CHAPITRE XII
déchirants. Cette journée fut terrible et longue. Le soir venu, elles attendaient encore, agenouillées sur le seuil, pdles, muettes, les yeux levés au ciel, implorant comme une grâce suprême , et Tespérant peut-être, que TalTaire fût déférée à l'empereur, quand tout-à-coup les portes s'ouvrent, et Ton voit défiler un à un, à la lueur des flambeaux, entre deux haies de prétoriens , les plus nobles habitants d'Anlioche, les mains liées derrière le dos , une corde à la bouche , le visage en sang , et pouvant se traîner à peine à la suite des bourreaux : on les menait à la mort. Un cri terrible se fait entendre. Les mères, les filles tombent évanouies , se relèvent pour courir au Heu des exécutions , voient rouler à terre les têtes de leurs fils , de leur père , de leur époux, s'évanouissent de nouveau et voudraient mourir. On les apporte sans connaissance chez elles : mais déjà leurs maisons sont scellées du sceau pubUc et confisquées , et il faut que des femmes naguère opulentes et enviées mendient de porte en porte un asile , à la merci de la pitié que la peur étouffe '. Cinq jours durant, ces interrogatoires et ces supplices furent continués. Innocents ou non, tous s avouaient coupables dans les tortures; et l'aveu entraînait la peine capitale. Les uns périrent par le glaive , d'autres par le feu , plusieurs sous la dent des bêtes féroces. On fut sans pitié même pour les enfants.
Antioche était une -^ille de plaisirs et de fêtes. Mais, le malheur réveillant dans les âmes îe sentiment religieux , on remplit les templeg., on assiégea les autels. Les pensées se tournaient aussi vers Chrysostôme , invoqué dans celte crise publique comme l'ange de la consolation. Il se taisait. Tout entier à sa douleur, il avait renoncé à la chaire pour courir, tantôt au prétoire plaider la cause des victimes » , tantôt dans les familles mêler ses pleurs à leurs pleurs. L'église,
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depuis sept jours , ne Favait pas revu , décidé qu'il était , dans le découragement de son âme , à garder le silence à jamais. A la fin cependant, ne pouvant plus soutenir le poids qui l'oppresse , ni résister plus long-temps aux désirs d'un peuple afïligé, il reparaît sur l'ambon. Ses yeux étaient baissés, son front plus pâle que de coutume : une foule immense remplissait le temple, recueillie et consternée, attendant la parole du prêtre comme l'arrêt du Ciel. «Que vous dirai-je? s'écria-t-il. De quoi puis-je vous entretenir? Ce sont des pleurs qu'il faut aujourd'hui, non des paroles ; des lamentations , non des discours ; des vœux au ciel , non des harangues au peuple. Tant nous avons été coupables ! Tant nos malheurs sont grands et supérieurs à tout remède humain ! Ainsi Job , après avoir tout perdu , était assis sur un fumier ; et ses amis accourus au bruit de son infortune, d'aussi loin qu'ils le virent, déchirèrent leurs vêtements , se couvrirent la tête de cendres et poussèrent des cris lamentables. Voilà ce qu'auraient dû faire toutes les villes d'alentour : accourir vers la nôtre , et partager nos douleurs. Job alors était assis sur un fumier : aujourd'hui notre ville est enveloppée d'un vaste filet. Le démon alors avait exercé sa rage sur les troupeaux , sur tous les biens du juste : aujourd'hui il s'est déchaîné contre notre ville toute entière. C'est Dieu qui dans l'une et l'autre circonstance a laissé faire l'esprit mauvais , alors pour donner plus d'éclat à la vertu du juste par la grandeur des épreuves, aujourd'hui pour nous rendre plus sages par l'excès de l'affliction. Qu'il me soit donc permis de pleurer sur nos maux : je me suis tu sept jours , comme les amis de Job , et maintenant je ne romps le silence que pour déplorer avec vous notre commune infortune. Qui donc , mes bien* aimés, a porté envie à notre bonheur? D'où a pu venir un tel changement ? Rien n'égalait la splendeur de notre cité : rien n'est plus misérable aujourd'hui. Ce peuple si bon , si