CHAPITRE XIV. 4ÎJ
près desquelles pâlissent les plus violentes diatribes de Cicéron contre Antoine ». »Mais cette langue et ce temps ne sont pas les nôtres. N'y a-t-il pas injustice à juger un orateur populaire du iv^ siècle" comme un prédicateur du roi au xvii*' ? Jean s'adresse , non pas à quelques esprits d'élite , mais aux masses ; et pour soutenir leur attention , pour exciter leur sensibilité , il lui faut plus que les ressorts ordinaires. Pas de ménagements, pas de voiles : ils ne sont pas de mise ici. D'ailleurs il improvise presque toujours, l'improvisation est une nécessité de sa position ; son talent est à la merci de son zèle , son zèle à la merci de la circonstance; la tribune l'inspire, l'auditoire fait l'orateur. Un tel homme ne peut être jugé qu'au pied de sa chaire, au milieu de la foule qui l'entoure, au moment où la parole jaillit de son âme avec ce prestige , celle émotion , cette autorité qu'y ajoutent le regard , le geste , l'accent, la personnalité de l'orateur et cet immense amour de Dieu et des hommes qui embrase sa vie et déborde dans son discours. Le lecteur peut le trouver diffus, monotone, inégal : il peut être blessé de l'âpre liberté de son langage ; l'auditeur battait des mains , versait des larmes , et , pour quel-'' ques heures au moins , il sortait meilleur de ses discours.
Nous aimons à le redire , il n'y a aucune analogie à établir entre l'éloquence méthodique de la chaire moderne et l'éloquence désordonnée et si puissante de Chrysostôme. Bourdaloue et Bossuet encore plus avaient étudié] l'orateur d'Antioche ; ils le possèdent à fond , et le citent à tout instant avec bonheur. Mais appliquer le même critérium à la prédication de l'un et à celle des autres , ce serait s'exposer aux plus grossières méprises. On ne peut rapprocher ces grands noms , que pour constater une dissemblance profonde entre les génies et les travaux qu'ils rappellent, «Bourdaloue, dit un critique moderne qui ne flatte pas Chrysostôme , est
i Alb., Thèse, p. 882.
un dialecticien serré et pressant , bien qu'un peu lourd. Il déconcerte le pécheur, prévient et ruine tontes les objections, établit sur le roc inébranlable de la logique les vérités du dogme, les principes de la morale. Massillon agit sur les âmes par la sensibilité ; il remue et trouble son auditoire plus qu'il ne le pénètre et ne le convainc. C'est aussi par la passion que Chrysostôme exerce tout son empire sur la volonté. Il ne bannit point le raisonnement, mais il semble y avoir peu de confiance ; il le dissimule , il le déguise sous la magnificence des descriptions , l'éclat des images , l'abondance intarissable du langage. Sous le rapport de Tordre, de la méthode , il est bien inférieur à Massillon ; mais , par la science des mœurs , la véhémence , la splendeur, la facilité du style, je ne sais si Bossuet lui-même l'emporte sur lui. Malheureusement ces qualités tournent en défaut dès que la mesure manque. Le moraliste profond devient peintre de mœurs et bientôt peintre satirique.... La véhémence du langage dégénère en invectives, en personnaUtés blessantes. Ce style plein d'éclat et de facilité est souvent d'une intempérance qui fatigue, d'une familiarité qui choque. Ce luxe tout oriental de récits, de comparaisons, de descriptions, dissimule trop bien l'austère rigueur de
l'enseignement Mais de ces longues et diffuses homélies
(improvisées généralement, ne l'oublions pas) , il se dégage un si pur parfum de franchise et de vertu, on y sent un souffle si puissant de charité , une si tendre et si active compassion pour tout ce qui souffre , Tâme de l'homme y apparaît si visiblement avec sa pureté, son courage héroïque, ses élans passionnés vers Dieu, la justice , la hberté, que l'on oubhe les défauts de l'orateur qui furent avant tout ceux de son siècle et de son pays, et qu'on l'admire et qu'on Taime comme si l'on était à Ântioche sous la séduction de sa parole et le charme vainqueur de sa vertu « • »
1 Alb., Thèse, p. 357.