CHAPITRE XY
de ceux des idoles , vous les trouverez imprégnés du sang des chevreaux et des bœufs ; venez à Tautel de l'avarice , vous sentirez une forte odeur de sang humain. On n'y brûle pas des ailes d'oiseaux , il n'en sort ni vapeur ni fumée ; ce sont des êtres humains qui y périssent. Les uns» en effet , se précipitent dans des gouffres ; d'autres se pendent, d'autres se coupent la gorge.... C'est peu encore : il faut à l'autel de l'avarice, outre le corps, l'àme de l'homme ; il lui faut l'âme du sacrificateur avec celle de la victime >....»
«Avec raison , poursuit-il , le sage a dit qu'tV n*y a rien déplus détestable que l'avare^. Un avare vendrait son âme, il est l'ennemi commun de tous les hommes. Il voit avec peine que la terre ne produit pas de l'or au lieu d'épis, que les fleuves ne roulent pas de l'or au lieu d'eaux , que les montagnes ne sont pas couvertes d'or au lieu de pierres. Il s'afflige de l'abondance des récoltes : la prospérité publique le rend malheureux. Prêt à tout pour gagner deux oboles, il se refuse à tout quand il n'a rien à gagner. Il hait tous les hommes , pauvres et riches : les pauvres , de peur qu'ils ne viennent l'importuner de leurs demandes; les riches, parce qu'il n'a pas les biens qui leur appartiennent ; il en veut à tous, comme si tous l'avaient volé ; jamais il n'est content , jamais il ne dit : C'est assez. Il est le plus malheureux des mortels , comme celui qui ne connaît pas cette cruelle passion est le plus fortuné des sages s . »
« Quoi de plus misérable , dit ailleurs Chrysostôme, que l'homme méchant et cupide ! Il a beau se vanter avec insolence , affecter la joie , . . . il est toujours troublé , soit par les maux qui arrivent, soit par ceux qu'il appréhende. Jamais de calme , jamais de sécurité : son âme est plus tourmentée
< Chrys. ad Eph., kom. 18, t. Il, p. 129.
3 Eccles. 10, 9.
s Chryt., m Math, hom. 80, t. 7, p. 770.
908 S. JEAN GHRYSOSTOME.
que là mer la plus oragease ; la nuit ne loi apporte pas plus de repos que le jour. 11 est tiraillé de tous côtés, et môme quand personne ne Tattaque , il sent au-dedans de lui-même une guerre intestine. Ce qu'il possède ne lui donne aucune jouissance , et le désir de ce qu'il n'a pas le consume et le dévore. Il épie les affaires des autres; il s'enquiert avec curiosité de la fortune de chacun ; il pense comment il gagnera celui-ci par la persuasion, celui-là par la crainte, un autre par la flatterie , un autre par la violence ; il ne roule dans sa tête que chicanes , ventes , achats , testaments , intérêts, capitaux, et c'est lorsque tout lui vient en abondance qu'il est le plus inquiet ^... Notre ville fut affligée, il y a quelque temps , par une grande sécheresse. Les habitants consternés adressaient à Dieu les plus vives prières. Comme au temps de Moïse , le ciel était d'airain , et l'on n'avait en perspective qu'une affreuse mort. Dieu se laissa toucher: une abondante pluie tomba du ciel. Toute la ville se livrait à l'allégresse, on se réjouissait comme si l'on fût revenu des portes du tombeau. Mais, dans ce bonheur universel, un seul homme , un riche , était triste ; il marchait sombre , pâle comme un mort, dans les rues. On lui demanda la cause de son chagrin au milieu de la joie commune , et il ne put cacher au fond de son cœur le motif de ce honteux désespoir : J'ai , dit-il , une grande quantité de mesures de froment, dont je ne sais plus que faire. Je vous le demande, cet homme était- il heureux? Ne méritait-il pas d'être lapidé comme une bête féroce , comme l'ennemi commun de l'espèce humaine ? Misérable , tu t'affliges de ce que tout le monde ne meurt pas de faim ! Ne sais-tu pas ce qu'a dit Salomon : Celui qui fait renchérir le blé est maudit du peuple? Ainsi , esclave de l'argent , le bonheur public t'attriste , la bonté divine t'indigne ! N'eùt-il pas mieux valu
1 Chryt., inpê, U2, t. 5, p. 453.