CHAPITRE XIL
Demi , la délivrer des barbares , eût été moins admirable que de lui faire grâce à pcésent. Cela , beaucoup de rois Tout fait ; ceci , tu seras le seul à le faire et le premier, contre l'attente de tous. Protéger tes sujets n a rien que de naturel , c'est ton œuvre de tous les jours ; mais après tant d'outrages déposer ton courroux , c'est un effort qui surpasse la nature humaine.
» Songe qu'il s'agit non pas seulement d'une ville, mais de ta gloire , et même du Christianisme tout entier. A cette heure, les Juifs, les Grecs et les barbares eux-mêmes, car ils ont appris notre faute , ont les yeux tournés vers toi , et attendent l'arrêt que tu vas prononcer sur nous. S'il est doux et humain, ils te loueront , ils rendront gloire à Dieu, et se diront les uns aux autres : Ciel ! qu*eiie est grande la puissance du Christianisme! Un homme qui n'avait pas d'égal sur la terre , maître de tout perdre et de tout détruire , elle l'a dompté , elle l'a soumis , et lui a inspiré une modération dont un simple particulier serait à peine capa* ble. Oui, il est grand le Dieu des Chrétiens, qui des hommes fait des anges , et les élève au-dessus de toutes les passions de la nature !
» Ne t'abandonne pas à une crainte vaine , n'écoute pas ceux qui te disent que l'impunité d'Antioche rendra les autres villes plus insolentes et fera mépriser ton autorité. Sans doute , si tu étais impuissant à te venger, si nos concitoyens eussent opposé la force à la force et triomphé de toi, tes alarmes, à cet égard, pouraient être fondées; mais s'ils sont tremblants et à moitié morts de frayeur, s'ils sont prosternés à tes pieds dans ma personne , s'ils attendent chaque jour le dernier supplice , si , les yeux levés au ciel , ils prient en commun le Seigneur pour qu'il se joigne à moi et appuie mes sollicitations , si , comme des hommes à leur dernière heure, ils font leurs recommandations suprêmes, ta crainte, à cet égard, n'est-elle pas superflue ?
3»S S. JEAN CHRTSOSTOME.
Aurais- tu donné Tordre de les égorger, leur situation ne serait pas pire. Livrés, depuis de longs jours, à des frayeurs continuelles, ils n'espèrent pas, le soir venu, de roToir Taurore, ni, quand le jour parait , d'arriver au soir. Plusieurs , en cherchant pour s'y cacher des lieux déserts et inaccessibles , sont tombés sous la dent des bétes féroces. Non-seulement les hommes, mais de jeunes eafonts, des femmes libres et nobles passent les jours et les nuits dans les bois , dans les cavernes, et la ville sutnt une espèce nouvelle de captivité. Ses murs et ses édifices debout , elle est plus malheureuse que d'autres qui ont été la proie des flammes ; et sans que l'ennemi paraisse , sans que les barbares se montrent , ses habitants sont plus misérables que des captife aux mains des vainqueurs : une feuille qui s'agite suffit à les faire trembler. Tout le monde le sait , et la destruction de la cité ne serait pas pour les peuples une plus grande leçon que le triste état où ils apprennent que nous sommes réduits. Ne crains donc pas que notre exemple rende les autres villes moins soumises ; car, renversées de fond en comble , elles seraient moins sévèrement punies que ne le sont maintenant les coupables, par cette incertitude de l'attente , plus cruelle que le supplice.
» Ne prolonge pas plus long-temps les angoisses d'Antioche; permets^lui de respirer. Châtier des inférieurs , les punir de leurs fautes est une chose facile et commune ; mais faire grâce quand on a reçu des outrages , pardonner des excès indignes de pardon , c'est un effort dont un ou deux hommes à peine sont capables , surtout quand c'est un empereur qui a été outragé. Il est aisé aussi de contenir une ville par la crainte ; mais gagner l'affection des peuples, leur persuader le dévouement , les amener à faire des* vœux, noHnseulement en commun , mais en particulier, pour celui qui les gouverne, c'est à quoi l'on réussit difficilement. On aurait beau dépenser des sommes énormes , déployer de