CHAPITRE XU. 37i
yeoir près da monarque , la foule , après avoir saccagé les thermes, se jette sur le palais du sénat, où le gouverneuri qui ne l'a pas encore quitté , tremble pour sa vie. La porte s'ébranle sous l'effort des assaillants; des cris de mort se font entendre.
Surpris et déconcertés par la soudaineté de Torage , les officiers impériaux voient l'émeute , enhardie par leur bési* tation, gagner de quartier en quartier, ramassant sur sa route cette populace oisive et turbulente qui vit au fond de toutes les grandes cités et sert d'appoint à toutes les séditions. On couvre de boue les portraits en pied de l'empereur peints sur la façade des monuments publics; on abat sa statue équestre érigée sur la grande place; on s'en prend aux bronzes de ses enfants et de Flacilla sa femme , que ses vertus et ses bienfaits devaient protéger contre ces lâches insolences. On les arrache de leurs piédestaux , et , tralués dans la fange , mutilés, souillés, ils sont jetés dans TOronte. Seul entre tous , un sénateur avait refusé de s'associer aux fureurs des autres : on incendie sa maison. Le mouvement commence à prendra des proportions inattendues , sans que le gouverneur ni le comte d'Orient se montrent nulle part, quand tout-à-coup on voit la sédition s'affaisser sur ellemême , soit que chez un peuple plus mobile que violent de tels paroxysmes ne puissent dépasser une certaine mesure , soit qu'à la lassitude se fussent joints chez les meneurs le pressentiment et la peur du lendemain. Dès midi, cette lave mugissante, qui menaçait d'engloutir tout, se réduisait à un peu d'écume balayée sans effort par quelques archers.
Le silence de la stupeur régna bientôt dans la ville. Les audacieux du matin mesuraient d'un œil consterné l'abyme ouvert sous leurs pas. Les courriers expédiés à l'empereur partaient l'un sur l'autre , et les imaginations troublées ne voyaient que gibets, échafauds, terribles et sanglantes représailles. On se racontait à l'oreille qu'un noir fantôme , au
373 S. JEAN CHRYSOSTOHE.
visage sioislre , à la taille monstrueuse , avait été vu la nuit précédente , courant à travers la cité , en faisant claquer un long fouet semblable à ceux avec lesquels on excitait les bêtes féroces dans le cirque <« Riches, pauvres, femmes, enfants se sauvaient à la hâte dans les bois , dans les montagnes , où plusieurs trouvèrent la mort qu'ils fuyaient « ; car, des troupes de brigands étant accourues sur leurs traces pour exploiter Talarme publique, les assassinats se multiplièrent, et chaque jour TOronte roulait sous les murs d'AntiocTie les restes mutilés de quelques malheureux fugitifs.
Cependant, honteuse de sa faiblesse du matin , l'autorité cherchait à la racheter par les excès du soir, d'autant plus implacable qu'elle avait été plus lâche. On entassait pêlemêle dans les prisons les citoyens les plus honorables et les hommes les plus tarés. Une nuit d'angoisse pesa sur les cœurs, suivie d'un jour plus sinistre. Les magistrats impériaux, de bonne heure à leur tribunal, dans le plus redoutable appareil , faisaient comparaître un à un , chargés de chaînes , tous ceux qu'on avait arrêtés , pour les interroger, pour leur arracher, à force de torturés, un aveu ou une révélation. Le terrible chevalet , les hideuses tenailles , les lanières armées de plomb , tous ces supplices préventifs qui forçaient l'innocence elle-même à se dire coupable , étaient mis en œuvre pour faire parler. Des archers gardaient la porte du prétoire, devant laquelle se pressaient en pleurant ceux des citoyens qui n'avaient pas fui ou. n'étaient pas encore arrêtés. Ils venaient, le désespoir dans l'âme , demander grâce pour des parents , pour des amis. Les femmes, enveloppées de leurs grands voiles, se traînaient aux pieds des soldats pour obtenir d'entrer. Repoussées , tenues à distance ^ elles entendaient les cris des victimes entre le( mains des bourreaux , et y répondaient par des cris
« Sozom., 1. 7, c. 23.
^ Chrys., t. 2, p. 220.