CHAPITRE XI
car, d'une part, les païens enseignaient que le Dieu suprême avait recours, pour la formation et le gouvernement du monde, à des êtres imparfaits, inférieurs, que nous devons honorer comme Dieu ; et , de l'autre , Arius ne se séparait d'eux qu'en substituant à cette multitude d'êtres intermédiaires un seul Dieu de second ordre , formateur du monde et chaîné de le gouverner » . *
A l'appui de leur système , Arius et ses sectateurs invoquaient une tradition secrète , apanage de quelques hommes supérieurs, élus de Dieu et favorisés de ses lumières, dont ils se disaient les seuls héritiers et les vrais disciples. Attachant une grande importance aux arguments empruntés à la raison : « 11 est évident , disaient-ils , que celui qui engendre doit précéder celui qui est engendré, et , par conséquent, si le Fils était coéternel au Père , il faudrait plutôt le nommer le frère que le fils de Dieu. Le Fils, ajoutaient-ils, existe ou par la volonté du Père , ou sans sa volonté. Dans la première supposition, il pourrait n'être pas; dans la seconde, on impose au Père une contrainte, on le prive de sa volonté. De plus , si le Fils esî en tout l'image du Père , il doit avoir un fils, celui-ci encore un, et cela dans une succession sans fin. » C'étaient là leurs arguments familiers, par lesquels ils cherchaient à populariser leur doctrine. Des esprits légers, peu instruits, se laissaient embarrasser et séduire par ces raisonnements philosophiques, dont ils n'appréciaient pas le peu de solidité « ; d'autant plus que des textes de l'Écriture, mal interprétés, semblaient donner aux enseignements de la secte une consécration divine : tels étaient, entre autres, ce passage des Proverbes, où la Sagesse dit : Le Seigneur m*a fondée au commencement de ses voies; ou encore ceux-ci de S. Paul, où il appelle le Christ le premier-né de la création ,
> Mœlb., Âlhan. t. 1, p. 300.— Ginoulh., Hist. du dogm., t. 2 , p. 269. — Killer.» Hist. de la pbilosoph. chréL, 1. 5, c. 2 , sect. 1. 3 Ginoulh., tdid., p. 265.
OÙ il dit qae c'est à cause de son obéissance jusqu'à ta mort, que Dieu ta élevé et lui a donné un nom mnlessus de t&Hs les noms, et plusieurs autres , où le SauTeur lui-même déclare que tota lui a été donné par son Père « .
Poussés à bout par la puissante argumentation des docteurs catholiques, condamnés par le concile de Nicée, les Ariens, sous le nom d'Eusébiens, de semi- Ariens , distinguaient, subtilisaient, palliaient, et, par des équitoques, des finesses, des hypocrisies de langage et de conduite, s'efforçaient d'éluder les décisions du grand concile et d'envelopper la doctrine de formules h double entente propres à les couvrir, aux yeux des simples , d'une apparence d'orthodoxie. La souplesse de la langue grecque les servait admirablement. Ils déclaraient le Fils semblable (ottowy^ro;) au Père , en substance et en gloire , et anathématisaient ceux qui osaient dire , du Verbe , autre chose que ce que l*Écriture en dit « ; et lorsque , à force d*asfuce et de mensonge , ils avaient entraîné quelque pauvre évoque surpris à signer une profession de foi où ne figurait pas le tant redouté 6iiùo\)(Ttùq , ils croyaient avoir remporté sur l'Église une victoire capitale.
Affectant un mépris souverain pour ces timidités et ces subterfuges , Eunomius entreprit d'arracher l'Arianisme aux voies tortueuses où il étouffait sous le masque, et de lui rendre une nouvelle vie en lui donnant une autre base. L'élément gnostique , employé par Arius , lui semblait trop contraire au Christianisme ; il Técarta donc , et ne voulut pour point de départ que le plus sévère monothéisme.
Dieu , disait-il , est sans propriétés comnote sans dimensions 3 ; il n'a point de forme * . Au-dessus des noms , puis-
t Athan., or. 1,2,3. — Ginoulh., Hist. do dogm., t 2, p. S69. — Mœlh., Mhan. t. 1, p. 318.
a Soc, I. 1, c. 8.
s Gr. Nyss., eont, Êunom, il, 4 Eunom., apol. 11.
(3IAPITRE XI. 545
qa'il est incréé , la maltiplicité des mots s'anéantit dans Fanité de son essence , que nul verbe ne peut exprimer > . Donc, le nom de Père ne lui est applicable qu'improprement, et sert tout au plus à indiquer le rapport transitoire entre ce qui est produit par la volonté divine et Dieu luimême >. Quant au Fils, il est l'instrument de la création , le créateur même, sans lequel nul individu dans le monde n'eût pu ni être ni connaître ; car Dieu est simple d'une simplicité absolue , et ne peut avoir qu'une énergie simple comme lui-même. D ailleurs, Fénergie de chaque chose doit avoir son correspondant , et la production d'ouvrages différents accuse des énei^ies différentes. Donc, la création des choses multiples qui composent le monde ne peut être rapportée à Dieu. Simple et un, il-avait besoin d'un intermédiaire pour créer le monde , et cet intermédiaire , cet instrument créateur, c'est le Fils; le Fils qui dérive de la volonté, non de l'essence du Père , qui est un produit contingent et libre , une création, non une émanation. Son origine concorde avec l'origine du monde ; son existence est aussi temporaire que celle du monde. Entre lui et le Père nulle égaUté, nulle ressemblance , nulle analogie , si ce n'est l'analogie de la volonté 3 .
11 y a opposition, disait encore Eunomius, entre l'incréé et le créé , l'infini et le fini , à ce point que le contraire de ce qui est essentiel à l'un est le propre de l'autre. Donc, si l'éternité appartient au Père , la contingence est le partage du Fils ; si l'essence vraie appartient au Père , elle n'est que prêtée au Fils ; si le Père est infini , le Fils a des limites : il est né, il a commencé , il doit finir. Dieu seul n'a point d'origine et n'aura pas de fin ; mais le Fils , quoique
1 Gr. Nyss., conl, Eunom, ii.
3 Gr. Nyss., ibid,
' Eunom. , apol. t4-28. •— Greg. Nytt., eont, Eunam, 1. — Ritier. , Phil. chrët., t. 2, p. 68.
3i6 S. JEAN CHRYSOSTOME.
dans le sein du Père , au commencement des choses, n'existe qu'à parler improprement, et en réalité n'existe pas *. Dieu ne peut lui départir son essence , et lui ne peut participer à Dieu ; le prétendre , ce serait nier la simplicité et l'indivisibilité de Dieu». Il est donc de la catégorie des créatures , et comme elles doit rentrer dans le néant. Instrument de la volonté divine pour créer les autres choses , il a été désigné avant elles, et ne renferme en lui aucune espèce de matière; cependant il n'est pas simple , puisqu'il produit le multiple; il n'est pas éternel , puisqu'il n'est pas simple , et que son existence , liée à celle du monde , n'a de raison d'être que dans la volonté libre de Dieu 3 .
Et malgré cela , par une contradiction déjà signalée dans son maître, Eunomius, qui regardait le Fils de Dieu comme une créature , réclamait pour lui l'adoration comme s'il était Dieu ; parce que , instrument de Dieu pour créer , il avait en effet créé tout ce qui était au-dessous de lui , et que l'homme lui devait l'existence aussi bien que le monde. Ainsi , un même culte était attribué à la créature et à Dieu, et l'on avait raison d'accuser Eunomius de polythéisme *.
Il n'était pas difficile aux docteurs orthodoxes de ruiner cet échafaudage , car il reposait sur une seule idée, la simplicité de l'essence divine. Or, en quoi le système catholique de la Trinité est-il contraire à la simplicité de l'essence divine? Évidemment, une substance simple ne se compose pas de plusieurs substances, mais elle peut renfermer plusieurs principes : pourvu que ces principes ne soient ni des substances ni des fractions de substance. Les raisonnements d'Eunomius, très-concluants contre les semi-Ariens, étaient sans portée contre les orthodoxes qui attribuaient une seule et même essence au Père et au Fils.
< Gr. Nyss., cont. Eunom. 10 et 12.
3 Eunom., apol. 9.
s Ibid. 27. — Greg. Nyss., cont» Eunom. 11.
4 RiUer., Hitt. de 11 phil. chrét., t. 2, p. 67.