CHAPITRE XlII
toyable vautour « . La loi romaine , qui avait des soins protecteurs pour les panthères et les lions , qui défendait d*attenter à leur vie 2 , permettait au créancier de s'emparer de son débiteur, de le mettre en pièces , de le faire pourrir au fond d'un cachot; et, en effet, un cachot existait dans chaque maison de patricien pour ces tristes victimes de l'usure , qu'elle avait le droit de tuer après les avoir ruinées 3. Vivement attaqué par le Christianisme, le chancre social défia les efforts du Ciel , comme il avait défié ceux de la terre , et s'étendit avec le malheur et la décadence du temps. « L'usure, s'écrie S.Augustin, est devenue un métier , une profession : on la regarde comme une corporation nécessaire à la cité ; elle paie patente * . » « De nos jours, dit S. Chrysostôme , on a imaginé un nouveau genre d'usure, réprouvé par les lois mêmes des païens, une exécrable usure, qui consiste à prendre pour intérêt la moitié même du capital, et cela quand le malheureux dont on l'exige est pauvre , qu'il est obHgé de nourrir une femme et des enfants , et que de ses travaux il a rempli Taire et le cellier de ces riches sans cœur « . » Les fidèles eux-mêmes , en dépit des prohibitions épiscopales , prêtent à douze pour cent, et prennent l'intérêt de l'intérêt «. Certes, l'Église faisait d'admirables efforts pour arracher à la cupidité ses victimes, et près d'elle les débiteurs désespérés étaient toujours sûrs de trouver un asile , une protection , un secours efficace . Les évêques empruntaient eux-mêmes pour libérer de pauvres malheureux poursuivis à outrance; puis, pressés à leur tour, ils demandaient à leurs ouailles de leur venir en aide pour les dégager, eux aussi , des mains impi-
1 Tacit., Ann.y I. 13, c. 4:2.
2 Chateaubr., Ëtud. hist., t. 3, p. 52, 5» dise, 2» part. 8 Til.-Liv., 1.2. c. 23; 1. 6, c 36.
4 S. Âug., inps. 5i, g li, t. 4, p. 509. * Chrys., m Malh, hom, 61, t. 7, p. 614. » Chrys., t. 4, p. 650; t. 7, p. 573, 574 et 608.
toyables du créancier ^ Mais Fiisure se moquait de la charité et poursuivait ses affreux ravages. « J'ai vu , écrivait S. Ambroise , — et S. Basile , de soq côté , trace le même tableau , — j*ai vu un spectacle lamentable , des enfants conduits à la vente pour la dette de leur père , héritiers de ses malheurs sans Tétre de ses biens. Et cet horrible attentat ne fait pas rougir le créancier! Il presse, il pousse, il consomme la vente. Ils ont été nourris de mon argent, ditil ; qu'ils subissent la servitude pour me payer leurs ahments, qu'ils soient vendus pour me faire rentrer dans mes avances « ! »
Rien , du reste , n'égalait la misère et le désespoir des campagnes 3 . a H est des hommes , s écrie notre saint orateur, qui travaillent toute leur vie sans gagner de quoi assouvir leur faim ; on leur impose des charges intolérables et perpétuelles, toute sorte de corvées; on se sert de leurs corps en guise d'ânes , de mulets , de pierres même ; on leur refuse on moment pour respirer. Que la récolte abonde ou qu'elle manque, on les pressure également; pas la moindre concession ; et , chose plus triste encore ! ces infortunés , après avoir travaillé tout l'hiver au milieu des pluies et des neiges , restent non pas seulement les mains vides , mais accablés de dettes , et livrés aux exactions , aux rapines , aux mauvais traitements des procurateurs plus redoutables que la misère et la faim. Qui pourrait dire ce que gagnent ces hommes sans entrailles sur les malheureux travailleurs ? Quand ceux-ci ont rempli caves et greniers du fruit de leurs sueurs , ceux-là ne leur laissent pas un boisseau , et sè contentent de leor jeter pour toute rémunération quelque peu d'ai^ent! Le
» s. Aug , epist, 268, t. 2, p. 901.
2 S. Ambr., de Tob., c. 8, t. 1, p. 600. ~ 3. Bas., de divit. et poMper , t. 3, p. 479; édit. de Seb. Cramoisy, 1638. * S. Das , hom. temp. fam. e4 iiccii,, 1. 1, p. 350.