CHAPITRE XIII
offrir pour uo morceau de pain une tête si chère. Et vous exploitez son désespoir, vous lui marchandez son sang et sa vie M » L'Église , il est vrai , avait fait et ne cessait de faire des prodiges de charité ; elle avait créé des hospices pour les malades y des asiles pour les orphelins, des maisons de retraite pour les vieillards et les incurables; elle distribuait tous les jours des masses d'aumônes. Mais ses ressources moins grandes que son zèle étaient peu de chose devant cette extension progressive de la pauvreté ! Les mendiants encombraient les rues , les parvis des églises , les péristyles des palais, et faisaient métier de la misère. Chants obscènes, jongleries , impertinences , insultes , tout leur était bon pour ramasser autour d'eux les foules oisives et extorquer aux badauds quelques sous. On les voyait , simulant le désespoir, s'enfoncer des clous dans la tête , dévorer des lambeaux de vieilles chaussures ; quelques-uns mutilaient leurs propres enfants , leur crevaient les yeux , pour s'en faire des instruments de pitié et de lucre *. D'autre part , de saints pontifes, d'admirables solitaires, en étaient réduits à donner les vases sacrés , leurs livres , leurs vêtements , leur liberté même, afin de procurer quelques faibles secours aux membres de Jésus4]lhrist souffrants et abandonnés. S. Séraiûon, surnommé le SincUmUe, se vendit plusieurs fois lui-même au profit des pauvres , et à la fin il se donna à une vieille femme sans ressourcés , qui le brocanta pour un peu de pain ^ .
Et toutefois, on était déjà loin des monstrueuses proportions du paupérisme sous lere païenne, quand Rome seule, même après la distribution des terres par Jules César *,
* s. Bas., hom. de avarit. id itlud : Destruam horrea, t. 1, p. 332; édit. de Paris, 1638.
2 Chpyg., t. i, p. 175; 1.7, p. -t02; t. 10, p. i87el219; f. 11, p. 506.
3 Pall., hisl. Laiisiae. , c. 23. — Bolland, t. 2, p. 507. ^ Suel., in Jul. Cœs.j 41.
Ui s. jEÂi^'criKtsàs'i'ÔME.
comptait trois cent vingt mille citoyens inscrits sur la Uste des indigents î Ces fiers Romaiùs n'étaient que d'orgueilleux nietiârants, qui se croyaient les maîtres du monde, et qui viv^ent sans honte de Taumône de l'État et des restes de festin que, sous le nom de sportules, de fastueux patrons leur faisaient distribuer par des esclaves à la porte de leurs palais. La mendicité, sous diverses formes, existait chez eux à tous les degrés de la hiérarchie sociale , et les gueux en prétexte n'étaient ni moins effrontés ni moins rampants que ceux en guenilles.
Il est vrai , le Christianisme avait profondément modifié cet état de choses. S'épanchant de son sein comme un fleuve , la charité avait noyé sous ses flots divins bien des Hidéurs du paupérisme antique et une foule d'atrocités
caractéristiques des mœurs païennes. Mais l'ancien système de l'assistance par l'État subsistait toujours , et perpétuait , aggravait la misère qu'il prétendait soulager. On a tout dit sur les secours publics chez les Romains > . C'étaient d'abord des distributions de blé. Sévère ajouta de l'huile, Aurélien du lard. Ce dernier substitua au blé, distribué tous les mois, le pain distribué tous les jours ; il parla de donner aussi du vin. Pourquoi pas des poulets? dit un préfet du prétoire. Et ce mot fit reculer l'empereur, qui se contenta d'ordonner qu'une certaine quantité de vin serait vendue au peuple audessous du cours. Mais Constantin supprima les ventes à prix réduit et n'admit que les distributions gratuites. Étendant à la nouvelle Rome les privilèges de l'ancienne , il octroya à sa chère Byzance le pain , le vin , l'huile , la viande , le lard. Une annone spéciale fut établie pour la fournir de toute sorte de denrées. Dès le règne de Constance , on y distribuait quatre-vingt mille boisseaux de blé apportés
' Naudet, Mém. sur les sec. publ. — Wall. , HisL de Tesclav., t. 3, p. Î56. — Mounipr, De l'assist., c. 2. — De Brogiie, L*égl. et Pemp.. l. 2 , p. 180.