CHAPITRE XV
le calice adorable , et tu vas à la fontaine diabolique , pour voir une prostituée qui nage et perdre ton âme ! Car cette eau est un océan de débauche , non pour submerger les corps, mais pour le naufrage des âmes. Tandis que la courtisane nage toute nue , toi qui la regardes , tu sombres
dans Tabvme du vice » Au sortir de là , les désirs sont
en feu : on se sent percé de mille blessures; on ressemble à une mer agitée ; ce regard , ces pacoles , cette démarche, cette tenue, tous ces souvenirs obsèdent Fesprit. Celui qui vient de visiter les prisonniers n'éprouve rien de semblable : il jouit d'une paix profonde. Ce spectacle douloureux le pénètre d'une componction salutaire qui
éteint dans son cœur la flamme des mauvais désirs Et
c'est pourquoi le Sage disait , lui qui avait connu toutes les joies d'ici-bas : // vaui mieux aller dans la maison du deuil
que dans celle du rire 2 Non , ne négligeons pas une
œuvre si sainte ; et si nous ne pouvons porter aux prisonniers ni pain ni argent , du moins tâchons de relever par nos paroles leurs âmes abattues , aidons-les de notre mieux , soit en intercédant ceux qui les ont fait jeter en prison , soit en adoucissant leurs gardiens. Ne dis pas que ce sont des hommes sans honnêteté , des homicides , des profanateurs de tombeaux, des voleurs, des adultères , des infâmes , des scélérats ; car c'est une preuve de plus qu'il les faut visiter. 11 ne nous est pas commandé , en effet , de compatir aux bons et de punir les méchants , mais d'exercer envers tous la charité. Le Seigneur a dit : Soyez semblables à voire Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants 3 . Ne sois donc pas plus sévère que lui , mais montre-toi doux et humain ; car, si nous n'avons à nous reprocher ni vol , ni adultère, ni profanation de tombeaux,
1 Chrys., m Math, hom. 1, t. 1^ p. il3. Ili, etc. ' EccL 7.
» Math. 5.
ne sommes-Doas pas sujets à d'autres \ic6s, mille fois dignes de la colère de Dieu? Et , en effet , ou nous avons injurié notre frère , ce qui mérite la géhenne ; ou nous avons regardé les femmes d'un œil impudique , ce qui est un adultère ; ou , chose bien plus grave ! nous avons participé indignement aux saints Mystères , ce qui nous rend coupables du corps et du sang de Jésus-Christ. Au lieu donc de scruter rigoureusement la conduite des autres , pensons à nos propres fautes : ce sera le moyen de corriger ce qu'il y a en nous de dureté et d'inhumanité » . »
Ces derniers mots révèlent la pensée dominante de Chrysostôme , celle qui remplit ses discours et sa vie : la charité. Sans doute son zèle est grand contre le théâtre, cette vieille passion d'un peuple trop semblable à ces Romains dégénérés , qui ne désiraient que deux choses icibas : du pain et des jeux au cirque. Mais plus véhémentes encore sont ses attaques contre les vices des grands, contre leurs rapines, leurs scandales, leurs orgies, leur luxe effréné et insensé. Pour une âme, en effet, comme la sienne , embrasée de ce feu que le Dieu fait homme était venu porter ici-bas , quel spectacle triste à contempler que cette société qui se dissout hideusement sous le souffle même qui devait la vivifier , où quelques parvenus de la délation et de lusure , gorgés d'or , gonflés d'orgueil , accapareurs de toutes les terres et maîtres de toutes les situations , semblent ne posséder la richesse que pour insulter l'Évangile et désespérer la pauvreté! Sa douleur, difficile à maîtriser , s'exhale dans presque tous ses discours. Quel noble et saint courroux l'inspire contre cet abus de la fortune , contre cet odieux sybaritisme , poussé jusqu'à la folie chez quelques-uns, jusqu'à la cruauté chez beaucoup ! Les arguments que le luxe produit en sa faveur, tirés de
* Chrys., in Joan. hom. 00, t. 8, |i. 357.