CHAPITRE XIIL
i9'è$'illu$(r€s 1 . Mais la délation acharnée à leur précaire existence pouvait , d'un instant à l'autre , les jeter du faite des grandeurs dans la plus affreuse misère. Leur nom, leur fortune, leur famille, étaient à la merci d'un décret. Devant un pouvoir qui pose en principe que tout lui appartient , hommes et choses , ils passent leur vie à trembler, à dissimuler, à ramper, et il n'y a que leur insolence vis-à-vis des faibles et des petits qui égale leur bassesse vis-à-vis du maître. Être admis le matin dans la cliambre de César pour adorer l'astre à son lever, être invité le soir à sa table , leur semble la plus haute faveur de la Providence, le comble de la gloire. Aplatissement et lâcheté sont devenus synonymes d'aristocratie , grandeur signifie bassesse. Pour trouver un caractère, une âme, une conscience, la sainte fierté du devoir et du droit, il faut se tourner vers l'Kglise. Là' palpitaient des cœurs généreux ; là parlaient d'incorruptibles oracles ; là des hommes saintement courbés sous la pensée de Dieu se dressaient de la hauteur de cette pensée contre toute oppression humaine. L'Église était la seule force ici-bas que César n'avait pu ni absorber, ni briser, ni plier. Aussi ne voyait-il en elle qu'un rival délesté et contre letjuel tout était bon, les usurpations ouvertes et les concessions perfides, la persécution et la corni|)tion. Car ces pitoyables autocrates, qui ne savaient i)as se garder contre les barbares, eussent voulu étendre leur ignoble despotisme snr les âmes, sur les consciences, sur Dieu lui-même comme sur tout le reste. Et il est vrai qniU s'étaient créé des complicités dans le sanctuaire. A côté des grands docteurs, des grands saints, des grands pontifes, on ne comptait que trop déjà d'evêques mondains et vendus , de prêtres ambitieux et serviles. 11 n'y a guère que le désert et son peuple d'ascètes qui restent
1 Naudct, Chan'g. dans l'emp., t. 9, c. 3 , art. 2 — Notilia dignit,, etc.
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inaccessibles au souffle fatal qui énerve tout : de là , pour les âmes viriles et chrétiennes Tattrait de la solitude. Ceux-là seuls restent dans le monde que le devoir y enchatne. Les autres s'estiment heureux de fuir le plus loin possible ce spectacle de dissolution et de honte , ils cherchent au fond des Thébaîdes, au sommet des montagnes, un coin de terre qu'il n'ait pas souillé , où ils puissent respirer, loin des hommes et de leurs bassesses , dans la prière et le travail , la sainte liberté des enfants de Dieu.
Ainsi , d'une part , la rapide et merveilleuse extension de la foi chrétienne , ses enseignements glorifiés par les plus beaux génies eit triomphant du philosophisme païen et de l'hérésie , l'élan des plus nobles vertus , les plus admirables dévouements , les touchantes créations de la charité , l'ËvaDgile pénétrant peu à peu de son esprit le vieux droit romain , de sages édits favorisant l'émancipation des esclaves , relevant la condition de la femme , replaçant la famille sur sa base véritable ; l'indissolubilité du mariage , radoucissement progressif des mœurs, un irrésistible courant d'idées fortes et généreuses , un travail visible et puissant de rénovation sociale , la solitude peuplée de Saints , le sacerdoce , malgré quelques ombres , rayonnant de la gloire des Hilaire , des Ambroise , des Martin , des Basile , des Astëre , des Epiphane , des Chrysostôme et d'une foule d'autres moins illustres sans être moins grands, partout des splendeurs intellectuelles et morales d'un incomparable éclat; et , d'autre part , décadence profonde , horrible dissolution , le travail découragé , le commerce défaillant , l'agriculture ruinée , la population amoindrie , la bourgeoisie désespérée, la noblesse déshonorée , les frontières envahies , les villes saccagées, une misère immense, et|, au milieu des ruines et des flammes , des fêtes et des joies dégoûtantes , l'anarchie sous le despotisme , le mépris de toute autorité et le relâchement de tous les liens dans la plus complète servitude ,
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le. monde sféeroulant scms le double poids de sa pourriture et des; Césars: -tel' est le tsibteau d'une époque qui saisit autant par sa grandir que paf sa bassesse , où les plus vives clartés d^une aurore brillante et gloriease se mêlent aux ombres lugubres d'un soir sinistre.
Un de ses traits saillants, c'est l'effacement des caractères, la lâcheté ! En dehors de la solitude et du sanctuaire , le sentiment de la dignité humaine n'existe plus. Cet antique orgueil du citoyen, quiy suppléait quelquefois, a fait place à une prodigieuse aptitude à se prosterner, à ramper devant tous les pouvoirs qu'un caprice de prétoriens , une intrigue d'eunuques fait surgir on ne sait d'où , et jusqu'aux pieds de tous les favoris, de tous les valêls de cette fragile grandeur qui passe du trône à legout en un jour. On ne sait plus qu'une chose : s'abandonner corps et âme au despotisme , encourager ses usurpations, lui livrer au-delà de ses désirs, étonner par l'audace de la servilité l'audace de la tyrannie. Le monde est insatiable de servitude. Mais cette lâche abdication de la responsabilité humaine , cette muette adoration de la force et du succès , ne donnent ni plus d'assurance au pouvoir, ni plus de sécurité aux esclaves. Jamais l'autorité ne fut plus absolue, ni le monde plus misérable.
. Et cette fange de vingt siècles , le Christianisme eût voulu, comme le Créateur autrefois , la pétrir de ses mains divines , la pénétrer d'un souffle de vie ! Chaque jour, à sa voix , surgissent de grandes vertus et de grandes âmes , d'admirables météores éclairent d'une vive lumière l'horizon moral, mais ce ne sont que des météores. En vain les prodiges succèdent aux prodiges , en vain de sublimes efforts sont déployés de toutes parts, le monde reste plongé dans ses hontes , couché dans sa boue : il n'a pas assez d'énergie pour être chrétien. La centralisation romaine si savante et si puissante , en se substituant partout à l'activité individuelle et locale , a déshabitué chacun de sa responsabiUté
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personnelle , de toute espèce d'initiative et de spontanéité. D'un bout d'empire à l'autre , elle pèse comme un niveau de fer sur une population énervée , servile , impuissante , qui se regarde elle-même comme la chose d'un homme chargé de penser, de vouloir pour elle , et ne donne signe de vie que pour acclamer tour-à-tour, avec la même ivresse, tous les maîtres qui lui font l'honneur de la gouverner. A Rome, à Byzance , à Alexandrie , à Antioche , c'est partout le môme spectacle, la même lâche insouciance, le même
peuple.
Il n'y a plus là qu'un monde vieilli dans la mollesse et l'esclavage , usé , décrépit, gangrené , bon à parer les gradins d'un amphithéâtre , à couronner des pantomimes , à proclamer des empereurs , à manger entre deux débauches le pain de l'escalier. Comment trouver dans cet affaissement général, dans cette lâcheté, dans cette abjection, le ressort, l'élan nécessaires à l'intelligence sérieuse, à la pratique vraie de l'Évangile î La Providence n'a qu'à balayer cette pourriture. Et en effet, ses cataractes sont ouvertes; le flot monte d'heure en heure ; Alaric est là !
Une chose toutefois repose le regard attristé , et console l'âme de ce spectacle de ruines et de mort : c'est la lutte ardente, intrépide, infatigable, sublime des docteurs de l'Église, contre cette bassesse, celte ignorance, cet égoïsrae, celte corruption des mœurs publiques et privées , lâches, viles, rapaces, honteuses, contre ce mal si ancien, si profond, si incurable ! Noé du monde moral , en prophétisant le déluge, ils bâtissent l'arche, ils y appellent, ils y recueillent les âmes d'éUle , toutes celles que Dieu destine à la rénovation du monde , les grands germes de vie que le vaisseau mystique doit sauver du cataclysme et auxquels se rattachent l'avenir de Fhumanité et les desseins de la Providence !