‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 168 sur 282 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

de vous réanir, pour que Dieu , touché de votre concorde , vous fasse grâce , à eux et à vous ! ... Et qu'y a-t-il d'utile à votre salut , tnes bien-aimés , que vous n ayez le droit d'espérer pendant les divins mystères?... Alors les anges se prosternent devant le Seigneur, les archanges mêlent leurs prières aux vôtres: c'est pour eux le temps favorable, Toblation puissante. De même que pour obtenir des rois un acte de démence , on les aborde une branche d'olivier à la main; ainsi les esprits célestes, au lieu de rameaux symboliques , présentent le corps du Seigneur, et en son nom prient pour la nature humaine , comme s'ils disaient : Nous vous supplions. Seigneur, pour ceux que vous avez daigné aimer jusqu'à livrer votre vie pour eux ; nous vous supplions pour ceux en faveur de qui vous avez répandu votre sang , immolé votre corps ici présent > . »

De vifs applaudissements accueillaient ces paroles « . Le lendemain , l'église était comble ^ , et l'orateur interrompait sa controverse avec les Anoméens , pour féliciter et remercier l'auditoire. « J'aime cet Océan , disait-il; et comme le navigateur contemple avec plaisir la mer agitée, je me plais à cette houle de têtes ^. » Mais souvent il avait à prendre le ton sévère pour obtenir une tenue convenable , même dans les moments les plus solennels de la liturgie , quand le diacre criait : Soyez debout et alienlifs » / Parfois la foule était si compacte, que les filous trouvaient le moyen d'y exercer impunément leur industrie. Jean invite les fidèles à se débarrasser de leur bourse , avant d'entrer au saint lieu «.

La polémique contre les Anoméens marchait de pair avec

* Chry»., t. 1, p. 470.

'i Id., t. 1, p. 471,587.

une autre , à laquelle Ghrysostôme semble attacher plus d'importance et se livre avec plus d'ardeur. Centre animé et célèbre d'un vaste commerce , Ântioche avait attiré dans ses murs , depuis des siècles , une foule de Juifs. Ils formaient une partie notable de sa population. C'est parmi eux que Paul et Barnabe avaient recruté les premiers disciples de l'Évangile , ceux qui eurent l'honneur de porter les premiers le nom de Chrétiens : mais l'obstination et le fanatisme d'un grand nombre étaient pour l'Église un danger permanent, dont le pasteur s'inquiétait avec raison. Et, en effet, malgré les différences profondes qui séparaient le Judaïsme de l'Évangile , il y avait entre les deux de tels rapports , une telle parenté , que des fidèles novices et peu instruits en étaient troublés. Ils entendaient lire et chanter à l'église les prophéties, les psaumes qu'on lisait, qu'on chan* tait à la synagogue ; ils voyaient leurs prédicateurs citer, célébrer avec vénération les livres , les personnages , les symboles vénérés des Juifs ; ils savaient d'ailleurs que disciples du Christ et de Moïse , les uns et les autres s'accordaient dans l'adoration d'un seul Dieu , que la lumière de la foi était venue de Jérusalem apportée par des circoncis , et que plusieurs des fêles chrétiennes avaient pris le nom des fêles juives: c'était plus qu'il n'en fallait pour produire dans ces esprits faibles une confusion malheureuse et les incliner à judaïser. On les voyait fréquenter les enfants d'Israël, prendre part à leurs assemblées , à leurs cérémonies , à leurs jeûnes , et même faire avec eux la Pâque , sous prétexte que le Seigneur avait fait ainsi , et s'était soumis à toutes les prescriptions de la loi. Ils allaient se prosterner dans les synagogues , y chercher des oracles , y prêter des serments , et il leur semblait qu'un engagement juré sur les Uvres saints des Juifs était plus solennel et plus inviolable. Un jour , Jean lui-même rencontra une pauvre chrétienne que , malgré ses protestations et ses pleurs , un impitoyable

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créaocier traînait à la synagogue pour lui faire jurer ce qu'il voulait. Le prêtre indigné vint à l'aida de la victime et la délivra de son oppresseur. Mais s'étant eoquis du motif de cette violence exercée par un chrétien sur une femme de sa religion, et de cette idée aussi absurde que coupable chez un adorateur de Jésus-Christ de choisir comme le lieu le plus saint Tantro des ennemis de son Dieu , il apprit que ce honteux préjugé était une opinion générale à Anlioche ^ .

A cette révélation, une grande honte saisit lame de Chrysostôme. U n'avait pas mesuré jusqu'à cette profondeur l'ignorance dont il était entouré; mais s affermissant par la charité contre le découragement , il résolut d attaquer au plus tôt, dans leur source , ces déplorables abus. De là, les huit discours contre les Juifs , prononcés à quelque distance les uns des autres , et dont le premier dut Tétre au mois d'août 386. Ce sont les philippiques de Chrysostôme: on y trouve la dialectique et la véhémence de Démosthëne avec quelque chose de la manière de Cicéron dans ses réquisitoires contre Verres.

Le but immédiat de l'orateur est d'éloigner les Chrétiens des observances judaïques. Aussi frappe-t-il à coups redoublés sur les Juifs , et , en dépit du prestige qui les entoure et des merveilles de leur histoire, il les flagelle de sarcasmes, les poursuit d'invectives ; les anathèmes de leurs prophètes n'eurent rien de plus terrible. Quelquefois cette immense infortune le touche , sa voix s'attendrit. « Ils sont malheureux, s'écrie-t-il , et très-malheureux, eux qui ont rejeté les dons célestes qu'ils avaient dans leurs mains. Pour eux, tout d'abord, le soleil de la justice s'était levé, et ils ont repoussé ses rayons : ils se sont assis dans les ténèbres. Et nous, dont les ténèbres étaient le partage, nous avons attiré la lumière à nous, nous avons secoué la

< Ohm., t. 1 , p. 588, 590, 591 et 610.— Albert, Thèse, p. 190.

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nuit de Terreur. Ils étaient^le rameau de la racine sacrée , et ils ont été brisés ; nous , nous ne tenons pas à cette racine, et nous avons porté des fruits de piété. Ils ont lu les prophètes dès l'origine , et ils ont crucifié celui qu'annoncèrent les prophètes : nous , qui ne savions pas un mot des Saints Livres, nous l'avons adoré. Oui , ils sont malheureux d'avoir laissé prendre par d'autres les biens qui leur étaient envoyés, et vraiment les plus malheureux des hommes ; car ils n'ont jamais isu que tourner le dos au salut , méprisant la loi quand il fallait l'observer, s'obstinant à l'observer quand elle n'existe plus , aussi coupables par l'obéissance que par la transgression « . »

Mais tout-à-coup le ton change, la voix devient acerbe; les accusations s'accumulent , et l'on dirait quH se platt à ti*aîner dans la boue les restes déchus d'une race si grande et si malheureuse. « Leurs jeûnes , accompagnés de dansés ridicules, sont pis que des orgies ^ ; leurs fêtes tumultueuses sont impures et abominables ^ ; leur synagogue est un lieu de débauche, un antre de voleurs et de bêtes fauves, l'auberge des démons ; ils y emmènent des troupes de femmes perdues , d'hommes infâmes , ce que le théâtre a de plus vil *. Aucun Juif n'adore Dieu s. Ils ne connaissent pas le Père, ils ont crucifié le Fils , ils repoussent le Saint-Esprit^. Ils sont riches'', mais intrigants, querelleurs », superstitieux 9; ils trafiquent de la crédulilé publique au moyen d'amulettes et d'enchantements pour guérir tous les maux > o ;

1 Cbr^s.it. i» p.$8S«

s Id., 1. 1, p. 597, etc.

« /d. , 1. 1 , p. 590 et 592.

s Id. , ibtd.

fl Id. . md.

• Id. , f6id.

to Id. , t. 1 , p. 508, 883 et rair.

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brocanteurs , vils marchands , hommes sans conscience < , ennemis de Diea ^ , quels crimes n'ont-ils pas commis ? Ils ont mis à mort leurs prophètes » immolé au démon leurs fils et leurs filles , foulé aux pieds toutes les lois de la nature. On ne sait ce qui Temporle chez eux de Timpiété ou de la cruauté. Us ont dépassé en luxure les animaux eux-mêmes. Chacun deux, dit le Prophète , a poursuivi avec une passion furieuse la femme de son prochain 3 . Adonnés au ventre , avides des biens présents, ils ne sont supérieurs en rien aux porcs et aux boucs, tant ils sont lascifs et gourmands ! Us ne savent qu'une chose , être esclaves de leur gloutonnerie , s'enivrer, se battre pour des danseurs , se blesser les uns les autres pour des cochers ^ ; leurs âmes sont la demeure des démons s. $i on voulait raconter leurs rapines , leur avarice, leurs trahisons , leurs misérables industries , un jour n'y suffirait pas 0. »

Ce langage , si choquant pour nous, excitait à Antioche les plus vifs applaudissements 7 . «Et c'est avec de pareilles gens , s'écriait lorateur indigné , que vous voulez prier et jeûner; eux qui ont demandé la mort de votre Sauveur; eux qui disaient : Crucifiez-le, crucifiez-le! Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! Si vous saviez que tels ou tels sont condamnés pour crime de haute trahison , voudriez-vous vous mettre en rapport avec eux? Oseriezvous leur adresser la parole? Je ne le crois pas. N'est-il donc pas absurde de fuir avec tant de soin des hommes coupables envers un homme , et de faire alliance avec ceux qui ont outragé Dieu lui-même ? Vous adorez le crucifié , et

1 Cbry8.,'t. 1, p. 656.

9 /d., t. 1, p. 591, 596, etc.

9 Jéréin. , 5. — Chrys., t. 1 , p. 596.

« /(I.»t6tfl.,p.592.

s /d.,t6id., p. 596.

« Id., iftid., p. 597.

vous allez partager les fêtes de ceux qui Font attaché à la croix ! Ce n'est pas folie seulement , c'est la plus extrême folie .

» La synagogue est vénérable , dites-vous, car on y garde les livres de la loi et des prophètes. — Quoi ! ^es livres confèrent-ils à un lieu la sainteté? Pour moi , j'en déteste d'autant plus la synagogue : car ils ont des prophètes et ils n'y croient pas ; ils ont des livres sacrés , et ils en repoussent le témoignage. Supposez qu'un homme distingué, honorable, soit traîné dans un cabaret, dans un antre de voleurs, pour y être accablé d'injures et de coups , voudriez-vous fréquenter ce cabaret, cet antre, parce que cet homme honorable y a été bafoué et insulté? Vous le fuiriez , je pense, d'autant plus. Qu'importe donc que les Saints Livres soient gardés à la synagogue? Au temps des persécutions , les bourreaux tenaient dans leurs mains les corps des martyrs; ils les frappaient, les déchiraient à coups de lanières. Leurs mains étaient-elles saintes, pour avoir touché les corps saints?.... Les livres des Juifs ne font que les convaincre de plus d'impiété. Fuyez donc leurs réunions où vous seriez un scandale pour vos frères, un sujet d'orgueil pour nos ennemis. Car, en vous voyant, vous, les adorateurs de Jésus-Christ qu'ils ont crucifié, rechercher et pratiquer leurs cérémonies, que peuvent-ils penser, sinon que ce qu'Usent fait est bien fait et que nos croyances n'ont pas la moindre valeur , puisque , vous qui les professez , vous courez à eux qui les attaquent et les détruisent? Non, les livres sacrés ne doivent pas vous attirer à la synagogue, ils doivent vous la faire prendre en horreurs N'est-ce pas là que s'assemblent les bourreaux de Jésus-Christ ? Là que la croix est insultée , Dieu blasphémé , le Père méconnu , le Fils outragé , la grâce de l'Esprit rejetée? Ils ont beau se vanter

I Chrys., t. 1 . p 593, 594, 595.

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