CHAPITRE XY
arracher ta langue , briser ton cœur, que de prononcer de telles paroles ^ ? »
Pour mieux exprimer Thorreur que ce vice odieux lui inspire, l'orateur appelle à son secours la peinture. «Tâchons , dit-il , de nous représenter Favare tel qu'il est. Otons à cette béte féroce ses chaînes, et voyons jusqu'où ira sa fureur. ... Ne craignez rien ; c'est une image et non une réalité. Figurez- vous donc un homme noir ; des flammes lui ' sortent des yeux ; des dragons en guise de bras pendent de ses épaules ; sa bouche au lieu de dents est garnie d'épées ; une source de venin coule de son gosier ; son ventre plus dévorant qu'une fournaise absorbe en un instant tout ce qu'on y jette ; ses pieds ont des ailes ; son visage tient du chien et du loup ; sa voix n'est pas une voix d'homme, mais une espèce de hurlement à faire peur ; ses mains sont armées de torches brûlantes... Il égorge, il déchire, il dévore tout ce qu'il rencontre. Tel et pire encore est l'avare. Comme l'enfer, il engloutit tout : c'est l'ennemi déclaré de Thumanité. Il voudrait qu'il ne restât pas un homme ici-bas , afin de posséder tout lui seul . Sa passion ne s'arrête pas là : après avoir détruit le genre humain dans sa pensée , il voudrait détruire aussi la substance de la terre et la changer en or... Supposez qu'il ne craigne ni lois ni tribunaux, et vous le verrez , Tépèe à la main , égorger tout ce qui se présente, amis, parents, frères, son père lui-même. Ou plutôt laissons les suppositions, demandez à cet homme si son esprit ne roule pas tous les jours de semblables idées , s'il ne forme pas sans cesse des souhaits de mort contre ses proches , contre ceux dont il tient la vie. Qu'est-il besoin de l'interroger? Personne n'ignore que ceux qui sont attaqués de ce mal horrible voient à regret se prolonger la vieillesse de leur père , et regardent l'avantage d'avoir des enfants ,
i Ghrys., in 1 ad Connth. hom. 39, 1. 10, p. 373.
MO S. JEAN GHRTSOSTOME.
aTaotagd si doux et si cher aux autres , comme une charge odieuse. Aussi plusieurs ont préféré ne pas en avoir, et, frostrant les Toeux de la nature , ils ont empêché les enCsmts de nattre , s'ils ne les ont pas étouffés après leur naissance > . . .» Goomiesice tableau n'était pas assez chaîné, Ghrysostôme le reprend en sous-œuvre dans un autre discours. «Rien, s'écrie "t- il, n'est stupide , dénué de sens, fou, violent, comme le péché. Partout où il se jette, il brouille tout, il
renverse tout , il perd tout , hideux à voir, détestable
Mais pourquoi des tableaux du péché, quand je puis traduire enpubUc le pécheur? Qui donc voulez-vous que je vous représente ? L'avare , le ravisseur? Quoi de plus impudent que ses yeux , de plus effronté , de plus cynique ? Le chien luimême ne Test pas autant que lui. Quoi de plus scélérat que ses mains? Quoi de plus insolent que sa bouche qui dévore tout et n'est jamais rassasiée ? Vous voyez ses yeux y son visage : il a l'air d'un homme ; mais un homme n'a pas ce regard. Lui , il ne voit pas les hommes comme des hommes, le ciel comme le ciel , il n'y contemple pas le Maître de tous ; il lui semble qu'il n'y a rien dans le monde si ce n'est l'argent. Les yeux des hommes , en voyant la détresse du pauvre , en sont touchés ; les siens , dès qu'ils voient le pauvre, deviennent féroces.... Ils sont moins ceux d'un homme que d'une béte fauve. Les yeux des hommes ne supportent pas de voir nu leur propre corps ; lui , s'il n'a pas dépouillé les autres, emporté dans sa demeure leurs biens, il n'est pas satisfait. Les ours, les loups, une fois leur laim assouvie, lâchent la proie et s'en vont ; Favare jamais n'est rassasié. Dieu nous a donné des mains non pour accaMer nos frères , mais pour les aider : si elles ne devaient servir qu'à nuire , mieux vaudrait les arracher. Quoi ! si tu voyais un loup déchirer une brebis , ce spectacle te ferait horreur ;
1 M Math, 18, t. 7, p. 3iO«
CHAPtTRE XV. Mi
et quand ta en fais aatant à ton semblable, tu crois a'dtre pas cruel! Ës4a donc un homme? Nous ne voyons Thomme que là où nous trouvons la pitié et l'humanité. Ce qui est cruel, nous l'appelons inhumain... Parcourez en détail toute la personne de l'avare , vous verrez comment sa dureté , d'un être humain , a fait un animal carnassier ! Mais si vous pénétrez au fond de son âme , ce n'est plus avec les animaux , mais avec les démons qu'il faut le comparer. Comme eux, il est sans pitié, il n'éprouve à l'yard des hommes qu'une haine implacable. Point de désir du ciel , point de crainte de l'enfer, aucun respect de ses semblables , aucune sensibiUté , aucune compassion. Impudent, audacieux , il brave les conséquences de sa conduite. Les oracles de la foi ne sont à ses yeux que des fables ; il se moque des menaces et de la justice de Dieu. Démon audedans, bête féroce au-dehors, quel rang lui donneronsr nous? Il est pire que les bêtes féroces , car celles-ci sont naturellement ce qu'elles sont ; lui , il a reçu du ciel la douceur , et il fait violence à sa nature en se donnant de tels goûts, de telles inclinations. D'autre part,. les démons attaquent les hommes , ils ne s'attaquent pas entre eux ; lui , il vexe en toutes manières ses proches , ses parents même , il ne respecte ni les affections ni le sang i —
«Quelqu'un va me dire peut-être : Tu parles tous les jours de l'avarice. Et plût à Dieu que je pusse en parler aussi toutes les nuits ! Plût à Dieu que je pusse vous suivre pour vous en parler encore sur la place publique , chez vous , à votre table ! Plût à Dieu que vos femmes, vos enfants, vos serviteurs, vos amis, vos voisins, que le pavé même et les murailles de votre maison pussent vous tenir le même langage ! Cette fatale maladie a envahi le monde entier : la terrible tyrannie de l'argent opprime toutes les âmes. Jésus-
1 Chrys., in I. ad Corinih. hom, 9, t. 10, p. 78.
Mi S. JEAN CHRTSOSTOME.
Christ nous a rachetés , et nous sommes esclaves de Ter ! Nous célébrons un Maître , et nous obéissons à un autre qui nous fait faire tout ce qu'il veut. Pour celui-d, nous oublions tout : la naissance , l'amitié , la nature , Tes lois. Personne ne regarde au ciel , personne ne songe à l'avenir *
» Je sais , poursuit l'orateur , que mes discours blessent certaines personnes et me font baïr d'elles ; moi » je ne les bais point , je les plains , je pleure sur leur sort. Si elles veulent me frapper , je m'offre à leurs coups avec plaisir , pourvu qu'elles veuillent se corriger > . »
Mais , hélas ! on préférait se plaindre , et l'on ne se corrigeait pasr En dépit de l'Évangile, des enseignements et des prodiges de la charité , l'usure exerçait en plein Christianisme ses hideux ravages. C'était , suivant le mot de Tacite , la vieille maladie de la République : elle avait infecté l'empire et le monde. Fatiguée d'inutiles efforts» la loi , vaincue , impuissante , s'était résignée à régulariser ce qu'il lui fallait tolérer, et avait fixé à douze pour cent l'intérêt qu'on ne devait pas dépasser et qu'on dépassait toujours. La plupart de ces illustres Romains, vantés comme de grands bonunes, étaient surtout de grands usuriers. Le chancre fatal avait poussé de telles racines , pris un tel développement, que l'apostolat chrétien ne trouva rien de plus difficile à extirper. L'Évangile avait abattu les dieux , subjugué les empereurs, refait l'esprit humain, couvert le monde de sublimes vertus ; mais l'usure lui résistait avec une insolente ténacité. S. Basile, S. Ambroise, S. Augustin > nous font de ces excès et du malheur de ses victimes des peintures épouvantables. Jean signale , parmi les
1 Chrys., in Joann. hom. 76, t. 8, p. 449.
' Chrys., in I ad Corinth. hom. 9, t. 10, p. 78.
3 S. Ambr., de Tobiâ, m, 10 et 11; v, 16 et 20; vi, 23 et Si. ~ Greg. Nyss., orat. contr. usurarioi^ t. 2, p. 225. — S. Bas., serin. 5, de divit. et pauperl, — S. Aug., m ps. 54 , g 14 ; m ps, 12S, g 6; t. 4, p. 724 et 2067.