CHAPITRE X
Ainsi que nous l'avons remarqué , les enseignements du saint prêtre tiraient de sa vie leur plus grande autorité. Dévoué sans réserve au service de l'Église , non-seulement il n'en recevait pas une obole > , mais il avait distribué aux pauvres son patrimoine , et ne s'était réservé que le strict nécessaire à sa subsistance pour n'être à charge à personne > . En tout cas , ce nécessaire était bien restreint; car il avait tellement plié son corps aux exigences de son âme , qu'il semblait lui aussi se nourrir et vivre à la manière des esprits. « Que faut-il à un homme pour sa nourriture de tous les jours? disait-il. Un pain et un cotyle ^ de vin lui sont plus que suffisants. > Pour lui , il fallait moins encore , ayant à peu près supprimé le vin. On a dit qu'il rougiss^iit d'avoir à manger ^ . Et cependant , malgré ce régime exténuant , malgré qu'il souffrît fréquemment de l'estomac et de la tête, il poursuivait sans interruption son apostolat. Comme orateur, comme prêtre , il suffisait à des travaux qui eussent absorbé plusieurs vies.
11 était très-maigre. C'était moins un homme qu'une voix , la voix de la charité. <Sa vie, dit Tillemont, n'était pas seulement très-pure et très-sobre , mais encore sainte et parfaite en toutes choses , et un historien dit qu'il vivait d'une manière toute divine '. Ce qui donnait un grand poids à ses discours , lui étant d'autant plus aisé de persuader la vertu qu'il la pratiquait excellemment ^ . »
Sa piété avait la noble simplicité de son éloquence. Admirateur de la vie érémitique , qu'il avait quittée à regret , il en avait l'esprit sans en afficher les dehors. Étaler l'humilité lui semblait le pire orgueil. « On ne le voyait aller ni pieds
< Chrys., t. 7, p. 375.
3 Pall., dial. — Tillem., t. 11, p. 38.
s Cotyle, mesure de capacité équivalant h 0,26 litre.
* Pall.. ibid,, c. 17.
* Sozom., 1. 8, c. 2.
« Tillem., t. 11, p. 38.
soi s. JEAN CHRYSOSTOHE.
nus , ni avec une seule tunique , ni avec les autres marques de dénûment et de pauvreté que Jésus-Christ avait demandées quelque temps à ses apôtres > . » Mais il aimait et pratiquait d'autant plus l'ascétisme intérieur et réel , qu'il en redoutait davantage l'ostentation et la prétention.
Il s'absentait peu d'Ântioche ; car chaque absence inquiétait le peuple , qui avait mis en lui son affection et sa gloire, et lui-même il souffrait loin d'un auditoire aimé , dont la confiance et la sympathie étaient un besoin de son cœur <. Cependant la fatigue d'une prédication incessante et sa pauvre santé le contraignaient à prendre parfois un peu de repos. Il allait alors respirer l'air des champs 3, visiter ces montagnes bien-aimées , toutes pleines des amis et des souvenirs de sa jeunesse , dont les échos semblaient lui redire les hymnes , les prières , les saintes joies de ses belles années , et il jouissait avec délices de cette paix profonde et divine de la solitude, de son silence éloquent. A Ântioche, il sortait peu ; les tombeaux des martyrs , dans la campagne , étaient le but ordinaire de ses promenades. Là, seul, loin de tout bruit et de fout regard , il se repaissait de la pensée de ces morts illustres , du souvenir de leurs paroles et de leurs vertus , et son âme s'élevait avec leurs âmes vers le séjour de Dieu*. Aussi préférait-il l'été à l'hiver. «Comme les matelots , disait-il , après les fatigues et les privations de la mer, sont heureux d'apercevoir la terre et le port, les sommets lointains des montagnes, la fumée qui s'élève dans les airs, les troupeaux qui paissent sur le rivage, ainsi je me félicite en voyant approcher la belle saison , non-seulement parce que c'est l'époque où le zéphir a des soufQes si doux , mais parce qu'elle nous ramène les fêtes des martyrs ,
^ Tillcm., t. 11. — ( hrys., Aom. 33, in muU., l. 7, p. 37i. î Chrys., t. 2, p. 279; t. 3, p. 362. * /d., t. 3, p. 340.