‹ Saint Jean ChrysostomeChapitre 205 sur 282 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

acheter de son noble sang la fin de ces criminels holocaustes ' . Même après les prohibitions qui suivirent la mort de cet homme généreux , les habitants de Constantinople osèrent demander à leur maître un athlète pour lutter dans le cirque avec les bêtes féroces « ; et Salvien nous apprend que , de son temps, c'est-à-dire aux derniers jours de Tempire, quand les barbares sont aux portes de Rome , quand le sol tremble sous leurs pas , le peuple accourt avec frénésie à l'amphithéâtre voir des hommes mourir sous la deut des tigres 3 : Vivresse du sang faisait tout oublier , malheurs et périls.

En Orient, il est vrai, les combats des gladiateurs avaient cessé dès le règne de Théodose * ; mais ceux des bêtes duraient toujours 5 . On en célébrait à Antioche en 386, Tannée môme où Chrysostôrae fut ordonné prêtre*. Le saint orateur s'élève avec véhémence contre ces odieux spectacles, qui ne sont propres qu'à éteindre dans le peuple tout sentiment d'humanité ; et il s'en prend à la fausse sagesse des législateurs païens, qui ont introduit, dit-il, cette peste morale dans les sociétés qu'ils avaient mission de fonder 7. Hélas! sous le règne même de l'Evangile, les législateurs chrétiens n'osent que faiblement combattre un mal enraciné qui défie leur puissance. On en trouve des traces au temps de Justinien * . La soif du sang , héréditaire et inextinguible dans le vieux monde , ne devait disparaître qu'avec lui.

Une autre passion populaire , moins odieuse , mais non

* Théod., 1. 5, c. 26.

2 Socr., 1. 7, c. 2«.

' Salv., de Gubern. Z). 4. 2. •— S. Augustin parle aussi des combats des bêtes {de Catech. rudib, c. 16, t. 6, p. 280). « Wall., Hist. de Tescl., t. 3, p. 427. 5 Chrys., t. li, p. 403.

« Wall., t6id., p. 428.

ï Chrys., l. 10, p. 104.

s Wall., ibid.f p. 429. — Procop., Hist. arc, p. 40; édit. de 1623.

496 S. JEAN CHRTSOSTOME.

moins ardente, c'était Thippodrome. Survivant à l'amphithéâtre, il absorbait la faveur pnblique, longtemps partagée avee celui-ci. Les Chrétiens s'y précipitaient avec la même fureur que les païens. Il n'y avait, à certaines époques ', de conversation possible que sur le cirque : on eût dit que d*nne lutte équestre dépendait le sort de Tempire et du monde. Des journées se passaient k discuter sur les mérites , les défauts, les succès probables des concurrents. On savait le nom de chaque coursier, son pays , son âge , sa généalogie, son histoire. Les auriges, distingués et groupés par les couleurs de leur costume , formaient autant de partis ou fatiions. Les empereurs ne rougissaient pas d appartenir à telle ou telle de ces factions , et se mêlaient à leurs cabales jusqu'à Tindécence et à la fureur. Caligula passait la moitié de sa vie et mangeait souvent dans les écuries des veriê; YilelliiK fit mourir des citoyens pour avoir mal parlé des bletts 2 ; et , plus tard , Théodoric interposait son autorité royale en faveur des verts contre un consul dévoué aux bleus *. Là querelle des bleus et des verts troubla plusieurs règnes et ensanglanta de grandes cités. Sous Anastase , les verts massacrerent traîtreusement trois mille bleus dans une (dte «. Sous Justin et Justinien , les crimes des bleus impunis ne connaissent plus de bornes. Les barbares, saccageant Antiocbe et Constantinople , n'y eussent pas fait plus de mal , ni inspiré plus de terreur. La capitale de l'Orient, abandonnée cinq jours à leurs fureurs, vit ses plus beaux monuments engloutis dans les flammes et faillit y périr elle-môme ». La livrée d'un cocher était le drapeau de la guerre civile et faisait trembler l'état. Les empereurs menacés venaient au

« Chrys., l. 1, p. 790.

2 Suel., in Calig, 55. — /d. m ViteU. 14.

s Gibb.. c. iO.

* Marc, Chron., p. il,

' Procop.» Hist. arc, c 7. — Gibb., c. iO.

CHAPITRB XIII. 4»7

cirque implorer la grâce du peuple et traiter avec lui ; JuBtinien y fonda sa puissance sur trente mille cadavres* Même avant cette époque de complète décadence , sous la forte administration de Théodose, un cocher de Fhippodrome occasionna la sanglante sédition de Thessalonique et les terribles représailles qui la suivirent <; et déjà Fillustre ami de S. Basile pouvait dire des jeux équestres de son temps : « Moins inhumains que ceux de l'amphithéâtre , ils sont aussi funestes aux âmes; ils brouillent les amis, les parents, divisent les cités, enflamment les séditions, poussent aux luttes sanglantes, déshonorent les vieillards, remplissent de fureur les jeunes gens, oppriment les lois, donnent du crédit aux magiciens ; car chaque parti appelle à son aide ces hommes qui , à leur tour, s'adressent <à la malice des démons, lesquels se plaisent aux collisions et aux meurtres. Ainsi, ce spectacle, doux en apparence, prorluit la perte des âmes et la ruine des fortunes. Que de maisons opulentes ont abattues ces jeux ! Que de riches ils ont réduits à la mendicité! Que de cités heureuses sous le régime des lois, ils ont troublées de fond en comble ! Que de fois la séditiou, éclatant au milieu des fêtes, a souillé du sang des grands la main du peuple, et, le meurtre appelant le meurtre , le massacre punissant le massacre , livré des villes malheureuses au fer et au feu ^ ] »

Ce n'est donc pas sans raison que les Pères tonnaient contre le cirque. Outre les querelles tumultueuses et sanguinaires qui le troublaient à chaque instant , outre les paris ruineux dont il était Toc^asion , il avait , aux yeux des pasteurs, un autre inconvénient : celui d'arracher les fidèles aux assemblées religieuses , et de détruire en quelques heures les fruits d'un long apostolat. Les jours de fête à

' Théod., 1. 5 , c. 17. — Sozom., 1. 7, c. 24.

^ Gr. Nas. , cam». ad Sekuo. , t. 2 , p. 1096. -^ Voir «utM S. Au^uatin , sertn. 198, t. 5, p. 908.

438 S. J^/lN/ClIIIY8QSm9ME.

rhyppodroiae , tout était ùinblié : Véglise y la : sjmaxe , les travauK, les devoirs» la familie, les intéciétsi^ Aniioohe qui aimait tant Gbrysastôme et aa parole, les sacrifiait^ sans hésiter^ à une course de chars. Dès la veille , lesavedues cki cirque étaient encombrées > on passait la nuit pour attendre rheure; cinquante, cent mille spectateurs se précipitaient daos Tenceinte , et restaient là tout le jour, bravant le froid, le vent, le soleil, l'œil fixé sur les chars et leurs conducteurs) i'ime alternativement agitée de crainte et d'espoir. Les toits voisins ^ étaient couverts de gens auxquels ks vastes gradins n'avaient pu donner place. I^ cirque était le temple, le forum, le sénat, la patrie de ce peuple d^énéré. Rome tombe sous les coups des barbares , et les fugitifs de la ville éternelle recueillis à Carthage y passent le temps à se disputer pour des cochers et des histrions ^. Trêves a été quatre fois saccagée , et les rares citoyens qu'a épargnés le glaive , du milieu des cadavres et des ruines , ne demandât aux empereurs que des jeux : « Où donc voulez* vous les celébrer?s'écrie Salvien. Sur les cendres, surles ossements, dans le sang de vos frères^ ! » Carthage, à son tour, va succomber, et voilà que ses lâches habitants s'amusent, comme aux plus beaux jours , au théâtre et à l'hippodrome . « Aa-dehors le fracas des armes , dit encore Salvien , au-dedans le bruit des jeux ; la voix des mourants se confond avec la voix d'une populace ivre de plaisir , et c'est à peine si le cri des victimes de la guerre peut se distinguer des acclamations de la foule au cirque ^ . »

A côté du cirque s'élevait le théâtre , autre ennemi non moins funeste de l'Évangile. Le paganisme chassé des autels régnait au théâtre , y tenait école de lubricité , et , par un

> Chrys., t. 6, p. 272.

2 Chrys., t. 4, p. 730.

> S. Àug., de Civit. Dei, 1. 1. e. 32.

^ SaU., de Gubern. D., 1. 6, p. 215 et 21S ; édit. de Paris, 16i5. ' Id., îMd., p. 210.

Page 1