‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 188 sur 282 · CHAPITRE Xll. K8S · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll. K8S

subsister ni od citoyen ni ud vestige d'Ântioehe , il se couleDta d'ajouter aux magistrats locaux , qui avaient commencé à instruire et à sévir, deux commissaires choisis parmi ses principaux officiers , avec Tordre de fermer le cirque , les bains, le théâtre, d'ôter à la ville ses privilèges et son titre de métropole, de la réduire à la condition d'un simple bourg soumis à Laodicée, et de lui retrancher les distributions annuelles de grains, établies à Antioche comme à CoDslantinople et à Rome. Le choix des deux commissaires était d'un heureux augure ; car ils n'eussent consenti , ni l'un ni l'autre, à n'être que les aveugles instruments d'une atroce vengeance, et l'un d'eux, Hillibicus, était lié d'amitié avec S. Grégoire de Naziahze ». Toutefois, leur arrivée redoubla les frayeurs. Les bruits les plus sinistres se répandirent >• Ce fut un sauve-qui-peut général; on voyait déjà la ville en proie au pillage, aux flammes, à toutes les fureurs d'une soldatesque ivre de débauche et de sang. Le gouverneur dut se rendre à l'église , et , quoique païen , y prendre la parole pour rassurer la multitude éperdue.

€hrysostôme , qu'une indisposition avait retenu quelques jours chez lui^, accourut le lendemain. «J'ai loué, dit-il, la présence du préfet , qui , voyant la ville agitée de nouveau , et vous tous prêts à fuir, est venu , vous a consolés, vous a rendu l'espérance. Mais je rougis pour vous , qu'après tant de discours de cette tribune sacrée , vous ayez besoin d*une consolation étrangère. J'ai souhaité que la terre s'ouvrtt sous mes pas et m'engloutît , quand j'ai entendu le gouverneur calmer tour-à-tour et blâmer vos frayeurs intempestives et déraisonnables. Ce n'est pas de lui que vous devez recevoir la leçon ; c'est vous qui devez la donner aux infidèles. De quel œil oserez-vous les regarder après vous être

1 Gr. Naz. , epist. 128.

a Chrys.. ♦. 2, p. 181,214.

s Chrys., ibid., p. 188, hom. 19.

8M S. JEAN CHRTSOSTOME.

montrés si poltrons? Qoel langage leur adresser, eommént leur parler de fermeté dans le malheur, quand nous sommes devenus plus timides que des liëtres? Mais que faire? dites -vous; nous sommes des hommes. Et précisément, parce que vous êtes des hommes , non des brutes , tous devez être plus inaccessibles à de telles frayeurs. Les brutes n'ont pas de raison : le moindre bruit les épouvante ; mais toi 9 homme , qui es gratifié de la pensée et de la réflexion , comment peux-tu tomber dans leur lâcheté? Yoye^ le na^rigateur : la mer est furieuse, les nuages se croisent, la foudre éclate, tout le monde s'agite dans le navire; lui, impassible, il reste au gouvernail, occupé de remplir son devoir et de coujurer le péril. Imitez-le, et, prenant l'ancre sacrée de f espérance en Dieu, demeurez calmes et dignes. Quieanque, dit le Seigneur, écoute mes paroles sans les mettre en fratique , ressemble à un insensé qui bàUt sa maison mr le sable; et la pluie est descendue, et les fleuves se soni débordes, et les vents ont soufflé, et ils oni fondu. sur ceite maison, et elle est tombée, et la ruine en a été grande '. Eh bien ! nous , nous avons agi comme cet insensé ; que dis-je? nous sommes tombés plus misérablement que lui ; avant la pluie , avant la tempête , avant le péril , un mot a suffi pour nous renverser et nous faire perdre tout ce que nous avions de sagesse. Quel courage voulez-vous que j'aie maintenant? Combien je suis humilié ! Combien je souilre ! Sans l'insistance de nos Pères , je n'eusse point paru ici , je n'eusse pas pris la parole ; tant je suis offusqué de votre lâcheté , tant la tristesse et l'indignation remplissent mon âme ! Et peut-il en être autrement, quand je songe qu'après tant d'instructions, il a fallu qu'un païen vienne vous exhorter au courage ? Priez donc , afin qu*il me soit donné d'avoir un mot à vous dire , et que je puisse , secouant ma tristesse ,

I Moth.. 1.

- M.- .->t;aukFniix m." •' :m»

un* peu mesF idées; ^ar lâchante de' votre piisiitei- Dtnîté'^MigâbèreineDt abattu mon esprit &; » -

Mais déjà lae coHuniseaires impmaox s'étaient mis à FcBUvre. La cléehéanoe de la fille était prononcéo» d'innombrables arrestations opérées, un tribunal militaire établi qui devait juger en trois jours j sans appel ni sursis , tous les inculpés; et le nombre de ceux-ci était tel , que les prisons ne suffisant pas à les contenir, on les avait enfermés dans UQ vaste enclos sans toit. La ville était consternée. Le trotâièaie jour venu, avant l'aube, les commissaires se rendaient à cheval au lieu ordinaire de leurs séances , quand tout*àcoap ils se voient entourés d'hommes inconnus , que leurs vêtements lugubres et leurs pâles visages font ressembler à des spectres. C'étaient les solitaires des montagnes voisines qui volaient au secours d'Ântioche. Aucun bruit du monde , aucun écho de ses fêtes ne montait à eux au sommet de ces rochers , au fond de ces grottes où ils n'entendaient que le mugissement des torrents dans les gorges de la montagne et la grande psalmodie des vents à travers les pins et les cèdres. Mais au cri d'une ville en détresse ils accourent, et, se précipitant au-devant des mandataires de la Cour, ils demandent la grâce d'Antioche , ou, s'il faut à tout prix des victimes, à mourir à la place des inculpés. Envoyez-nous à Tempereur, disaient-ils , il est chrétien , il est pieux , il écoutera nos prières. Non, vous ne souillerez passoné[)ée. Vous ne «'^ouperez pas une tête , ou ce sont les nôtres que vous ferez tomber*^. Et en même temps ils menaçaient d arracher les condamnés aux mains des bourreaux ».

Plus impétueux que les autres, l'un de ces hommes saisit par leurs manteaux les délégués impériaux et leur enjoint de mettre pied à terre. C'était un petit vieillard d'un aspect

' Chrys., t. 2, p. 161 et suiv.

« Chrys., ibid., p. 172.

s Chrys., ibid,, p. 173.

566 S. JEAN GHRYSOSTOME.

misérable. Les officiers levaient la main sur lut j mm à son nom crié dans la foule ils descendent de cheval et se jettent à ses genoux. Tout TOrient connaissait et vénérait ce pauvre ermite sans lettres , qui passait jours et nuits à prier sur la cime des hautes montagnes , et ne se nourrissait que de farine d'orge trempée dans Teau. Macédonius , c'était son nom , repoussa les hommages des commissaires et leur dit : « Allez , mes amis, allez porter cet avis à votre maître. Tu es empereur , mais tu es hcHume ; et au lieu de ne songer qu'à ta dignité , songe à ta nature. Homme , tu commandes à des hommes de la même nature que toi , et comme toi faits à l'image de Dieu ; crains la colère du Créateur si tu détruis cruellement son image. Tu es irrité qu'on ait abattu des statues de bronze : Dieu le sera-t-il moins qu'on abatte des statues vivantes ? Les bronzes , d'ailleurs , il est aisé de les relever, et pour un d'en avoir plusieurs. Mais quand tu auras tué des hommes , comment réparer cette perte? Pourras-tu ressusciter ceux qui ne sont plus , et faire rentrer les âmes dans les corps privés de vie * ? »

Le langage , le regard de cet homme qui semblait être le messager d'un monde mystérieux , firent impression sur les commissaires ; ils promirent d'en référer à l'empereur. La foule les porta plus qu'elle ne les suivit au prétoire , où déjà les prévenus, rangés autour du tribunal, attendaient leur arrêt de mort. Mais là une nouvel obstacle arrête les juges. Des évéques, des prêtres, Chrysostôme en tête 3, obstruent la porte et déclarent qu'on n'entrera qu'en passant sur leurs corps, à moins qu'on ne promette la grâce des accusés ; et ils embrassaient iesgenouxdes officiers impériaux, s'efforçant de faire prévaloir la pitié dans leurs âmes, tantôt par d'humbles supplications, tantôt par de nobles et sévères remontrances ^.

* Theod , 1. 5 , c. 19, — Chrys , t. 2 , p. ili. 2 Chrys., i6W., p. 17«, n. 2.

' Ghrys., ibid,, p. 175.

QHAPITRE Xn. 587

Yaincus^ ceax<>ci fireatuû signe d'acquiescement, auqael répondit aussitôt une clameor immense. Peuple, moines, prélats se jettent sur les commissaires pour les remercier, les bénir, leur baiser les mains. Les gardes cèdent sous la pression de la foule ; le tribunal est envahi . Une femme , la tête nue , les cheveux épars , s'était attachée à la bride du cheval d'Hillibicus et venait d'entrer dans le prétoire avec lui. Le premier objet qui frappe son regard , c'est son fils enchaîné, entre deux soldats; elle court à lui , l'arrache aux gantes , le traîne vers le représentant de l'empereur, et avec des larmes , des prières à déchirer l'âme la plus ferme , elle conjure Hillibicos d'épargner l'unique soutien de sa vieillesse, d'avoir pitié d'une mère au nom de sa mère, et s'il ne peut lui rendre son fils, de l'immoler elle^tnôme avec lui^. Tout le monde pleurait. H fut sursis à tout) et les commissaires s'apprêtèrent à partir immédiatement pour aller solliciter, eux-mêmes, la clémence impériale. Les solitaires voulaient les suivre; mais, pour épargner à des vieillards exténués les fatigues d'un long voyage , il fut convenu qu'ils se contenteraient d'une requête qui serait mise sous les yeux de Théodose et appuyée par les commissaires. La requête, rédigée incontinent, était aussi ferme que respectueuse, et, tout en faisant appel à la pitié de l'homme, citait le monarque au tribunal de Dieu. Les pieux intercesseurs ajoutaient que , s'il fallait du sang pour expier l'émeute, ils étaient prêts à donner le leur ».

Tandis qu'Hillibicus restait à Antioche pour la calmer et la contenir, son collègue , Césarius, partit pour Constantinople en toute hâte , s'arrêlant à peine aux relais et ne descendant de voiture ni pour boire ni pour manger ^ . Déjà les détenus avaient été transférés des prisons , où ils étaient

t Chrys . t. 2, p. 172.

2 /d.,iWd., p. 174.

» Liban., or. 22. — Sozom., 1. 7, c. 23. - Theod., 1. 5, c. 19.

entassés , dans un vaste édifice avec portiques et jardins ^ où , gardés à vue pour la forme , ils purent recevoir tous les jours la visite de leurs parents et les adoucissements réclamés par leur position. Avec sa mobilité ordinaire, la ville passa de l'extrême terreur à la joie la plus indécente > . Pour les gens sensés, pour Chrysostôme surtout, ce fut un surcroît de chagrin. « Nos malheurs ne sont pas réparés, s'écria-t-il, la sentence de l'empereur est encore incertaine ; ceux qui géraient les affaires de la cité sont tous dans les fers; et des hommes qui habitent cette ville avec nous , courent au fleuve se baigner, se livrer à Torgie , folâtrer et danser avec des femmes ! Comment les pardonner? comment les excuser? Ou plutôt quel châtiment ne mérite pas une telle conduite ? La tête de la ville est en prison , ses membres sont dans Texil , leur sort est encore en suspens , et toi , tu peux danser , t'amuser , te livrer à une folle galté ! — Mais nous ne pouvons pas nous passer de bains. — Sottise ! mauvaise plaisanterie ! Depuis combien d'années ou de mois étes-vous privés de bains? Depuis vingt jours à peine , et vous vous plaignez comme si c'était depuis un an ! Pensiez-vous à vous baigner quand vous trembliez pour vos jours , quand l'invasion militaire vous menaçait , quand vous fuyiez au désert et dans les montagnes? Si quelqu'un vous eût dit alors: Renoncez au bain , et vous serez délivrés de vos maux , auriez -vous hésité ? Et maintenant qu'il faut rendre grâces au Seigneur pour nous être venu en aide , vous l'outragez , vous vous amusez, et, la crainte passée, vous tombez dans une torpeur plus grande ! Les bains seraient ouverts , que le malheur de tant de gens placés en face de la mort devrait nous faire oublier toute espèce de plaisir. Il s'agit de la vie , et vous songez aux bains , et vous vous occupez de fêtes ! Prenezgarde qu'en méprisant les périls passés , vous ne vous en

« Chrys., t. 2, p. 187.

Page 1