CHAPITRE XI
qui entraîne , auquel nul n'est comparable pour la correction des mœurs et pour inspirer la charité. Mais quand il s'agit d'exposer la doctrine ou de réfuter l'erreur; quand il s'agit d'ouvrir à l'intelligence étonnée les grandes perspectives et les profondeurs de l'enseignement chrétien , il reste en arrière, et parfois bien loin d'Athanase, de Basile, de Grégoire, d'Augustin; et c'est ici principalement qu'on peut le trouver trop simple et trop poptUaire •.
« Ce docte Père, dit Bossuet, ne le cède à aucun des autres en bon sens et en éloquence ; mais de dire qu'on y trouve autant de principes et de profondeur, ou un corps de doctrine aussi suivi que dans S. Augustin , qui est l'aigle des docteurs , avec le respect et l'admiration qui est due à cette lumière de l'Église grecque , la vérité ne le permet pas ». »
La polémique de Jean porte surtout contre les Anoméens et les Juifs.
Les Anoméens n'étaient que des Ariens. Mais ils avaient la prétention de conserver seuls la doctrine du maître , altérée, disaient-ils, par de malheureuses concessions. Ils niaient non - seulement la consubstantialité , mais toute analogie entre le Père et le Fils dans la Trinité divine : d'où leur nom d' Anoméens , ou dissemblables. Issus du même tronc , les Ariens purs et les semi-Ariens se haïssaient les uns les autres autant qu'ils détestaient les Catholiques. Acace de Césarée , évéque sans foi , homme sans pudeur ; Aëtius , surnommé l'Athée , chaudronnier d'abord , puis charlatan vendant des panacées sur les tréteaux, enfin évéque de Constantinople malgré les souillures de sa vie et le sang qui teignait ses mains ^ ; Ëunomius , son secrétaire , son
1 Boss. dans Floq., t. 2, p. 521.
2 Boss., Dcf. de la trad. , 1. 9 , ch. 14 , t. 5, p. 50i , éd. de Vers.
' S. Grégoire de Nysse Taccuse d'avoir eu part à la mort du préfet Domitien et à celle de Monlius, que Gvllus fit tuer en 354. — Socr., I. 4, c. 7. — TUlem., i 6, p. 409.
SiO s. JEAN CHRYSOSTOME.
ami, l'émole de ses bassesses, qui rencbérissail sur les vices et les impiétés de son msdtre, et qu'une intrigue arienne avait placé sur le siège épiscopal de Cyzique i ; ces hommes , et quelques autres de la même valeur , gouvernèrent tour-à-tour le parti qui prit successivement le nom de chacun d'eux , du dernier principalement , car on disait également Eunoméens et Anoméens.
« Le fondement de TArianisme , dit le savant évéque de Grenoble, est incontestablement ce principe philosophique mi-païen , mi-gnostique , selon lequel Dieu n'a pu créer le monde directement et sans intermédiaire , soit qu'il Hit indigne de Dieu d'agir immédiatement sur des êtres aussi inférieurs , aussi imparfaits , soit qu'ils n'eussent pas eux-mêmes été capables de supporter l'action divine. ... De ce principe , combiné avec un monothéisme rigoureux , découle logiquement l'Arianisme tout entier.
» Dieu , voulant donc créer l'univers , et ne le pouvant par lui-même , a dû créer un être intelligent et actif d'un ordre supérieur, qui servît d'intermédiaire entre le monde et lui , et qu'il chai^eât du soin de produire les autres créatures, soit qu'il lui communiquât sa puissance créatrice , soit que , s'étant réservé de produire les substances , il ne lui donnât que le pouvoir de former chaque créature en particulier. Cet être , élevé au - dessus de la création parce qu'il avait été avant elle , et qu'il a concouru immédiatement à sa formation , est le Logos, le Verbe ou la Sagesse, dont parlent en plusieurs endroits les Écritures des Chrétiens et d'anciennes traditions religieuses et philosophiques. Ce verbe, ou cette sagesse, qui a été l'instrument de Dieu dans la formation et le gouvernement du monde, l'est devenu plus tard de ses desseins pour la réhabilitation de l'homme , et , sans l'intermédiaire d'une
• 8. Bas. adv, Eunom., 1. 1. — Tillem., I. 6, p. 501-51t.
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àme biimaine , il s'est uni à un corps dans le sein de Marié, et a formé ainsi Jésus-Christ. Tel est l'ensemble de la doetrine arienne ; en voici le détail.
> Le Logos, ayant été créé avant tous les êtres, existait avant le temps qui mesure la durée du reste de la création ; mais il! n'est pas coéternel à Dieu. Comme la création est une œuvre librement décrétée de Dieu , et que le Ijogos a été produit pour la création , il est l'effet de la volonté libre de Dieu. Il n'émane pas de Dieu, au sens des Gnostiques; car Dieu est un être parfaitement simple. Il n'en est pas engendré , au sens des Catholiques ; car la substance divine est mcommunicable , et toute génération implique une altération et une division de la substance qui engendre. 11 est extérieur à Dieu , créé de Dieu , dans un ordre particulier et distinct, il est vrai , mais fait de rien comme les autres créatures. Étranger à la substance divine , il n'est ni bon par lui-même, ni indéfectible par nature ; mais Dieu , prévoyant qu'il serait bon , l'a investi de la gloire qu'il possède. C'est en ce sens seulement qu'il est immuable. Comme sa nature, sa connaissance est imparfaite \ non-seulement il ne voit et ne connaît pas parfaitement le Père , mais il ne connaît pas même sa propre essence.
» De ces assertions , qui , comme on le voit , sont rigoureusement enchaînées l'une à l'autre et au principe primitif que nous avons indiqué comme en étant le fondement, résultent les formules suivantes, si célèbres dans l'antiquité ecclésiastique : « Dieu n'a pas toujours été Père ; mais Dieu était seul et il n'était pas Père. > — « Le Fils n'était pas toujours ; il était (un temps) où il n'était pas ; il n'était pas avant d'être fait. » — « Le Logos n'est pas proprement la raison , le verbe , la sagesse même de Dieu. Il y a deux verbes et deux sagesses divines , l'un qui est incréé , l'autre qui est créé ; l'un qui est proprement le verbe et la sagesse de Dieu , l'autre qui n'en a que le nom. Il y â même un grand nombre
3iâ S. JEAN CHRYSOSTOME.
de vertus et de verbes de Dieu , et le Logos, le Fils , n'est qu'une de ces vertus, un de ces verbes.» — «Enfin, par la même raison, le Verbe n'est pas proprement le Fils de Dieu : c'est par grâce qu'il est appelé Fils ; il est simplement ane chose faite et créée > . . . .
» Malgré ces affirmations , qui tendaient à contester la vraie filiation et la nature divine de Jésus-Christ , les Ariens n'en persistaient pas moins à l'appeler le Fils de Dieu , le Fils unique de Dieu , et , ce qui semble plus étonnant , Dieu, Dieu véritable , Dieu parfait. Non contents de le regarder comme le créateur de toutes choses , ils lui attribuaient parfois les attributs de la nature divine , et entre autres l'immutabilité. Tout en professant qu'il n'était qu'une créature , ils déclaraient néanmoins qu'il devait être adoré comme Dieu , et ainsi , soit conviction systématique , soit qu'ils fussent dominés par la force de la tradition et par la coutume universelle de l'Eglise , ils reconnaissaient la divinité de Jésus- Christ, et proclamaient que le culte divin lui était dû 3 . »
Le système d'Ârius sur le Fils de Dieu l'entraînait à un système analogue sur le Saint-Esprit ; car le Saint-Esprit , envoyé par le Fils , devait être inférieur au Fils , autant que le Fils , créé par le Père , était inférieur au Père , et ainsi « les hypostases du Père, du Fils, du Saint-Esprit, étaient par nature divisées, différentes, séparées, étrangères et incommunicables l'une à l'autre, et même infiniment dissemblables en substance et gloire ^ . »
Et cependant les Ariens n'hésitaient pas à dire qu'ils adoraient le Père , le Fils et le Saint-Esprit. D'où cette conclusion très-légitime : que l'Arianisme n'était , au fond , qu une forme nouvelle du polythéisme , un polythéisme simpUfié ;
> Ginoulhiac, Hist. do dogm., t. 2, p. 260 etsuiv.
3 /rf.. i6id., p. 267.
' Alhan., or. 1 , o. 6. — Ginoulh., ibid,, p. 86i.