CHAPITRE XIV
l'apôtre, qui oserait lui en faire un crime? Celui dont il est le ministre n'aima-t-il pas à s'entourer de pauvres et de petits?
Quant aux riches , c'est vrai , Jean les rudoie , et plus d'une fois peut-être la véhémence de ses sorties , en les écartant de sa chaire, le priva d'un concours précieux. Lui si indulgent, dont la main, tendue à tous ceux qui tombent, dispense sans mesure les pardons célestes, il se montre impitoyable aux riches, comme s'ils n'étaient tous que des pécheurs endurcis, d'incorrigibles pharisiens défiant les colères du Christ, et Ton dirait par moments qu'il n'a compris de l'Évangile que le terrible anathème : Vœ vobis divilibus ! Ne l'oublions pas , l'esclavage et le Césarisme étaient alors les deux pôles du monde. Sous un maître dont le regard seul les faisait trembler, des milliers de maîtres répétaient, en l'exagérant , sa dure tyrannie dans les cités , dans les campagnes, dans la famille. Le vol, l'usure, la délation, les concussions étaient la source de la plupart des fortunes, à ce point que Chrysostôme ose se demander à haute voix s'il en est une d'honorable et de légitime autour de lui * . Et ces biens , fruits honteux du crime , étaient honteusement dépensés en orgies , en débauches , en fohes ! Scandales de parures et d'ameublements, ridicule étalage de nains , de fous , d'eunuques , de parasites , affreux traitements infligés aux esclaves , moins affreux que les services exigés d'eux », vente aux enchères, sur la place publique, des fermiers et des débiteurs insolvables , pantomimes obscènes , fureur du jeu, profanation du mariage, orgueil, égoïsme,. mollesse, perfidie, vénahté, mépris des pauvres, idolâtrie de l'argent , insolence dans la bassesse , sordidité dans le luxe, avarice dans la prodigalité , perversité froide , lâcheté hideuse, infamies sur infamies *. c'était le spectacle
^ Chrys., in ep. ad Eph», hom. 2 , 1. 11 , p. li. 3 S«lv., de Gubem. Deit 1. 4 , c. 6 ; 1. 8 o. 8.
tous les jours offert par la richesse et la puissance aux regards désolés des âmes honnêtes et chrétiennes. Qu'y a-t-il d'étonnant que cette désolation éclate par la bouche de Chrysostôme ? Son silence nous eût bien plus étonnés. Dans une société ainsi faite , où il n'y a que des oppresseurs et des opprimés , des spoliateurs et des victimes , des cœurs sans entrailles et des malheureux sans pain, faut-il tant regretter qu'une voix sévère et puissante proteste de temps à autre au nom de la Providence et de l'Ëvangile , qu elle imprime une solennelle flétrissure au vice impudent, à l'orgueil impie , qui affectent de se placer au-dessus des lois ? Et pourquoi des iniquités choyées à la cour, applaudies dans le monde , n'auraient-elles pas trouvé leur châtiment dans le temple , devant l'autel du Christ ? Que la douleur de Jean , en présence de ces indignités et de ces scandales , n'ait pas toujours une parfaite mesure de langage , que son indignation et même sa charité s'exhalent quelquefois en paroles aperbes et dures , il se peut : c'est la noble douleur, la sainte colère d'un intrépide ami de la vérité et de la vertu. 11 subira les conséquences de son courage, les haines qu'il soulève aujourd'hui l'écraseront demain ; mais il aura vengé la Providence , glorifié l'Évangile, consolé l'humanité , et s'il y a en tout cela imprudence, c'est la généreuse imprudence de l'héroïsme qui se jette tête baissée dans le devoir. Oui, peut-être, on dirait par moments la voix d'un tribun ; mais le tribun transfiguré en apôtre n'a qu'une passion et qu'un but, la charité.
Pom* ce qui est de la hardiesse du langage, Chrysostôme avoue qu'il préfère la correction des coupables à I9 noblesse des expressions ^ Il ne faut donc pas être surpris qœ la critique ait relevé » dans ses nombreuses homélies , < des détails étranges et d'une crudité énergique , des invectives
I Chrys., in ep. 1 ad Corinlh., hom. 37, t. 10, p. 348.