CHAPITRE X
iDstruire , améliorer le peuple , le rendre chrétien d'esprit et de cœur aussi bien que de nom, c'était la grande, Tunique préoccupation de Chrysostôme. Mais ce peuple , pour agir sur lui , il fallait l'attirer , le captiver autour de la chaire , le disputer jour par jour à ses goûts frivoles ou grossiers, à son inguérissable passion des fêtes, du théâtre, du cirque, et le saint orateur y emploie tout son talent , toute sa charité. Heureux quand sa parole tombe au milieu d'une grande affluence , triste quand elle n'est entendue que d'un petit nombre, il s'applique non-seulement à éviter à son auditoire toute contention d'esprit , mais à l'intéresser et à le charmer par l'agrément et la variété du discours. « Car , disait-il quelquefois , il ne faut pas tendre constamment l'attention des auditeurs , ce serait les fatiguer. On ne doit pas non plus les amuser toujours , ce serait s'exposer à les amollir; mais il faut employer une diction tantôt plus vive et plus serrée, tantôt plus populaire et plus agréable * .• Là précisément était la difficulté. Comment répandre la variété et l'agrément sur une explication de textes , presque toujours littérale et par conséquent sèche et froide.? Chrysostôme y excelle. Son auditoire ne connaît pas un moment d'ennui. L'ironie, la peinture satirique , les tableaux gracieux, l'objurgation véhémente, la digression pleine d'intérêt, les détails de mœurs, l'épanchement affectueux, l'événement du jour , le récit biblique se succèdent , s'entremêlent, et d'un commentaire aride font un discours attachant. Quelquefois l'orateur plaisante >. «Voici quelque chose, dit-il, qui vous fera rire, je le sais ; je le dirai cependant, et d'autant plus que vous en concevrez plus d'éloignement pour l'erreur des Marcionites. Quand un de leurs catéchumènes vient à mourir, ils font cacher un homme vivant sous le lit du mort ; puis ils s'approchent de celui-ci , et lui demandent
> Chryt., t. 5, p. 130.
> Id., t. 10, p. 172 «.239.
298 S. JEAN GHRYSOSTOME.
s'il veut Ôtre baptisé. Le mort se taisant, rhomme caché sous le lit répond d'une manière affirmative, et alors commencent des cérémonies qui ne sont, en vérité, qu'une scène de théâtre. Quand on leur reproche cette absurdité ^ ils se défendent avec les mots de l'Apôtre où il est question du baptême pour les morts > . » Mais après avoir fait rire an instant ses auditeurs, Jean les rappelle bien vite aux pensées sérieuses. Un jour il avait cité ce mot de Socrate à propos de sa femme : qu'elle ne lui avait été donnée que. pour exercer sa patience et adoucir son caractère. L'assemblée partit d'un éclat de rire. «Vous riez , s'écria l'orateur, et moi je gémis ; oui , je gémis de voir que des Grecs sont plus sages que nous, à qui il a été ordonné d'imiter les anges , et même de rivaliser avec Dieu , par la pratique de la douceur < . >
L'auteur d'une thèse remarquable sur S. Jean Chrysostome considéré comme orateur populaire , a très-bien décrit ses procédés oratoires dans l'explication du texte inspiré. « Ghrysostôme , dit-il , fut moraliste et orateur en même temps qu'interprète. L'attention du public est fatiguée: mais tout-à-coup se présente une de ces longues et touchantes histoires de l'Ancien-Testament, une parabole de l'Évangile, simple mais profonde et pathétique, celle de Lazare par exemple^ Le prédicateur fait ressortir avec un bonheur infini les moindres circonstances du récit. La narration si chère aux Orientaux , la narration vive , colorée , égayée de piquantes applications , se substitue tout-à-coup k la sécheresse du commentaire. . . C'est dans ces analyses dramatiques qu'éclate surtout le génie oratoire de Chrysostôme. On trouve en lui , comme dit Bossuet , la manière de traiter les exemples de t Écriture et ef en faire valoir tous les mots et toutes les circonstances 3 . Il commente les faits ; son imagination en
1 Ghrys.,t. 10, p. 878.
> Floq., Étud. sur Bots., l. i.