CHAPITRE XIH
Prophète a raison de s'écrier : deux, éfonnez-vous! Terre, frémis! A quelle horrible férocité le genre humain en est-il venu > ! »
Le plus cruel usurier , le plus insatiable vampire , c'était rÉtat. Ce n'est pas que le système d'impôts alors en vigueur différât beaucoup de celui qui fonctionne avec succès dans nos sociétés modernes. ]\Iais une foule d abus en dénaturaient l'application , et ne justifiaient que trop les plaintes amères qui remplissent les écrits du temps. D'ailleurs, Tadministration romaine posait en principe que le territoire de Terapire était la propriété de l'empereur. Donc, en dehors du prince, plus de propriétaires, mais des fermiers, des colons, autorisés à jouir du sol à condition d'une redevance, débiteurs de l'Etat , traités au besoin comme la loi traitait tous les débiteurs, c'est-à-dire emprisonnés, flagellés, torturés, vendus, et même parfois mis à mort 2. Il est vrai que l'influence des idées chrétiennes avait modifié ce régime. Sous l'inspiration de Tépiscopat, de sages édits se préoccupent des souffrances du peuple , ordonnent d'épargner les laboureurs, veillent à la juste répartition des impôts , répriment la rapacité des exacteurs , font à des villes, à des provinces la remise entière des contributions arriérées » , et proclament hautement que les droits du domaine sont moins chers au souverain que la protection de
ses sujets *.
Mais quand la guerre , la politique , le faste , la prodigaUté , avaient vidé les coffres de l'État , et qu'il fallait
1 Chrys., t. 7, p. 6U, Uom 61 m Math., n. 3. — Voyez la lellre 247 de S. Aii-'uslin (t. 2 , p. 87i) , où il plaide vivernenl la cause de pauvres colons menacés de payer une double redevance.
2 Ubi debitorum aliquem egestate obstricium nihi^ reddere posse dicebatur, inlerfici debere pronunciabat . (Amm. Marc. surValenliu, 1. 27, c. 7 )
3 Euseb., 1. i , c. 2. — Aurel. Vicl., U. - Cod. Theod., 7, t. 1 , 1.-4; il, t. 1,1. 1, et l. 8, 1.3.
* Cod. Theod., ?0, t. 5, l. 2.
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^eoir en aide au trésor , le printé ^ en coitfradiotiôti avec lai-méme, après avoir professé la modéralâûn et la sagesse^ multipliait les surtaxes ^ ima^nait de nouveaux tribuls, pressait les rentrées , commandait les rigaeui^ , livmit le contribuable à bout de ressources à la merci du collecteor , ouvrant ainsi la porte à tous les e&oès , à toutes le^ andaces de l'arbitraire ^ de l'injustice , de la concussion , de la tîolenoe, de l'exaction. Aucun impôt ne donna lien à plus d'abus et de plaintes que ce maudit chrysargyre. Frappé sur une foule d'industries aux abois , il en précipitait la ruine; et lorsque, de quatre en quatre ans, venait la fatale échéance , un spectacle de douleur et de désespoir s'of&rait partout dans les villes de commerce : les mères vendaient leurs fils , les pères prostituaient leurs fiUes , et l'impitoyable exacteur employait le fouet et la torture pour arracher au pauvre ouvrier son dernier écu. Pallade raconte Thistoire d'une jeune femme fuyant d'asile en asile les terribles poursuites du fisc. Tombée aux mains d'un voleur, qui lui demande la cause de son désespoir : « ^Mon mari, dit-elle, n'ayant pu payer à lepoque voulue sa dette pubU(]ue de trois cents deniers d'or , on l'a flagellé et mis en prison, et mes trois enfants ont été vendus. Moi, fugitive , j'erre de tous côtés , changeant chaque jour de demeure et n'étant en sûreté nulle part. Les s^ents du trésor m'ont rencontrée plusieurs fois , et chaque fois flagellée ; et me voilà depuis trois jours dans ce désert sans un morceau de pain. » Le voleur, moins barbare que l'État , donna à la pauvre femme les trois cents deniers d'or , et , l'ayant reconduite chez elle , racheta ses enfants et fit mettre son mari en liberté ^ .
De semblables horreurs avaient lieu tous les jours et partout. Que le colon qui cultivait un champ, que Tin-
1 Hist. Laasiac, c. 63. -^ Vit> po/f., p. 578.
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dostiial qui vivait péniblement de son métier, ne payât pas sa quotité d'impôt , on vendait ses bœufs , sa charrue , ses outils^ ses enfants ; on le vendait lui-même. Pour échapper à la prison ou à la vente , le malheureux s'enfuyait cbez les barbares, se faisait bandit <. Les champs étaient abandonnés , des terrains cultivés naguère se couvraient de bois 2 , les villes elles-mêmes se dépeuplaient ' , l'industrie et le commerce dépérissaient de jour en jour : on ne voyait que mendiants sur les places publiques , que brigands dans les campagnes.
Si à plaindre que fût le contribuable , il n'était pas plus malheureux que le percepteur. Rome, en effet, tout en eoui4)aiit le monde sous son joug, avait laissé à chaque ville, à chaque municipe, son administration intérieure et la libre disposition de ses deniers , moyennant l'acquittement régulier des sommes exigées , à titre d'impôt , par le pouvoir central. Les bourgeois aisés de la cité, sous le nom de euriaies ou décurions , formaient une curie , c'est-à-dire un conseil municipal , lequel choisissait dans son sein un pouvoir exécutif composé de plusieurs magistrats chargés, sous sa direction, de veiller aux intérêts et de gérer les affaires de la petite république. L'État ne connaissait que les décurions : ils lui répondaient de la ville et surtout de l'impôt. Quand le gouverneur de la province avait fixé la quotité de chaque municipe, il en signifiait le chiffre aux décurions ; et ceux-ci , à leurs risques et périls , devaient faire le recouvrement de la somme exigée et la verser dans les caisses de l'État. Dans une situation prospère , rien de plus simple , et le titre de décurion fut long-temps honorable et recherché. Mais quand les fautes des princes , le i malheur des temps, une foule de circonstances déplorables
1 Theod., ep. 42 et 45.
^ Lacfc., de Mort, pente, ^ 7.
9 Amm. Marc, 28, 5. — Cod. Theod. , dt Indulg. trib.t 18.
eureDt appauvri Tinduslrie et ragricaltare , que l'argent devint rare , et que le contribuable ruiné ne put acquitter son r61e , les décurions , toujours tenus aux charges du mnnicipe et responsables de Timpôt , se virent réJuits à pressurer leurs pauvres concitoyens ou à subvenir de leurs propres deniers au déficit des recettes publiques. Alors les fonctions de curiale devinrent onéreuses et détestées : on ne songea qu'à échapper aux honneurs municipaux , à ne pas figurer sur les registres de la cité. La loi dut intervenir, et força les bourgeois à rester dans leur curie. Tout homme possédant vingt-cinq arpents fut condamné à être curiale , avec défense d'aliéner le fonds de terre sur lequel reposait ce titre odieux , et même de prétendre à aucune fonction ou dignité qui pût l'appeler hors de la curie : on lui interdisit la milice , on lui ferma la porte du sacerdoce ; ordonné clerc , on Tarracha de Tautel ; on Temprisonna dans sa charge maudite , que , pour comble d'injustice , il était obligé de transmettre comme un patrimoine à ses enfants. 11 ne resta plus aux infortunés décurions que le désespoir. On les vit s'enfuir des villes, se cacher dans les bois, envier le sort des esclaves , se vendre comme tels : rien n'égala le malheur de cette classe d'hommes , et c'était toute la bourgeoisie de l'empire > !
L'invasion des barbares , les tremblements de terre alors si fréquents étaient de moins terribles fléaux que celte misère générale et désespérée. Les esclaves, du moins, quelle que fût la bassesse de leur sort, avaient du pain et des vêtements chez leurs maîtres. Mais l'indigence des prolétaires dépassait tout ce qu'on peut imaginer. S. Basile dépeint en paroles navrantes les angoisses d'un père obligé de choisir entre ses enfants celui qu'il doit vendre pour faire vivre les autres «Il vient à vous tout en larmes, s'écrie-t-il , vous
1 Fciuriel , Hisf. de la Gaule mt^ridionole, t. 1, p. 372. ~ OeBroglie, De régi et de Temp., t. 2 , p. 247.