruit, disait-il? La vraie manière de me louer est de mettre en pratique ce que je vous dis; je serai content, je m'estimerai heureux , non quand vous aurez accueiUi mes paroles par vos applaudissements , mais lorsque , avec une sainte ardeur, vous conformerez votre conduite aux conseils qu'on vous donne ici *. » L'auditoire se vengeait de ses reproches par de nouveaux applaudissements » ; et le prédicateur avoue que ces marques de la faveur populaire qu il blâme , qu'il voudrait supprimer, ne laissent pas que de lui faire plaisir ^.

La chaire chrétienne est entrée , depuis deux ou trois

» Chrys. Ilom, G de pœnit. , t. 2 , p. 317.

:* /(/., t. 1 , p. 'i'îO; t. 2, p. 2&, p. 211; l. 9, p. 236, et ftliàspoitf^.

* /rf., l. 9, p. 239.

« /rf., t. 9, p. 239; t. 2, p. 247.

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siècles, dans une voie qu'il ne nous appartient pas de juger, mais qui Téloigne singulièrement des premiers maîtres de l'éloquence sacrée, c'est-à-dire des Pères de l'Église. « Les discours de ceux-ci , dit Fleury, sont simples , sans arb qui paraisse , sans divisions , sans raisonnements subtils , sans érudition curieuse, quelques-uns sans mouvement, la plupart fort courts. 11 est vrai, ces saints évêques ne prétendaient point être des orateurs , ni faire des harangues ; ils prétendaient parler familièrement comme des pères à leurs enfants et des maîtres à leurs disciples. C'est pour cela que leurs discours se nomment homélies en grec , et en latin sermons, c'est-à-dire entretiens familiers. Ils cherchaient à instruire en expliquant l'Écriture , non par la critique et les recherches curieuses, comme les grammairiens expliquaient Homère et Virgile dans leurs écoles , mais par la tradition des Pères , pour la confirmation de la foi et la correction des mœurs. Us cherchaient à émouvoir, non pas tant par la véhémence des figures et les efforts de la déclamation , que par la grandeur des vérités qu'ils prêchaient , par lautorité de leurs charges , leur sainteté personnelle et leur charité. Ils proportionnaient leur style à la portée de leurs auditeurs « . »

C'est avec cette méthode, ou plutôt cette complète absence de méthode, que procède Chrysostôme. Point de plan, point de cadre, point de règles; aucun dessein arrêté, si ce n'est , d'une manière générale , la confirmation de la foi et la correction des mœurs; aucune espèce d'unité. C'est l'abandon , l'imprévu, le désordre de la conversation. Souvent il entre en matière sans préambule ; parfois il fait l'un sur l'autre deux ou trois exordes , inspirés par la première circonstance venue , l'affluence qu'il a sous les yeux , les pauvres qu'il a rencontrés sur sa route, l'événement qui

< Fleury, Mœurs des chrét., 3* part., c. 31. — Voir aussi Fénel., t. 21, p. 107, éd. de Vers.

MO S. JEAN GHRYSOSTOME.

a ému la cité la veille oa le matin. A part les panégyriques et quelques discours sur un sujet spécial , il explique le passage de l'Écriture qu'on vient de lire du haut de Tarnbon« (.'explication est simple, littérale, solide. Esclave du texte, il en fait valoir tous les mots. Quelques phrases lui suffisent pour poser le dogme, répondre aux questions, écarter les difficultés. Il s'interrompt au milieu de son commentaire pour une pensée qui le frappe , pour une digression qui l'entraîne , quelquefois pour donner un avis , pour faire un reproche , pour prendre à partie tels ou tels de ses auditeurs. Puis, tout cela finit par une exhortation morale, peu liée d'ordinaire à ce qui précède , mais toujours en rapport avec les besoins de l'auditoire , et dans laquelle il s abandonne à sa verve et déploie tous les trésors de son éloquence. Du reste, pas plus de façons dans le style que dans la composition. Grand, large, d'une belle et fière simplicité, quelquefois naïf, quelquefois sublime , il tombe par moments dans la trivialité , et se traîne sous le poids des redites, des images inutiles, des petits détails. Jamais, à coup sûr, de prétention ni de recherche : on y trouve plutôt une négUgence délibérée , et s'il y a quelque art en tout cela , c'est dans la négligence elle-même. Pasteur, il s'entretient Ubrement et saintement avec ses ouailles, caresse, gronde, discute, plaisante, raconte, interroge avec une familiarité paternelle et affectueuse, souvent trëspiquante ; mais de temps à autre le ton s'élève , la parole éclate, la conviction déborde, et l'auditoire subjugué bat des mains , pousse des cris , verse des larmes , et proclame à haute voix sa résolution de se convertir.

On peut , ^ la rigueur, trouver dans Chrysostôme quelque chose de la liberté et de la vigueur de Démosthène , du nombre et de l'abondance de Cicéron , des grands éclairs de Bossuet, de l'onction pénétrante de Massillon. Au fond, il n'a d'analogie avec personne , et ne ressemble qu'à lui-

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