‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 203 sur 282 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

tout un « , ils n'eurent pour moyen de gouvernement que Fastuce, la trahison, la vénalité, la rapine, l'assassinat. Vendant tout, les honneurs, la justice, la vie des grands citoyens, la patrie et le prince, ils souillèrent et ensanglantèrent les règnes malheureux auxquels ils furent mêlés. Et cependant, des êtres abjects, qui n'avaient de viril que leur impiété^, abattaient à leurs pieds les plus hautes têtes de Tempire , jetaient la désolation dans TÉglise et faisaient trembler le monde.

Les maximes de fraternité prêchées par l'Évangile , les enseignements des Pères sur l'unité et la dignité des races humaines, sur les fruits et la portée de la Rédemption divine, avaient heureusement modifié la condition des esclaves. L'Église , dont les doctrines devaient conduire à l'abolition de l'esclavage , mais qui n'était pas en mesure d'opérer de longtemps une si grande révolution , travaillait du moins à alléger les fers qu'elle ne pouvait encore briser. Des hommes auxquels elle rappelait sans cesse que maîtres ou esclaves étaient au même titre et au même degré les disciples et les serviteurs de Jésus-Christ , leur commun Rédempteur et Seigneur ; qu'objets des mêmes grâces, héritiers des mômes espérances, admis au même banquet sacré, ils ne différaient devant Dieu que par leurs vertus , qui pouvaient donner au dernier des sujets la supéï;iorité sur le plus grand des monarques ; ces hommes voyaient dans leur serviteur non plus un esclave, mais un frère, non plus une chose livrée par le droit à la merci du propriétaire, mais une âme immortelle et libre, faite à l'image de Dieu , rachetée de son sang , appelée à partager sa gloire , en qui peut-être il avait déjà mis ses complaisances ; et ils se sentaient l'obligation et le besoin de ménager leurs esclaves , de les respecter , de les aimer , et , à l'exemple du Seigneur qui lava les pieds à ses disciples ,

* S.Greg. Naz., t. 1, p. 658.

418 S. JEAN CHRYSOSTOHE.

de faire disparaître , à force d'abnégation , d'bumilUé et de charités lénorme distance <]ae la loi et les babitudessocialefi avaient mise entre le riche et les malheureux dévoués à Je servir. Des femmes de la plus haute naiss^ce , Léa,,Paula, Fabiola « aimaient à se confondre avec les pauvres , et ne paraissaient dans la foule de leurs serviteurs que leurs sorarset même leurs servantes ^ . Sous l'empire de ces idées, les émancipations se multipliaient indéfiniment chez les Cbrâiens. Dès que TÉglise eut des revenus , elle en consacra la meilleure part au rachat des captiCs ^ ; et, même sous le glaive de la persécution, on vit les S. Hermès, les S. Chro< mace se présenter au baptême, suivis l'un de quatorze cents , l'autre de douze cent cinquante esclaves , qui lurent tous affranchis en sortant de l'onde sacrée. Ceux qui corn- VÈencenl à être enfanté de Dieu, disait Chromace , ne doivent plus être esclaves des hommes. Ces pensées gagnaient du terrain; les familles vraiment chrétiennes se faisaient un devoir d'alTranchir leurs serviteurs , dès .que , suffisam** ment instruits et éprouvés, ils étaient trouvés dignes de l'initiation. On les dotait en les affranchissant. De nobles matrones dépensaient leur fortune à acheter des esclaves pour les préparer au baptême et les émanciper , quand ils l'avaient reçu. C'est ainsi que les petites - filles des Scipion, des Fabius, des Marcellus, des Paul -Emile, rendaient à la liberté ceux qu'avaient asservis leurs pères , et que la charité restituait au monde les rapines de la conquête .

Cependant le nombre des esclaves était encore très-grand. S. Chrysostôme nous dit que certaines familles ra possédaient jusqu'à deux mille ^. Selon S. Basile, il y en avait pour tous les genres d'offices , pour tous les besoins du luxe ,

» s. Hier., t. 4, part. 2 , p. 670, 678, 587 el 662. 2 Euseb., m vit. Confiant., \. 4, c. 27. « Chrys., t. 7, p. 633.

CHAPITftfi Xin. 419

pour toutes lés fantaisies de Torgueil ^ ; et le zèle indigné des Pbreâ ndus trace de l'état de ces infortunés un tableau navrant. Ott éfait loin sans doute de ces tristes temps > où, pour uft vase cassé, pour le caprice d'nn despote , on jetait un homme aux poissons. Mais il suffisait que Tescla* vâge subsistât avec sa vieille organisation pour qu'il gardât la plupart de ses misères. Pour un maître humain et doux, selon rÉvangile, il y en avait dix impitoyables et durs comme des païens ^ . De jeunes dames jalouses de leurs servantes leur faisaient expier, par les plus mauvais traitements, le crime d'être plus belles que leurs maîtresses. <■ 11 y a des femmes si cruelles et barbares , dit Chrysost6me, qu'elles frappent de verges leurs esclaves, et que le soir ne met pas fin au supplice..... Elles dépouillent les jeunes filles , les attachent nues aux litières , et , plaçant là leurs stupides maris , elles s'en servent comme de licteurs * .... On les a vues se jeter furieuses sur leui^s victimes et les traîner par les cheveux ». »

•Les bains , le théâtre , l'hippodrome , le jeu remphssaient l'existence des pauvres et des riches. Mais le bain, utile au peuple comme hygiène , avait un effet moral désastreux. Les lliermes étaient des écoles publiques d'impudicité. La politique des empereurs , en les multipliant avec une magnificence perfide , n'avait voulu qu'amoindrir le peuple en le corrompant , l'enchaîner à la servitude par le plaisir. Dans ces vastes piscines alimentées à grands frais , ils avaient noyé la liberté du monde , la dignité humaine. Le bain était devenu une de ces habitudes impérieuses auxquelles tout est sacrifié. Pour une pièce de cuivre, le

> s. 13as., hom, in divit.. iS; 2, et Clem. Alex., pœdag. 3, -4.

2 Plin., Hist. nat., 9, 39 — Sc^nèq., de Clem. 1, 18 eiepist. 47. — Juvén. $atir. 6, V. 219 et 551.

3 Amm., 1. 28, c. i.

* Chrvs., t. 11, p. 113.

* /6W., p. lU.

420 S. JEAN GRRYSOSTOME.

plus vil plébéien pénétrait dans ces splendides palais et partageait avec le riche patricien une jouissance- estimée audessus de toutes. Rien n'égalait la somptuosité de ces demeures populaires : Néron , Titus , Caracalla , Dioelélien , Constantin , Constance avaient employé des masses d'or à bâtir des thermes au peuple. De riches particuliers rivalisaient avec les Césars , et des villes d'une médiocre importance avaient des bains d'une incomparable splendeur, avec des fresques et des mosaïques de premier ordre , et une profusion de vases , de colonnes , de statues , de groupes en marbre, en bronze, en porphyre* L'eau tombait dans les bassins par de larges embouchures d'argent ou d'or massifs. Les thermes d'Ântioche , d'Alexandrie , de Constaùtinople , de Rome , comptaient jusqu'à trois mille sièges de^ marbre blanc , et des nuées d'esclaves de l'un et de l'autre sexe pour servir les baigneurs. De riches bibliothèques , de longues galeries pour la promenade , des salles de conversation et de jeu complétaient ces merveilleux établissements sans analogue de nos jours. Ouverts dès la huitième heure , ils ne désemplissaient pas jusqu'au soir. Les grands, les riches, les sénateurs , en dépit de leur orgueil et de leur cortège , s'y rencontraient avec le peuple déguenillé , qui sortait de là ébloui , enivré , mais toujours sale , pour courir aux tavernes , au cirque , au théâtre , aux lieux de débauche « . Du reste , il n'y avait plus entre prolétaires et grands seigneurs d'autre rivalité que celle de la dégradation. Chryàostôme leur reproche à tous le vice infâme maudit par S. Paul 2, déifié par Héliogabale et Néron s. Le mal devait être bien grand pour arracher au saint orateur des mots à faire frémir et qu'il est impossible de traduire « . La souil-

1 Amro. Marc, l. ii, c. 6; l. 28, c. A.

2 Ep. ad Rom., c. 1.

8 Lamprid., in Elag. — Suel., in Ner. — Lueian. amor, 4 Chrys., t. i, p. 88 et suiv.

lure paiennq était eotrée dam. rbumanité jusqufà la moelle des os : plas' facile était à Dieu de créer ud autre monde que da purifier celui-là.

On sait rinvincible passion des Romains pour les jeux de Tamphithéâtre. Voir des hommes s'eotre-égorger ou broyés sous la dent des bétes, ce fut long-temps la volupté suprême du peuple-roi. Princes, consuls, patriciens , édiles, eandk dats aux honneurs mettaient Thabileté et la munificence à flatter à qui mieux mieux ces goûts sanguinaires , et c'était , en effet , le plus sûr moyen de gagner la foule , le meillem* titre à ses suffrages. Aussi les combats des gladiateurs se multiplièrent à l'infini ; la province les imita de la ville ; Persée ies introduisit en Macédoine, Hérode en Judée*, Athènes les adopta après Corintbe ; Tusage en devint aussi constant que général k Aucune restriction légale n'en put arrêter le funeste essor a . Pline » et Cicéron * les regardent comme la meilleure éducation du peuple , rien ne leur paraissant plus propre à fortifier les âmes contre la crainte de la douleur et de la mort. Commode donna plus de mille combats de gladiateurs ». Gordien le Vieux , avant son élévation à Fempire , en donnait douze par an de cent cinquante à cinq cents couples chacun ^. Titus, si vanté pour sa clémence , fit durer cent jours les fêtes de son triomphe , c'est-à-dire que , cent jours durant , des milliers d'hommes s'égorgèrent dans Tarène pour le plus grand plaisir du peuple et la plus grande gloire du prince 7. Trajan, le plus sage des Césars , jeta dans Famphi théâtre , en une seule occasion, dix mille captifs s. « Nous détestons Caligula, Néron,

1 Wallon, Hist. de l'esclav., t. 2, p. 132.

3 Plin., Panegyr. 33.

5 Cicer., Tuscul., 2, 17. § 41.

4 Just. Lips., Saturn., c. 12.

^ Jul. Capitol., in Mare, Aur,, 19.

« id.y Gord., 3.

f Just. Lips., Saium.f c. 11.

* Dion. 6S, 15. — Just. Lips.^ ibid.

dit Juste Lipse , pour avoir mis à mort , par colère oa par peur, quelques centaines d'hommes ; et voilà qu'un édiieur de jeux publics en faisait périr plus de mille en moins d'uo jour. Et cela s'appelait un spectacle , un divertissement ; et œla se faisait , non par le caprice cruel d'un despote , mais avec la sanction de la loi , comme la chose la plus légitime dn monde!.... Il y eut tel mois où vingt mille hommes périrent pour distraire , pour égayer d'autres hommes * 1 > Au moment même où le Christianisme allait régner sur le monde , l'orateur Ëumône , complimentant Constantin encore idolâtre , le remercie d'avoir ressuscité l'ancien usage de faire servir la mort des vaincus à l'amusement des vain* queurs. <• Trop perfides, s'écrie-t-il , pour être employés dans l'armée , trop fiers pour rester esclaves , ces prisonniers ont fatigué par leur multitude la férocité des bétes '* » Plus tard , sous uo prince chrétien , Symmaque , préfet de Rome , tient en réserve , pour célébrer la questure de son fils, une troupe choisie de vingt-neuf Saxons destinés à combattre dans l'arène : ils s'étranglent de leurs propres mains pour échapper à cette honte , et le magistrat philosophe se désole d'avoir à les remplacer par des ours 3.

Grâce à l'esprit de mansuétude qui leur était propre , les disciples de l'Évangile montrèrent tout d'abord une profonde horreur pour ces scènes impies et cruelles ^ . Pouvaient-ils oublier que c'était là , dans ces amphithéâtres , que leurs frères servaient de pâture aux lions , de jouet aux fureurs de la populace? Même quand de vrais criminels descendaôent dans l'arène , les Chrétiens se détournaient de ce spectacle de sang ; ils auraient cru abjurer leur foi que d'y prendre part. Constantin , loué de ses fatales complaisances aux

^ Just. Lips., Saturn., c. 12.

3 Eum., paneg. Const.f 12. — Ozan. Germ., p. 353.

> Sym., epUt.^, 4, 7 et 10. — Wallon, Hisft. de l'escl., I. 3» p. 423.

* TertuU.. apolog, 9, 38. — S. Cypr., ep, 1. ad Donat. — /d., 4e Sp9Ct,

Page 1