CHAPITRE XV
exigeant quand il s'agit d'un moindre service ! Ne sais-tu pas quel châtiment Dieu réserve à l'usure , et combien elle était prohibée , même dans TAncien Testament ? Mais quelle est l'excuse de la plupart des usuriers? — Avec les intérêts que je reçois, disent-ils, je donne aux pauvres. — Tu parles bien, brave homme, mais Dieu rejette de pareilles charités. Ne cherche pas à éluder la loi par tes finesses : il vaut mieux ne rien donner aux pauvres que de puiser à cette source pour leur donner. Dun argent fruit de travaux honnêtes , tu fais souvent un argent criminel par des bénéfices illégitimes , comme si tu forçais des entrailles saines et pures à enfanter des scorpions. Qu'ai-je besoin de citer la loi de Dieu, quand vous-même vous regardez l'usure comme une infamie? Or, si vous la condamnez, vous qui en profitez, pensez au jugement que le Seigneur portera de vous. Interrogez ceux qui ont étabU les lois humaines , vous les entendrez flétrir tous l'usure. Aussi n'est-il pas permis à ceux qui sont constitués en dignité , qui font partie du grand sénat , de se dégrader par de semblables gains : la loi le leur défend. N'est-il pas affreux que vous traitiez la cité céleste avec moins de respect que les législateurs romains n'ont traité le sénat , et que vous ne rougissiez pas d'un commerce aussi infâme ?
» Quoi de plus absurde que de vouloir moissonner sans terre, sans pluie, sans charrue? C'est pour cela que les partisans do celte culture coupable ne recueillent que rivraie, qui doit être livrée au feu. Et n est-il pas mille moyens légitimes d'augmenter votre avoir : les champs , les troupeaux, les bœufs, le travail, la sage administration de vos revenus? Pouniuoi le fatiguer follement à cultiver des épines ? — Tu diras que les fruits de la terre sont sujets à tro|) d'accidents : à la grêle , aux brouillards , aux pluies torrentielles ; — oui , et cependant à beaucoup moins de risques que l'usure. D'un côté, qqelque dommage que l'on
Bi6 S. JEAN CHRYSOSTOME.
éprouve , on ne perd qae la récolte , le champ demeure ; de l'autre , on perd souvent le capital lui-même ; et avant cette perte , que de sollicitudes pour l'usurier ! Il ne jouit point de ce qu'il possède , n'est jamais content de ce qu'il a. Quand on lui apporte ses intérêts , il s'applaudit moins des produits de son argent qu'il ne safflige de n'en avoir pas doublé la somme. Et en attendant que cette production de l'iniquité soit parfaite, il tire intérêt de Tintérêt, et contraint la funeste vipère à lui donner des fruits avant terme. J'appelle l'usure vipère, parce qu'elle fait plus de mal que le venimeux reptile. Vos contrats sont injustes, vos conventions iniques. Je donne , dit l'usurier , non afin que tu reçoives de moi , mais afin que tu me rendes plus que je ne donne. Or, Dieu ne veut pas que vous redemandiez même ce que vous avez donné: Donnez, dit-il , à ceux dont vous n'espérez rien recevoir « ; et toi , ce que tu n'as pas donné , tu le réclames comme une dette , et tu penses augmenter ainsi ta fortune ! Tu ne fais qu'allumer l'inextinguible feu de ton supplice ^. »
Ces accusations éloquentes , ces vives sorties blessaient , écartaient quelques auditeurs. Mais le mal était grand , et l'apôtre , défié dans son zèle , se sentait poussé à frapper de plus rudes coups. La charité qui lui commandait la véhémence lui interdisait 'les ménagements. Sans doute, et Ton ne saurait assez le redire , au sein même de cette décomposition sociale , pêle-mêle infect de tant de débris et d'éléments divers, d'admirables vertus écloses au soleil de l'Évangile attestaient la sainteté du principe qu'il révèle à la terre et sa divine puissance sur les âmes. Mais ces beaux résultats de l'esprit chrétien rendaient d'autant plus hideux, par le contraste , les désordres et la corruption des masses. On eût dit que ce vieux monde imprégné de quarante siècles
» S.Luc, 6, 30.
'^ Chrys., in Math, hom, 56, t. 7, p. 573.