CHAPITRE X
même. Si on pouvait le comparer à quelqu'un, ce serait plutôt à S. Basile ou à S. Grégoire , qui parlent la même langue , s'adressent au même peuple , attaquent les mêmes erreurs , et dont la prédication , comme la sienne , n'est que l'explication de TÉcriture en forme d'homélie. Mais si ces grands orateurs sont plus soutenus , plus travaillés , plus profonds, s'ils sont lus avec plus de profit ou de charme, ils n'ont jamais eu son prestige ni exercé sa puissance. Bossuet , qui l'appelle Démosthène chrétien » , le déclare « l'un des plus illustres prédicateurs , et sans contredit le plus éloquent qui ait enseigné l'Église ^ . » Chrysostôme a gouverné douze ans par la parole l'ardente et capricieuse cité d'Antioche. Nulle popularité plus constante et plus vraie que la sienne.
Sans doute, il la cultive avec soin; car il y voit un point d'appui nécessaire à ses travaux apostoliques, un heureux indice des progrès de l'Évangile dans les âmes. Mais jamais les chétives préoccupations de l'amour -propre ne troublent ce grand cœur. 11 aime le peuple, il l'aime sincèrement et sérieusement comme un ami son ami , comme un père ses enfants ; il se plaît à le lui dire, et le dit d'une façon ravissante. Avec lui, il pense tout haut; point de défiance ni de réserve ; il lui rend compte de ses pensées , de ses joies , de ses peines, de ses craintes, de ses espérances, de toute sa vie. Est-il obligé de gronder, c'est à regret ; et avec quel empressement , par quel affectueux langage ne tempère-t-il pas l'amertume nécessaire de ses reproches! S'il recommande aux pauvres la résignation, s'il les met en face de leurs vices ignobles , il signale aussitôt le péril et l'écueil des richesses , il tonne contre le faste et l'avarice des grands. Qu'il expose les saintes sévérités de la loi , il insistera sur l'abondance des divines miséricordes ,
I Bos0., 5« Avert. au protest., n» 31, t. 21 , p. 402.
3 /c/., Serm. sur In pnr. de Dieu, t. \%, p. 351, éd. de Vers.
sur les facilités du pardon , et nul ne sera plus indulgent aux pécheurs que cet homme si rude à lui-même. Dans Téglise, il a tout disposé avec une aimable prévenance pour que ses auditeurs n'aient à soufTrir ni de la chaleur ni d'une attente trop longue, et la durée de ses homélies est toujours mesurée à l'attention qu'elles obtiennent. Il tient à être écouté sans fatigue , compris sans effort : de là , son usage de consacrer plusieurs séances au même sujet , afin d'embrasser moins de matière dans ses discours ; de là aussi , les redites , les termes populaires , les images accumulées, les détails surabondants, les digressions fréquentes , le soin d'écarter les discussions subtiles , les exposés ou les arguments trop savants , tout ce qui le ferait valoir dans l'esprit des doctes , sans profit pour les masses. Il s'abaisse , se rapetisse , s'efface , et le plus grand emploi de son talent est de le cacher. Avant tout , il s'agit pour lui de retenir aux pieds de sa chaire cet auditoire qu'il veut manier et travailler à son gré , et pour atteindre ce but rien ne l'arrête, ni une expression vulgaire, ni un tableau peu digne de sa gravité , ni une figure de mauvais goût , ni même un sarcasme. Le luxe de sa parole, qui contraste si fort avec l'austérité de sa vie , tient au même motif. Que lui importent l'art et ses règles? Il ne pose pas pour l'avenir : il veut instruire , toucher, rendre meilleur ce peuple qu'il aime , et ses défauts y réussissent autant que ses qualités.
Ces défauts, au surplus, ne sont que des concessions volontaires à sa popularité ; mais cette popularité , s'il la recherche , s'il la soigne , ce n'est pas comme un ambitieux, comme un tribun , pour s'en faire un instrument ou un marche-pied , mais comme un apôtre qui brûle de l'amour des âmes et voudrait avoir assez d'empire sur sa chère Antioche pour l'arracher à ses préjugés , à ses grossières superstitions , aux misères morales qui la dégradent , aux